Clotilde Martory

Chapter 18

Chapter 183,930 wordsPublic domain

--Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa vie à M. de Solignac, et vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont été emmenés par les insurgés.

On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se dégagea, et d'une voix ferme:

--L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, dit-il; il faut que cette exécution soit un exemple.

--Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.

--Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a été ordonné.

Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait intercéder à son tour, et j'eus une lueur d'espérance.

--Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, dit-il.

--C'est juste; qu'on aille chercher le curé.

Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage annoncé la condamnation du prisonnier, il s'éleva de la foule une clameur furieuse: des huées, des cris, des chants: «A mort! à mort!»

Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientôt obligé de changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir et sa vue m'exaspérait: il faisait craquer les batteries de son fusil les unes après les autres.

Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit à la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.

Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; puis tout à coup deux détonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le tapage de la foule; puis, après quelques secondes, ces deux détonations furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce donné avec un pistolet.

Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.

XXXVII

Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter, mais il m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.

Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation.

--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village est important, vous pourrez loger votre détachement chez l'habitant; vous veillerez à ce que vos hommes soient bien soignés, la journée de demain sera rude. Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de faire aura facilité notre tâche. A demain.

Puis, s'approchant de moi:

--Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion ait eu des témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.

--Et moi j'espère qu'ils parleront.

--Alors comme vous voudrez.

Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait sur ses talons, et du gendarme qui venait à cinq ou six pas derrière eux, le fusil à la main, horriblement pâle sous son bandeau noir.

Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé les liens qui me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'était déchiré, je voyais mon devoir.

Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle de la mairie, où j'étais resté seul.

Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans la cour, au pied du mur contre lequel il avait été fusillé. Près de lui, le prêtre qu'on avait été chercher était agenouillé et priait.

Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores, il releva la tête et me regarda.

Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre terre; on ne voyait pas comment il avait été frappé; une seule blessure était apparente, celle qui avait été faite par le pistolet. Le coup avait été tiré à bout portant dans l'oreille; les cheveux étaient roussis.

--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le prêtre d'une voix tremblante; cette exécution est épouvantable. Je ne sais si cet exemple était nécessaire comme on le dit; mais, je vous en prie, monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas. Ce malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne.

--Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.

Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants qui couraient çà et là en criant; devant la fontaine, on avait amoncelé des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.

Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et les jeunes filles.

J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant. Ils m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier, finissant son dîner.

Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par M. de Solignac, et lui dis de prendre le commandement du détachement.

--Et vous, capitaine?

--Moi, je reste ici.

Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il en avait, il n'osa pas me poser la question qui était sur ses lèvres.

Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre exactement pendant tout le temps que le détachement serait sous ses ordres.

--J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit, me dit-il, et s'il est besoin, je le répéterai à nos hommes; vous pouvez compter sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous?

--Personne.

--Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.

--Pas même mon ordonnance.

La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, et il n'osa pas m'interroger directement.

Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le lui rappelai. Il sortit pour donner ses ordres, et bientôt j'entendis la sonnerie des trompettes.

Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis le trot des chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait à Entrecastaux passait devant l'auberge.

Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant de quelques pas, je me plaçai derrière le rideau; de la rue on ne me voyait pas, mais moi je voyais la rue.

Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon côté, était l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment lorsque j'y étais arrivé, et il avait sonné la première fanfare qui m'avait salué. J'entends la voix du commandant, disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois au milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.

Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la vie en Afrique, et que, malgré toutes mes démarches, je n'ai pas encore pu faire décorer.

Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait campagne pendant six années consécutives.

Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes souvenirs de jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. Ils sont passés. Et sur le pavé de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientôt s'évanouit au tournant du chemin.

Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; c'est fini; je ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma main: je ne suis plus soldat.

L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir, m'arracha à mes tristes réflexions.

Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers l'est; moi j'allais vers l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi j'entrais dans le repos.

Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené à ce résultat, de me séparer de mes hommes au moment du combat.

Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission lorsque j'avais voulu la donner à mon colonel? Pourquoi étais-je revenu à Marseille?

L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à inventer sans relâche de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui nécessitent ces excuses sont passées, nous nous condamnons d'autant plus sévèrement que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.

Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution et de m'arrêter à celle qui s'accommodait avec mes secrets désirs. Le moment des compromis hypocrites était passé, celui de la franchise était arrivé.

J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour Clotilde, pour elle seule, que j'avais accepté le commandement qu'on m'avait donné.

Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma position, mensonge; la vérité, c'était la peur de compromettre mon amour et de perdre Clotilde.

Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse d'un coeur lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable était accompli, et ma conscience était sauvée.

Mais mon amour? mais Clotilde?

L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval. Malheureusement il était fatigué, et la distance était beaucoup trop grande pour qu'il me fût possible de la franchir en une journée. Je dus passer la nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je partis le lendemain matin au jour naissant.

Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis en quatre heures, et, après avoir mis à la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui n'en pouvait plus, je courus chez le général Martory.

Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se décider.

Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison. Je priai la vieille servante de la prévenir de mon arrivée.

Elle accourut aussitôt.

--Vous! dit-elle en me tendant la main.

Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassée, mes yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de l'heure présente.

Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans les miennes:

--Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai reçu la lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var.

--C'est du Var que j'arrive.

--Comme vous me dites cela!

--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes, mon bonheur est renfermé.

--Votre bonheur!

--Mon amour, chère Clotilde.

Elle me regarda, et je me sentis faiblir.

--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce jour, des paroles décisives n'ont point été échangées entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour vous demander d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice.

--Et maintenant....

--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous aime.

Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent posés sur les miens avec une expression de tristesse attendrie.

--Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.

--J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait déshonoré. La lutte a été terrible entre la peur de vous perdre et le devoir. Êtes-vous perdue pour moi?

--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.

--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme autrefois, ou me condamnez-vous à ne revenir jamais dans cette maison?

--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous donc que c'était votre uniforme qui faisait mes sentiments?

--Chère Clotilde!

Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre entretien: c'était le général qui rentrait pour déjeuner et faisait résonner les roulements de sa canne.

L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient rendu l'espérance, et avec elle la force. Mais ce n'était pas tout. Comment le général allait-il accepter mon récit?

Je le recommençai long et circonstancié, en insistant surtout sur ma démission que j'avais donnée au colonel, et que je n'avais reprise que pour empêcher le sang de couler; du moment que les fusillades que je réprouvais étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.

Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le général resta assez longtemps sans répondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse.

--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre démission quand votre colonel a voulu vous donner le commandement du détachement envoyé dans le Var, cela eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger un honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent. L'abandon de votre commandement devant l'ennemi me plaît moins: c'est presque une désertion. Je comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave. En tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère qu'il voudra, et je me charge de lui écrire là-dessus.

--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.

--Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai mon idée. Et maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte?

--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions m'épouvantent, j'ai peur de vous avoir blessé.

--Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons donc. Touchez là, mon ami: vous êtes un homme de coeur. J'aime l'armée, mais si la Restauration ne m'avait pas mis à pied, je vous prie de croire que je lui aurais... fichu ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance, allons _dijuner_. Offrez votre bras à ma fille... Bayard.

XXXVIII

J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de trouver une occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point où il avait été interrompu.

Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours plus que ce qu'il a obtenu.

En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que Clotilde ne voulût plus me voir.

En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que s'il n'y avait pas rupture complète, il y aurait engagement formel de sa part.

Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement; les craintes comme les espérances avaient été au delà de la réalité.

Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que serait l'avenir?

C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais éclairer, en obligeant Clotilde à une réponse précise, en la forçant à sortir de ses réponses vagues qui permettaient toutes les espérances et n'affirmaient rien.

Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était une affirmation que je voulais maintenant.

Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle être ma femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle ce crédit à mon amour? C'étaient là les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je voulais qu'elle répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par oui ou par non.

Le temps a marché depuis le moment où je regardais le mariage comme un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point, j'étais insouciant de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi.

Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour à Cassis, cela ne fut pas possible.

--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le général, lorsque nous nous levâmes de table, mais je vous engage à partir pour Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard. La première impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-même votre affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore. Quant à Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui écrire tout de suite.

--Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans tout ceci.

--Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac ce que je crois utile et ne vous en mêlez en rien. J'agis pour moi, par amitié pour vous, et arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat, n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous avez quitté votre régiment parce que votre conscience vous défendait d'exécuter les ordres du ministre?

--Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution; je suis désolé d'avoir été obligé de la prendre.

--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous aussitôt que possible.

--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main.

Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec stupéfaction.

--Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre escadron?

--Rien.

--Vous êtes blessé?

--Nous n'avons pas eu d'engagement.

--Mais alors, parlez donc.

--C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.

Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ de Marseille jusqu'à l'exécution du bûcheron.

--Et vous avez abandonné votre commandement; vous avez laissé mes hommes sous les ordres de Mazurier!

--Que pouvais-je faire?

--Rester à votre poste et accomplir la mission que je vous avais confiée.

--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée, était une mission de paix, non d'assassinat.

--Vous avez déserté votre poste.

--C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre cette accusation qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier.

--Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne fallait pas l'accepter, monsieur.

--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma démission?

--Et vous ne l'avez pas donnée.

--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse aussi sévèrement que je l'ai condamnée moi-même. Mais vous savez comment j'ai été entraîné. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez représenté que ce que vous attendiez de moi, ce n'était pas d'engager la lutte, mais de l'empêcher. Cette considération m'a décidé. Elle a été l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas de gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma démission. Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire que je voulais la quitter. Bien des liens me retenaient solides et résistants, plus résistants même que vous ne pouvez l'imaginer.

--J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.

--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'étais décidé à y renoncer, c'était après une lutte douloureuse. Vos instances et les considérations dont vous les appuyiez ont fait violence à ma résolution. Vous m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette mission, et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant qu'une occasion pour revenir sur une résolution qui me désespérait, j'ai saisi celle que vous me présentiez. Là est mon tort, colonel, ma faiblesse et ma lâcheté.

--Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une lâcheté, monsieur?

--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous agissiez en vue du bien général, tandis que moi j'ai agi en vue de mon propre intérêt, misérablement, avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme je le méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je le devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position où nous nous trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le régiment et moi-même.

Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre, arpentant son cabinet en long et en large à grands pas, les bras croisés, les sourcils crispés. Enfin il s'arrêta devant moi.

--Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que vous pouvez pour que nous sortions au mieux, le régiment et moi, de cette position fâcheuse?

--Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma démission.

--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major.

Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi.

Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire sortir du régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie serait aussi la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser d'avoir confié un commandement à un officier mal pensant: le régiment aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de récompenses, il aurait droit à en réclamer sa part.

Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier rôle; mais je n'avais pas à me plaindre, puisque j'étais le coupable. Si je n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait, rien de tout cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, voilà tout.

Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et les hontes de ces quelques jours.

Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions qui n'étaient pas faites pour égayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini avec le tourment et l'incertitude.

Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en restait deux autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et pénible: c'étaient celles qui touchaient à Clotilde et à ma position; et là l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.

Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'était rien et qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, folie d'en avoir l'idée.

Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, alors que je n'étais que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'étais rien?

Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait pas de position, qui n'avait pas un métier?

Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux mains un outil pouvant me faire gagner cent sous par jour.

A quoi est bon dans la société un homme que son éducation et sa naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'à commander d'une voix claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et autres manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout à fait superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les jambes?

Cette question de position était donc la première à examiner et à résoudre; après viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait venir.

Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague où elle avait la prudence de vouloir rester. C'était déjà beaucoup d'avoir le présent, et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son amour.

J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et, après l'avoir bien tournée, retournée, je m'arrêtai à la seule idée qui me parut praticable: c'était de demander une place dans les bureaux des frères Bédarrides.

Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,--et elle le fut conformément aux désirs du colonel,--j'allai frapper à la porte du bureau de MM. Bédarrides.

On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me voir, mais on le fut bien plus encore quand j'eus expliqué l'objet de ma visite.

--Votre démission! s'écrièrent les deux frères en levant les bras au ciel, vous avez donné votre démission?

Et ils me regardèrent avec étonnement comme si l'homme qui donne sa démission était une curiosité ou un monstre.

--Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion, qu'on ne peut pas fusiller les gens dont on partage les opinions.

Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent ma demande avec toute la bienveillance que j'étais certain de rencontrer en eux.

La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait m'employer, car, après m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la navigation, ils s'étaient bien vite convaincus que j'étais, sur ces sujets, d'une ignorance honteuse.

--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme simple commis à 1,800 francs le fils de notre meilleur ami.

--Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour commencer.

--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons, Barthélemy, donne-moi une idée?