Chapter 13
Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté à une affaire, savent que bien rarement les hommes sont excités avant le combat, c'est pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappés près de soi, c'est quand la poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous enflamment. Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est autrement: avant l'engagement, ces troupes sont animées des passions brutales de la guerre; les fusils brûlent les doigts, ils ne demandent qu'à partir.
--Les lâches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu.
Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur français.
Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre à cette question.
Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un régiment de cuirassiers arrive sur la place.
--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit un soldat, il n'y en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de l'oie et du poulet.
Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques qu'ils pussent être, et ne trouvant personne de connaissance dans ces régiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser aborder.
Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile, on m'eût écouté et on m'eût répondu; mais j'étais en costume civil, et c'était ce jour-là une mauvaise recommandation auprès des soldats, qui me repoussaient et ne voulaient même pas entendre mon premier mot.
Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirèrent l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'écouter. Je lui expliquai ce que je désirais en lui disant qui j'étais.
--C'est une compagnie du 19e qui a été engagée; il faudrait voir le colonel du 19e ou bien le général.
--Et où est le général?
--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins qu'il ne soit au pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de l'attendre ici; il reviendra d'un moment à l'autre.
C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire pour aborder le général; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy s'accroissait; je ne pouvais donc attendre.
Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant de me donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour de Montreuil. Mais cela n'était pas possible: un soldat seul au milieu du faubourg pouvait être désarmé et massacré.
--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort du représentant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne bougeront pas.
Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Après dix tentatives, je parvins à approcher, non le général, mais un officier de son état-major, et je lui répétai mes explications et mes prières.
Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande, quand il sut qu'il parlait à un camarade, il lui fut impossible de me renseigner. Il n'avait point été fait de prisonniers par la troupe, ou, s'il en avait été fait, ils avaient été immédiatement remis à la police. C'était à la police qu'il fallait s'adresser.
Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre en temps ordinaire, mais en temps d'émeute il en est autrement. La police devient invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de précis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon des postes, les conduire à Vincennes.
Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de connaître un officier.
Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir les représentants arrêtés, et l'on ne savait où les loger. Mon ami, chargé de ce soin, perdait la tête; il se voyait obligé de laisser ces prisonniers en contact avec les troupes et les ouvriers civils employés dans le fort, et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il n'avait pas reçu M. de Planfoy.
Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je pensai alors à m'adresser à Poirier, et je partis pour l'Élysée. Si je n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune répugnance à la réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre M. de Planfoy.
XXVII
Je marchais depuis six heures du matin sans m'être arrêté pour ainsi dire, et je commençais à sentir la fatigue; mais une affiche que je lus aux abords de l'Hôtel de ville me donna des jambes.
Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui venait d'être collée sur la muraille, poussaient des exclamations de colère et d'indignation.
Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre de la guerre décrétait que «tout individu pris construisant ou défendant une barricade ou les armes à la main _serait fusillé_.» Cela était signé Saint-Arnaud et était accompagné de considérations doucereuses pour rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et de la famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre «qui ne combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage et la destruction.»
Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais jamais supposé qu'un militaire français pût mettre son nom au-dessous d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait l'honneur de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait ses ennemis désarmés. Les hommes du coup d'État avaient eu la main heureuse: ils avaient trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.
Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à exécution un ordre aussi féroce? Deux jours avant le coup d'État je me serais fâché contre celui qui m'eût posé cette question; mais ce que j'avais vu avait porté une rude atteinte à mes croyances.
Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière une barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé. Il n'y avait pas un instant à perdre.
Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des troupes, et j'avais dû remonter jusqu'à la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces quartiers l'émotion et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de mon lieutenant, et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le récit de cette mort avait commencé: on se révoltait, et de la conscience où il avait jusque-là grondé, ce mot passait dans l'action.
On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la préfecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple à la résistance.
Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue Saint-Denis, on élevait des barricades, et en arrivant aux halles, je vis un gamin qui, monté sur une brouette, lisait tout haut la féroce proclamation de Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes s'occupaient à dépaver la rue.
--Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arrêtant sa lecture, ça vous empêche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre travail.
Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses mots comme un crieur public, il lut:
«Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main, sera fusillé.»
--Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on sera fusillé, pas de pourboire.
Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua, lisant toujours:
«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les mouvements des braves soldats qui vous protégent de leurs baïonnettes....» En attendant qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gré des amateurs.
Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas chez lui, et depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était ce que j'avais prévu, je ne fus pas désappointé. Seulement, comme je pouvais très-bien être repoussé de l'Élysée, je demandai au valet de chambre de Poirier de m'accompagner.
--Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui dis-je, conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de la plus haute importance.
--Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes gens.
Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si j'avais eu le coeur à la gaieté. Je parvins à le décider à sortir, et à l'Élysée, devant le domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient restées closes pour le capitaine de Saint-Nérée.
Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand il rentrerait, peut-être d'un instant à l'autre, peut-être dans une heure, seulement on était certain qu'il rentrerait. Il était mon unique ressource. Je demandai à l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me laissa seul.
A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les ordres qui mettaient en ce moment la France à feu et à sang, j'éprouvai une impression indéfinissable. Tout était calme, silencieux, et l'on pouvait se croire dans l'hôtel le plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus ou moins tranquillement le résultat du coup qu'il avait joué; s'il gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'où il était venu et où il retournerait.
Je fus distrait de ces réflexions par une conversation qui s'engagea dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eût fait oublier ma présence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fût pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.
--Eh bien, comment ça va-t-il?
--Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer. Ç'a été le matin quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il paraît que la cavalerie de Versailles et de Saint-Germain a été prévenue en retard, et au lieu d'arriver au petit jour comme c'était convenu, elle n'a commencé à paraître qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince, et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un ici qui a pensé à prendre ses précautions.
--Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui.
--Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre à l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le dos; le reste est chez ma famille.
--Quand on a vu des révolutions!
--Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais elle me paraît maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais paru ici.
--C'est bon signe.
--Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades.
--Eh bien, alors?
--Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades.
--Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas savoir où et comment elles finiront.
--On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.
Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes réflexions.
Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi, souriant et les mains tendues.
--Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il.
--Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du succès pour me décider à pareille démarche.
--Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche serait d'un homme intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin, puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?
Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.
--Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez est, je crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet de police pour le faire relâcher.
--Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet de police?
--Assurément je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne peux pas le faire tout de suite, car je suis chargé par le prince d'une mission qui ne souffre pas de retard.
--La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus; pendant chaque minute qui s'écoule on peut le fusiller.
--Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant l'intérêt particulier; dans une heure je serai à la préfecture, allez m'attendre à la porte du quai des Orfèvres.
Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât:
--Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu que l'armée de Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société, ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent tout ce qui lui restait, vous entendez bien, _tout ce qui lui restait_, et c'est une partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les brigades qui m'ont été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter; je viens chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une mission aussi belle, aussi noble, et tromper la générosité du prince, même pour sauver la vie d'un ami?
Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à dire, et ce n'était pas dans les circonstances où je me trouvais que je pouvais m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me montaient aux lèvres, et me rendis à la préfecture.
C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armée française, notre honneur à tous, l'honneur du pays!
Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je pénétrai dans le cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du préfet de police.
--Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève au faubourg Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidière et Mazzini arrivent à Paris; le prince de Joinville est débarqué à Cherbourg pour entraîner la flotte; on construit partout des barricades.
--Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous plaignez.
Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots «on vous en fait.»
--Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons de sympathie.
--Et l'armée?
--Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armée, aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à présent assuré notre succès; mais demain la guerre commence.
--Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et après-demain vous pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de rendre service à mon ami, je vous prie.
Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais.
On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première: «Laissez passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et donnez-lui protection en cas de besoin;» la seconde: «Remettez entre les mains de M. le capitaine de Saint-Nérée, M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera, s'il est encore en vie.»
Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et de tous les cachets nécessaires.
XXVIII
C'était beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en liberté de M. de Planfoy, mais ce n'était pas tout. Il fallait maintenant savoir où se trouvait M. de Planfoy, et là était le difficile.
Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre bureau de la Préfecture, avec toutes les recommandations nécessaires pour que l'on fît les recherches utiles.
Par respect pour ces recommandations, l'employé auquel je m'adressai me reçut convenablement, mais quand je lui exposai ma demande, c'est-à-dire le désir de savoir où se trouvait M. de Planfoy, il haussa les épaules sans me répondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'à la préfecture de police on devait savoir où l'on enfermait les personnes qu'on arrêtait:
--Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en temps ordinaire on le sait, mais nous ne sommes pas en temps ordinaire, et ce que vous me demandez, c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; encore vous ne me dites pas où est cette botte de foin.
--Je vous le demande.
--Et que voulez-vous que je vous réponde: tout le monde arrête depuis deux jours; non-seulement ceux qui ont qualité pour le faire, mais encore tous ceux qui veulent. La Préfecture a fait faire des arrestations, et celles-là je peux vous en rendre compte. Mais, d'un autre côté, les commissaires et les agents en font spontanément, en même temps que les généraux, les officiers, les sergents, les soldats en font aussi. Comment diable voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un pareil gâchis; tout cela se réglera plus tard.
--Et ceux qui sont arrêtés injustement?
--On les relâchera.
--Et ceux qui auront été fusillés par erreur?
--Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi on aurait dû laisser la Préfecture opérer seule. Mais chacun se mêle de la police.
Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là gardé.
--Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'écria-t-il. Cette confusion des pouvoirs est déplorable. En temps ordinaire, tout le monde accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne. Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée devrait faire des arrestations? Où allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux. Ainsi je suis certain que votre ami aura été arrêté par la troupe, ce qui, dans l'espèce, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la barricade, mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier. Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est. Maintenant, du diable si je me doute où le chercher.
--On met les prisonniers quelque part, sans doute.
--Assurément; mais comme on est encombré dans les prisons, on en met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts, au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre, à Vincennes. On a été pris à l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les logements, cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et nous eût empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice à la police un jour. Songez que nous n'avons été prévenus que dans la nuit; huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté ont été consignés à la préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les officiers de paix et les quarante commissaires de police; à cinq heures, tous les commissaires ont été appelés un à un dans le cabinet de M. le préfet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un dévouement admirable, a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des généraux célèbres, d'anciens ministres, des hommes que la France était habituée à honorer: pas un seul commissaire n'a hésité un moment. Est-ce beau le devoir? Ils sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel Espinasse, la police avait tout fait.
A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du dehors et l'on entendit quelques coups de fusils.
--Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en bondissant sur son fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de cavalerie; personne ne répond à nos réquisitions.
Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succédant brusquement à l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque, et ce qui le rendait plus risible encore, c'était la cause qui le provoquait. Ces rumeurs en effet étaient trop faibles, et les quelques coups de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la préfecture cernée allait être prise d'assaut.
Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il n'était plus troublé que par le souvenir de son émotion et la rapidité de sa course.
--Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est égal, quand on pense que la préfecture est à la merci d'un coup de main, c'est effrayant.
Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.
--Des canons, de la cavalerie, s'écria vivement mon employé. Donnez-nous donc ce qui nous est nécessaire pour nous protéger; que deviendriez-vous sans nous?
--Vous pouvez vous coucher tranquillement, répondit celui à qui s'adressaient ces demandes, tout va bien.
--Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, rue Saint-Denis, dans le quartier du Temple, dans le faubourg Saint-Martin; la troupe laisse faire.
--La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on pourra faire autant de barricades qu'on voudra; demain, à deux heures, les troupes, reposées et bien nourries, commenceront leur mouvement général d'attaque, on envahira par la terreur les quartiers où la résistance sera concentrée, et en quelques heures tout sera fini. Vous pouvez donc pour ce soir dormir en paix; la police doit maintenant laisser la parole à l'armée; demain ou après-demain, vous reprendrez votre rôle, et vous aurez fort à faire; reposez-vous et prenez des forces.
Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. Je rappelai que M. de Planfoy était en prison et que les minutes qui s'écoulaient étaient terribles pour lui et pour nous.
--C'est très-juste et je vous promets de faire ce que je pourrai. Je vais donc donner des ordres pour qu'on le recherche partout. Vous, de votre côté, cherchez-le aussi. Allez à Ivry, à Bicêtre, avec les recommandations dont vous êtes porteur; on vous répondra. Si vous ne le trouvez pas, revenez à la préfecture; je serai toujours à votre disposition.
Avant d'aller à Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, car si mon inquiétude était grande, combien devaient être poignantes les angoisses de cette pauvre femme qui pleurait son mari, et de ces enfants qui attendaient leur père!
A mon inquiétude d'ailleurs se mêlait une espérance bien faible, il est vrai, mais enfin qui était d'une réalisation possible. Pourquoi M. de Planfoy n'aurait-il pas été relâché? Pendant que je le cherchais, il était peut-être chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire reconnaître son innocence; tout ce qu'on se dit quand on veut espérer.
Mais aucune de ces heureuses hypothèses n'était vraie. Madame de Planfoy et ses enfants étaient dans les larmes, attendant toujours.
Lorsqu'on me vit arriver seul, l'émotion redoubla: les affiches, portant l'épouvantable proclamation de Saint-Arnaud, avaient été apposées dans le faubourg, et l'on ne parlait que de fusillade.
--La vérité, s'écria madame de Planfoy lorsque j'entrai, la vérité: je meurs d'angoisse!
--J'ai l'ordre de le faire mettre en liberté.
--Où est-il, l'avez-vous vu?
Je fus obligé de dire la vérité.
--On ne sait pas où il est, dit-elle avec un sanglot, en retombant de l'espérance dans l'inquiétude; mais qui vous assure qu'il est encore en vie?
Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; mais quelle puissance peuvent avoir nos paroles lorsque c'est l'esprit qui les arrange et non la foi qui les inspire?
--Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrivé au bout de mon récit.
--C'est un ordre de libération qui n'admet pas le refus ou la résistance.
Puis, comme je voulais changer l'entretien:
--Voulez-vous me le montrer? dit-elle.
Il était impossible de refuser, sous peine de laisser croire que je n'avais pas cet ordre. Je le donnai.