Clotilde Martory

Chapter 15

Chapter 153,939 wordsPublic domain

Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas de nouvelles de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea charitablement à m'aller coucher au plus vite, «les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit que je n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple.

--Il aura été gardé probablement par les soldats, me dit-il, à la Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez par là; seulement je vous préviens que vous avez tort; l'insurrection n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux de vous mettre au lit.

La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et l'on entendait toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.

Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer mes dernières recherches, j'inclinai du côté de l'Hôtel de ville en prenant par les rues étroites et écartées. Partout les boutiques étaient fermées, et bien qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes que j'apercevais paraissaient frappées de stupeur.

Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes; le sergent qui marchait en tête criait d'une voix forte: «Ouvrez les persiennes et fermez les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas immédiatement exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes closes.

En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard du Temple, un soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et m'arrêtai; mais il ne se contenta pas de cette marque de déférence et m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille.

Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle opposé à celui où je m'étais blotti.

Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne m'ouvrit pas et on ne me répondit pas, bien que j'entendisse des bruits de voix dans le vestibule.

Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à un seul soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup déchargé; mais ils étaient deux, et quand le fusil de l'un était vide, le fusil de l'autre était plein.

Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur façon de tirer; me sachant réfugié dans mon encoignure ils trouvèrent amusant de m'envoyer leurs balles comme si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer ensemble, ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité.

Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles frappaient contre une colonne en pierre qui me protégeait, et, ricochant, elles allaient tomber en face.

Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'échapper et j'en serais quitte probablement pour l'émotion, mais s'ils avançaient d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'être plus masqué par une colonne, et alors j'étais mort.

Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient quatre hommes et un caporal qui venaient me faire prisonnier.

J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la balle que j'attendais.

Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes.

XXXI

--Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le collet de mon paletot.

--Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ça.

--Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me menaçant de la crosse de son fusil.

En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient canardé pendant cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles marchaient en zigzag; sans leur ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manqué.

--Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.

--Un bourgeois qui s'est sauvé.

--C'est bon, emmenez-le.

Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'étais nullement rassuré.

--Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.

Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les épaules sans daigner me répondre.

--Allons, marche, dit le caporal.

Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient en avant.

Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois en butte aux brutalités de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En me sentant tiré par le bras et en recevant un coup de crosse dans le dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler à terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui restaient debout croisèrent la baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.

Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta les soldats qui m'ajustaient et s'approcha de moi.

Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par le collet comme son caporal, il me tendit la main.

--Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?

Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient d'un cercle de baïonnettes menaçantes.

--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.

Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles grossières; mais, après quelques moments d'hésitation, ils s'éloignèrent en grognant.

--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces gaillards-là seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle... partie par malheur.

--Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.

--C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?

--Justement.

--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous à sortir dans Paris un jour comme aujourd'hui?

--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien.

--Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.

Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation.

--L'armée en est là, dis-je accablé.

--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est un loup pour l'homme!

--Vous avez eu un engagement sanglant?

--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien, pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la mémoire des faits.

Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce quartier isolé et je lui racontai mes recherches.

Il secoua la tête avec découragement.

--Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?

Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre:

--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il. C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues font ce qu'ils veulent.

Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de la Douane.

--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé.

Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper.

Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui montaient la garde le pistolet au poing.

Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la planche.

Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le silence qui régnait dans les rues.

Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon laissez-passer.

--Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit, nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.

--Ne puis-je pas les voir?

--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une salle qui n'est pas éclairée et où il ne serait pas prudent de pénétrer.

--Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et crier le nom de celui que je viens délivrer?

--Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.

Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un vestibule où se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derrière nous venaient quatre hommes de garde.

--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baïonnette, et s'il y en a un qui veut sortir, foncez dessus.

Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla au visage: on ne voyait rien dans cette pièce sombre comme un puits, mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomération.

--Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de Planfoy.

Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes c'étaient précipités à la porte.

--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraître devant un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il était difficile de distinguer les voix et les cris.

--Taisez-vous donc! cria le sergent.

Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler à mon tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement humain.

--Le voilà! cria une voix.

Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par la lumière de la lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.

--Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je savais bien que tu me retrouverais; laisse-moi respirer: on étouffe là dedans.

La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs confuses, on n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait «Vive la République.»

--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.

Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue de Reuilly par les rues détournées du quartier Popincourt, car, après avoir arraché M. de Planfoy à la prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une balle.

En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et ce qu'il a souffert depuis deux jours.

--Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, j'ai voulu les empêcher de se jeter sur les malheureux qui ne se défendaient pas. Mal m'en a pris. Ils se sont jetés alors sur moi et m'ont entraîné à la caserne de Reuilly, où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme combattant pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de chez moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que je pourrais envoyer un mot à ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire relâcher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette demande, on me répondit en me fermant la porte de la prison sur le nez. Je restai enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des réflexions sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation déjà assez grave, je déchirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis, trouvant plus prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.

--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.

--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui m'attendait.--«Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le sergent, ordre de tirer.» Les soldats m'entourèrent et je les suivis. On prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à la Préfecture de police. En route, mes soldats eurent une attention délicate.--«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» dit un grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on m'arrêta devant une affiche qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusillés. A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, après quelques mots que je n'entendis pas, on me remit à cette patrouille qui m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.--«Qu'est-ce qu'il a fait ce vieux-là? demanda l'officier qui me reçut.--Pris sur la barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute.» Et l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient que trop clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien m'écouter. Le résultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la salle d'où tu viens de me tirer.

Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour éviter à madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.

Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un petit chien s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements perçants.

--C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a senti.

J'eus ma part des embrassements.

XXXII

Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai rue de Reuilly. Et le lendemain matin je pris le train de Châlon. M. de Planfoy voulut me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de Planfoy, je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du côté de la rive gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien sérieux, mais c'en était assez cependant pour un homme qui avait été si près «du mur,» le mur contre lequel on fusille, ne se risquât point dans les rues.

J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience, et autant qu'il avait dépendu de moi, je l'avais avancée. A chaque minute, pendant mes recherches et mes voyages à travers Paris, je m'étais exaspéré contre leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait point été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.

Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette grande impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude non moins grande et non moins irritante.

Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient cependant facilement explicables, malgré leur contradiction apparente.

Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte, c'était pour rejoindre mon régiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment où il faudrait se prononcer et agir.

Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes camarades avaient pris parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me séparer d'eux.

Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à Marseille?

Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais pas eu le temps de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais acheté plusieurs. Je me mis à les étudier, en cherchant ce qui touchait Marseille et le Midi.

Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le temps d'arriver à Paris depuis le coup d'État, et l'on était réduit aux dépêches transmises par les préfets.

Ces dépêches disaient que les mesures de salut public, prises si courageusement par le Président de la République, avaient été accueillies à Marseille avec enthousiasme.

Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne pouvait savoir. Cependant, en lisant les dépêches des Basses-Alpes et du Var, on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi était exagéré, car dans ces deux départements on signalait une certaine agitation «parmi les bandits et les socialistes.»

Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme constaté officiellement, ce fut le récit des faits qui s'étaient passés au boulevard des Italiens, et dont j'avais été le témoin.

Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les Parisiens, ce qui s'était passé à Paris devant les Parisiens, on pouvait très-bien n'être pas sincère pour ce qui s'était passé à deux cents lieues de tout contrôle.

«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé la journée d'hier sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de différentes maisons et plusieurs lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en sont résultés. Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont été plus ou moins atteints par les coups de feu de la troupe.»

Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi le malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la maison où nous avions trouvé un abri, avait été atteint par un coup de feu qui était «une riposte de la troupe;» ainsi les maisons criblées de balles, les glaces, les fenêtres brisées étaient «des dégâts naturels et nécessaires.»

Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on n'est point gêné par les scrupules, on est bien fort pour mentir.

L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi vrai que les coups de fusil tirés sur les lanciers.

Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce que je ferais en arrivant à Marseille.

Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup d'État, c'est briser ma carrière et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis dix ans des liens puissants m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu une famille pour moi, et une famille d'autant plus chère que je n'en ai plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes souvenirs et mes espérances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel métier puis-je prendre pour gagner ma vie? car je serai obligé de travailler pour vivre. Mon éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire, et je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent à l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a plus son sabre en main?

Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour le moment, que dira Clotilde d'une pareille détermination? Comment me recevra le général Martory, si je me présente devant lui en paletot et non plus en veste d'uniforme?

Bien que des paroles précises n'aient point été échangées entre nous à ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le général futur, et non le comte de Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason. Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs, quelles espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse, la belle affaire par le temps qui court, la belle dot et la riche position!

Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le temps passe vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour ainsi dire aperçu du voyage. Mais là, un compagnon de route m'arracha à mes réflexions pour me rejeter dans la réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que cette ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait commencé.

Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des trembleurs, et, emporté par ses craintes, il me représenta cette insurrection comme formidable.

La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec l'enthousiasme unanime que constataient les journaux. Que se passait-il à Marseille?

A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait dans le département, et que des insurrections avaient éclaté à Cluny et dans les communes rurales.

A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à mesure que je descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts. On arrêtait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris, et à nos renseignements on répondait par d'autres renseignements sur l'état du pays.

Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation, et nous dépassâmes sur la route un détachement composé d'infanterie et d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait à Privas, menacé par des bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du département.

A un certain moment où nous longions le Rhône, nous entendîmes une fusillade assez vive sur la rive opposée, à laquelle succéda la _Marseillaise_, chantée par trois ou quatre cents voix.

Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue l'autorité, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on fondait des balles devant les corps de garde.

A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues à Crest; dans le lointain, nous entendîmes sonner le tocsin, qui se répondait de clochers en clochers.

Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village, nous tombâmes au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule bigarrée, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils de chasse, des faux, des fourches, des gaules terminées par des baïonnettes. C'était l'heure du dîner; des tables étaient dressées, et je dois dire qu'elles ne ressemblaient pas à celles qui m'avaient si douloureusement ému le 4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fût ivre ou animé par la boisson.

On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien, si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie.

A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en désordre: ils venaient d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient été repoussés. Il y avait des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui suivaient difficilement.

Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches officielles et ressemblait même terriblement à une levée en masse.