Clotilde Martory

Chapter 16

Chapter 163,845 wordsPublic domain

Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question avec une anxiété toujours croissante: que se passe-t-il à Marseille? Comme toujours en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions étaient contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes; selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse des campagnes et d'un grand nombre de villes.

Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se précisèrent: Marseille n'avait pas bougé, et le département du Var seul s'était insurgé.

A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et purent me raconter ce que je désirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient Marseille: l'un était un ancien magistrat destitué en 1848 et inscrit, depuis cette époque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était un riche commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix et ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos relations avaient été assez suivies pour qu'une entière liberté de parole régnât entre nous.

Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir fait le récit de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des exclamations de colère et d'indignation; l'ancien magistrat protestant au nom du droit et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et de l'humanité.

Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon récit, qu'ils m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'État. Le premier jour, la population ouvrière s'était formée en rassemblements menaçants et l'on avait pu croire à une révolution formidable. Mais cette agitation s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point eu besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement quelques points stratégiques.

--Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre à un pareil attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens légaux. Nous avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera sûrement Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'à faire autour de lui ce que j'appellerai «la grève des honnêtes gens.» Abandonné par tout le monde, il tombera sous le mépris général.

--C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de mes amis accepte une place ou une position d'une pareille main, je me fâche avec lui, quand même ce serait mon frère.

--S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.

Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là deux honnêtes gens, avec lesquels on était heureux de se trouver en communion de sentiments.

En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel m'attendait; il m'avait envoyé chercher trois fois, et je devais me rendre près de lui aussitôt mon retour, sans perdre une minute.

Je ne pris pas même le temps de changer de costume, et, assez inquiet de cette insistance, je courus chez le colonel.

XXXIII

--Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant entrer, c'est heureux.

--Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en retard.

--Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après la mort de votre père que vous partiez aussitôt, et je vous attends depuis jeudi.

En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu.

--Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois qu'il s'est passé à Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes dans une situation grave, et j'ai besoin de vous.

--A Marseille?

--Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le danger est passé, mais, dans le Var, les paysans se sont soulevés, ils ont formé des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous pouvons, sans compromettre la sécurité de Marseille, détacher quelques hommes, il faut que vous partiez pour le Var.

--Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.

--Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de monter à cheval?

Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal à l'aise et confus.

--Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je enfin, car elle n'est pas sincère. Vous avez toujours été plein d'indulgence et de bonté pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme à un colonel, mais comme à un père.

--Je vous écoute, mon ami.

--Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un détachement qui doit agir contre des hommes dont j'approuve les idées et la conduite?

--Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans qui organisent la jacquerie?

--Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la résistance au coup d'État, c'est la défense du droit et de la liberté; je ne peux donc pas sabrer ceux qui lèvent ce drapeau: derrière la première barricade qui a été élevée, j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et c'est le hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché.

Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le salon à grands pas, les bras croisés:

--Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables! s'écria-t-il.

--Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre parti pour eux?

--Eh! ce n'est pas du président seulement que je parle, c'est aussi de l'Assemblée, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi l'Assemblée, par ses petites intrigues, ses rivalités de parti et son impuissance nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe où, ils agissent, et à un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles, ils s'imposent irrésistiblement. Voilà notre situation, le sauveur s'est présenté et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point osé le faire.

--Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilité, ils agissent suivant les simples lois de la conscience.

--Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de brûler les propriétés privées. Eh bien, ma conscience de soldat me commande, à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est tracé, et je ne m'en écarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-là, je crois que je dois me servir du sabre que j'ai à la main pour maintenir l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire.

--Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les accuse-t-on pas de ces crimes, comme on a accusé les bourgeois de Paris d'avoir tiré sur l'armée?

--Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime mieux ne pas le savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la tranquillité, et la liberté, la vie des citoyens, et j'obéis. Quant à la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut très-bien la décider sans prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai à son verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le comprends dans ce moment difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de le comprendre comme moi.

Il vint à moi et me prit la main.

--Vous m'avez dit que vous m'estimiez?

--De tout mon coeur, colonel.

--Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de vous entraîner dans une mauvaise action!

--Oh! colonel.

--Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de vous mettre à la tête du détachement qui est prêt à partir, je vous le demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour l'honneur de mon régiment.

Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi:

--Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix, je veux vous parler de même. Si vous ne prenez pas le commandement de ce détachement, il revient de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces circonstances. Je veux un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entraîner; car ce n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que je veux que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces qualités de modération et de prudence.

Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé par tout le monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, détesté des soldats, c'est un officier dangereux. Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an, bonapartiste enragé.

A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile, j'eus peur et compris combien devaient être vives les appréhensions du colonel. Mazurier voudrait faire du zèle et sabrerait tout ce qui se trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants.

--Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre côté, obligé de rester à Marseille, je ne peux pas les commander moi-même. Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre régiment qui est engagé.

Je restai assez longtemps sans répondre, profondément troublé par la lutte douloureuse qui se livrait en moi.

--Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous donc?

--A me mettre là devant votre bureau, mon colonel, et à vous écrire ma démission.

--Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine?

--Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.

--Votre démission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous qui êtes estimé de vos chefs; votre démission en face de l'avenir qui s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus l'armée?

--Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle était hier.

--Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les événements.

--Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais je ne me mettrai à l'abri d'une responsabilité en me cachant. Et c'est pour cela que j'avais si grande hâte de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte terrible à soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive.

--Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armée, mon régiment se révolterait contre les ordres qu'il recevait?

--Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'espérais, colonel: je serais aussi embarrassé pour l'expliquer que mal à l'aise pour vous le dire. Mais enfin je ne pensais pas être obligé de commander le feu contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.

--Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel, puisque c'est là précisément ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais très-bien que parmi ceux que nous sommes exposés à trouver devant nous il y en a qui sont excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez; mais combien d'autres, au contraire, obéissent à leurs mauvais instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action répressive, il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot, il ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission de justice et d'humanité que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous êtes celui que je juge le plus apte à la remplir. Je suis surpris, je suis peiné que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon enfant.

Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin.

--Je vous obéis: quand faut-il partir?

Il regarda la pendule.

--Dans une heure.

D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis prononcé, je ne reviens pas sur ma détermination. Mais en descendant l'escalier du colonel, je m'arrêtai plus d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas pour signer ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes en commandant le détachement qu'on me confiait, cela était certain; mais la question d'humanité devait-elle passer avant la question de justice! Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il permis de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit d'apporter mon concours à une oeuvre de répression que je blâmais? N'était-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui entraînaient les faibles et noyaient les forts dans un déluge?

Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis. Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit troublé bien plus que convaincu, le coeur désolé, je me décidai à obéir.

Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir à Clotilde que j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant:

«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à peine descendu de diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les paysans insurgés. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire ces quelques mots pour vous demander de penser un peu à moi et pour vous dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement que je suis cruellement malheureux, et que ma seule espérance est en vous, en votre bonté, en votre tendresse.»

Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la voiture de Cassis, puis je me hâtai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je montais à cheval et partais de Marseille à la tête de mon détachement.

La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue quelques mois auparavant avec Clotilde, quand j'étais revenu près d'elle de Marseille à Cassis.

Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien mes idées tristes et inquiètes étaient différentes de celles qui m'égayaient alors l'esprit et m'échauffaient le coeur!

J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il advenir de notre amour?

Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre, aurais-je accepté ce commandement?

Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait, où m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la conscience?

XXXIV

Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, était en pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin, Barjols, Seillon, Bras, Ollières.

Mais tant que nous restions dans le département des Bouches-du-Rhône, nous étions en pays tranquille, c'était seulement aux confins du Var que l'agitation avait dégénéré en résistance ouverte.

Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la Sainte-Baume je fis faire halte à mes hommes et je crus devoir leur adresser un petit discours.

Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des qualités exigées par les Professeurs de rhétorique: pas d'exorde pour éveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation pour prouver les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison. En quelques mots je disais à mes hommes que nous n'étions plus en Afrique et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'étaient point des Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait ménager.

En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le vis faire la grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis donc tout ce que je crus de nature à les émouvoir; puis, comme les vérités générales ont beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des vérités particulières et personnelles, l'idée me vint de leur demander si parmi eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays.

--Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né à Cotignac, où j'ai ma famille.

--Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en face de vous peut être le père, le frère de votre camarade Brussanes, et cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes en France, et tous nous sommes Français, soldats aussi bien que paysans.

On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager avec moi une conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement ensemble. Au lieu de le tenir à distance comme j'en avais l'habitude, je le laissai venir.

--C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il.

--Je l'espère.

--Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la paix dans chaque village, eût mieux valu qu'une troupe de cavaliers.

--C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la main, on a pris des cavaliers; c'est à celui qui commande ces cavaliers d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se fera.

--Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que de les faire sortir.

--Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir leurs hommes, et je compte sur vous.

Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais désirer. Dans la bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles ne pouvaient me rassurer. J'étais presque certain que mes hommes me comprendraient et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu de la même vie, nous avions partagé les mêmes privations, les mêmes fatigues, les mêmes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que l'autorité d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si j'étais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier dit à propos pouvait très-bien briser mon influence; une plaisanterie, un geste même suffisaient pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui s'ajouta à toutes celles qui me tourmentaient déjà.

C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var que nous devions trouver l'insurrection, et l'on m'avait signalé Saint-Zacharie comme le premier village dangereux.

En approchant de ce village, bâti dans les gorges de l'Huveaune, au milieu d'une contrée boisée et accidentée où tout est obstacles naturels, je craignis une résistance sérieuse, qui eût singulièrement compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans résolus embusqués dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arrêter en nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les empêcher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?

Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un trompette, le sabre au fourreau, décidé à essayer sur les paysans la conciliation que j'avais vu les représentants tenter à Paris sur les soldats; les moyens et les rôles étaient renversés, mais le but était le même, empêcher le sang de couler.

Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: en apprenant le passage des troupes, le village, qui s'était insurgé depuis trois ou quatre jours, s'était immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros de l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de leurs portes, ils nous regardaient tranquillement défiler. On ne nous faisait pas cortège, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais regards.

Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je commençai à croire qu'un simple déploiement de forces suffirait pour rétablir partout le calme. Si on ne nous avait pas arrêtés dans les gorges de Saint-Zacharie, où la résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait pas ou qu'on ne pouvait pas résister.

A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans cette espérance; nulle part nous ne trouvions de résistance; on nous disait, il est vrai, que les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au delà de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération dans ces renseignements qui nous étaient apportés par des trembleurs ou par des adversaires que la passion politique entraînait: Brignoles était barricadé, dix mille insurgés occupaient la ville, les maisons étaient crénelées, le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination affolée par la terreur peut inventer.

En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette ville qu'il n'y en avait eu dans les villages qui s'étaient déjà rencontrés sur notre chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crénelée, pas un insurgé armé d'un fusil.

Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi, on avait voulu se défendre; on avait proposé de barricader la ville, on avait parlé de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, et, à notre approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés du côté de Draguignan.

Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour le moment, était inquiétante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui reculaient devant nous, à mesure que nous avancions, finiraient par s'arrêter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se produirait.

Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, c'était la position des troupes qui opéraient contre les insurgés. Mon petit détachement n'était pas seul à les poursuivre: au nord, ils étaient menacés par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient enveloppés? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?

Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif d'espérance devenait maintenant un danger, car ce n'était plus de désarmer successivement quelques villages isolés qu'il s'agissait, c'était d'une rencontre, d'une bataille.

Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la représentaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui s'étend de la chaîne des Maures à la Durance; son armée, disait-on, était forte de plus de six mille hommes, et ces hommes étaient redoutables; pour la plupart c'étaient des bûcherons, des charbonniers, des ouvriers en liége, habitués à la rude vie des forêts, et qui n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des dangers; à leur tête marchait une jeune et belle femme qui, coiffée du bonnet phrygien, portait le drapeau rouge.

Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un escadron s'avançant au galop devait disperser sans résistance.

A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés militairement; les bandes s'étaient formées par cantons, et elles avaient choisi des officiers; l'une était commandée par un chirurgien de marine, les autres l'étaient par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi tous ces hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies et d'assassinats, comme on l'avait dit.

La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux était de prendre des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de les emmener prisonniers. Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait à leur égard dans une situation toute différente de celle que j'aurais voulu garder.

Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se soulevant pour le défendre, ce qui dans les conditions où nous nous trouvions était pour le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la déshonoraient-ils par cette lâcheté?

Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis mieux que par le raisonnement, combien était grave cette question des otages et combien terrible elle pouvait devenir pour les insurgés.

Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions passer la nuit, et j'avais été chercher gîte au château avec Mazurier et quelques hommes.