Chapter 12
--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si tu avais eu mon expérience des choses et des hommes, tu serais parti hier soir et tu n'aurais point répété ces visites inutiles. Les gens en évidence qui couchent chez eux en temps de révolution sont des braves, et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, après t'avoir quitté, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant l'arrestation bien réussie des députés, a accepté de faire partie du gouvernement; à une heure, quand il a su que les représentants réunis à la mairie du dixième organisaient la résistance, il a fait dire qu'il refusait; à quatre heures, quand les représentants ont été coffrés à la caserne du quai d'Orsay, il a accepté. Le tien appartient à cette variété, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti qui finalement triomphera, empêché seulement par des circonstances indépendantes de sa volonté de manifester hautement ses opinions et ses désirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une belle peur.
Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main.
--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton père sera sacrée pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec son souvenir, si justifiable que fût la plaisanterie. Tu pars donc?
--Dans une heure.
--Eh bien! je vais te conduire quelques pas.
Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte.
Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.
--Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.
--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.
--Soyez prudent, je vous en prie.
Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on avait voulu délivrer les représentants.
Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses recommandations.
--Je reviens tout de suite.
Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand nous entendîmes une clameur derrière nous, c'est-à-dire vers la rue du Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous aperçûmes des hommes qui couraient.
--Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera rien de grave aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allées et venues dans le faubourg, et bien certainement on a dû essayer d'organiser une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement, pour mettre leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxième jour.
Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en arrière: nous eûmes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu.
Une barricade était commencée au coin des rues Cotte et Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur écharpe parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: «Aux armes! vive la République!»
Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée d'un omnibus renversé et de deux charrettes, et c'était à peine si elle obstruait le milieu de la chaussée, assez large en cet endroit.
Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais abri n'étaient pas non plus bien redoutables: c'était à peine s'ils atteignaient le nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on plusieurs qui ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là, causant, s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille, tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils avaient d'autres préoccupations que de se battre.
Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commençaient à se masser; mais ils étaient composés de curieux et d'indifférents.
Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant, et, en 1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me sembla que les représentants et ceux qui les accompagnaient en criant: «Aux armes!» s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide, leurs voix n'éveillaient aucun écho.
Parmi ces représentants se trouvait celui que nous avions vu la veille sur la place de la Bastille et qui avait voulu entraîner le peuple.
M. de Planfoy l'aborda.
--Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance?
--Nous la tentons.
--Serez-vous soutenus?
--Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le galvaniser, car nous ne comptons plus que sur lui.
--Il paraît bien froid.
--Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé par les meneurs de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage universel on nous enlève notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous avons eu une réunion à laquelle nous avions convoqué les chefs des associations ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait organiser un centre de résistance; que dans ce centre tous les représentants restés libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la lutte pourrait commencer avec des chances sérieuses. Savez-vous ce qu'ils nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:--«Nous ne pouvons vous promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes.»
--Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte?
--Nous le devons.
Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus expliquer à ce représentant que la place de leur barricade était mal choisie, et qu'ils ne pouvaient se défendre. En quelques mots, je lui expliquai les raisons stratégiques qui devaient faire abandonner cette position.
--Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il s'agit d'un devoir à accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et, pour cela, toute place est bonne.
Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres représentants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupés sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer en eux une étincelle.
--Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme lui, tout n'est pas fini.
XXV
J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se passait devant mes yeux déroutait absolument les leçons que je tenais de la tradition. Pour moi une insurrection était quelque chose d'irrésistible; c'était une explosion populaire, une éruption de pavés; une barricade dans une rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.
C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux, mais la réalité ne ressemblait pas aux récits des livres.
La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui s'élevait dans le faubourg du côté de la barrière du Trône, mais cela ne paraissait pas sérieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible, c'était qu'autour de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens devant des spectateurs qui n'ont point à se mêler à l'action.
Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'était d'entendre les propos de ces spectateurs.
--Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais à ma droite, si ça ne fait pas suer!
Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les épaules.
Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte, chaussée de savates éculées, avec cela des cheveux gris ébouriffés, de la barbe au menton, le nez barbouillé de tabac, la voix cassée, c'était le type de la terrible tricoteuse d'autrefois.
--Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était celle de juin.
Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit ans, que la sciure du bois d'acajou avait teint en rouge.
--Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle barrait l'entrée des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage propre; ça avait été fait avec amour; mais le peuple en était.
--Ah! voilà.
--Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça n'est bon à rien par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler les autres.
--Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.
--Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.
--Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin.
--Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne va arriver.
--Faut voir ça.
--Hé allez donc.
--Où qu'elle est la ligne?
--Sur la place.
--Elle va arriver?
--Pas encore; nous avons le temps de prendre un _mêlé_.
--C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.
Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade, mais sans entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut, et les quelques moellons qui avaient été apportés pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être d'un grand secours.
Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté les efforts des représentants pour entraîner le peuple à la résistance, et de l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe, d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler.
A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les désignait et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères; Charamaule, l'ancien député; Schoelcher, Alphonse Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier, Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms.
Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se préparaient à combattre; bientôt on apporta quelques fusils avec quelques cartouches et j'entendis dire que les postes du Marché-Noir et de la rue de Montreuil s'étaient laissé désarmer sans faire résistance.
J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire un certain entraînement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine à trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient été apportés.
Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces fusils à un ouvrier qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa les épaules et dit nonchalamment:
--Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq francs.
--Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec un sourire désolé, vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs.
Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une émotion étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraîna, j'étendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu, mais M. de Planfoy me retint.
--Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.
--C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là vont se battre.
--Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoyé ta démission à ton colonel?
Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne répliquai point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient point en disposition de s'entendre.
D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit qui commandait l'attention: la troupe approchait.
Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout autre moment m'eût fait bien rire: en quelques secondes la rue encombrée se vida, les portes et les volets se fermèrent, mais comme la curiosité ne perd jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En voyant venir la troupe, les représentants s'étaient rapprochés de la barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous étions collés contre les maisons.
--Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui montrant les soldats qui avançaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la peine de mort?
Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût trop préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit pas et monta vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres représentants.
L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une courte distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussée. D'un côté, une forêt de baïonnettes; de l'autre, vingt combattants attendant la mort silencieusement derrière ce mauvais abri.
Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi pour nous; mais nous étions trop fortement émus pour penser à cela, et j'étais immobile comme si mes pieds eussent été fixés au sol.
--Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant aux défenseurs de la barricade, nous allons parler aux soldats.
En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai été témoin de bien des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus imposant que ces sept hommes s'avançant sur une même ligne, lentement, sans armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur écharpe de représentants déployée sur leur poitrine.
Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent d'eux-mêmes, instinctivement, sans qu'il eût été fait de commandement: un capitaine était à leur tête.
--Écoutez-nous, dit un des représentants, nous sommes représentants du peuple et nous défendons la loi, rangez-vous de notre côté.
--Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai reçu des ordres que je dois exécuter.
--Vous violez la loi.
--Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.
--Vous ne passerez pas.
--Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous!
--Vive la République! vive la Constitution!
--Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une voix forte; vous voyez bien que vous n'êtes pas soutenus.
Puis, se tournant vers ses soldats:
--Apprêtez armes!
A ce commandement les représentants ne reculèrent point et tous ensemble poussèrent de nouveau le cri de «Vive la République.»
Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur les représentants qu'ils poussèrent devant eux en les bousculant.
Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de leurs corps, pour empêcher les soldats d'aller plus loin.
Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large chaussée; que pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les débordait?
Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec leurs mains portées en avant de s'opposer à cet envahissement.
Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des représentants fut couché en joue: la pointe de la baïonnette était contre sa poitrine. Il mit la main sur son écharpe, et d'une voix vibrante, il dit:
--Tire donc, cochon, si tu l'oses!
Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.
Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tiré sur les représentants et il déchargea son arme sur la troupe. Un soldat tomba.
Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent avec ensemble, et sans que le commandement de faire feu eût été donné, une décharge générale se fit entendre.
Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il fut renversé par cette décharge, et un jeune homme qui se tenait à ses côtés tomba avec lui.
En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par les soldats, et ses défenseurs se dispersèrent.
Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné jusqu'à la rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura le bras et mon habit fut troué.
Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit pas d'autre décharge, et rapidement divisée, elle se lança à la poursuite des républicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empêcher de se reformer.
J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la porte était restée ouverte; quand les soldats eurent défilé, je revins sur le lieu de la lutte pour chercher M. de Planfoy.
Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait été si rapidement enlevée, et les soldats nous étaient tombés si brusquement sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais été entraîné par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de baïonnette.
Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant Baudin; l'autre victime, qui était tombée avec lui, avait déjà disparu.
Qu'était devenu M. de Planfoy?
Avait-il été entraîné par les soldats?
Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?
Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me décidai à aller rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de Planfoy n'était pas chez lui, je devais le chercher et le trouver.
Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais pas abandonner M. de Planfoy. S'il avait été arrêté, sa situation devenait des plus graves, car au moment où je lui avais donné mes papiers, il les avait mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui pouvaient le compromettre sérieusement.
XXVI
J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit devant moi.
--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert.
--Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame de Planfoy.
Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude; je n'avais point pensé à celle que j'allais allumer dans cette maison.
--Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.
Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions été séparés et comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il était rentré chez lui. Ces explications, par malheur, n'étaient pas de nature à calmer l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure que j'entassais paroles sur paroles.
--Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le retrouver et le ramener.
--Je vais avec vous, dit-elle.
Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins, grâce à leur aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute de repos avant d'avoir retrouvé son mari, et je partis.
Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les représentants qui avaient été au-devant des soldats: ceux-ci les ayant débordés, les avaient laissés derrière eux; et les représentants, sans perdre courage, parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tête à la fenêtre, on criait quelquefois: Vive la République! mais on ne descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat.
Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient sauvés un peu partout étaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En allant et venant, j'entendais raconter la mort du représentant Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre à lui exaltaient maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laissé tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je trouvai un gamin de dix ou onze ans qui répondit à mes questions.
--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne le brûlera pas maintenant, il a eu trop de précaution, il est à l'ombre: les soldats l'ont emmené.
--Où?
--Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la barricade en allongeant des coups de baïonnette à droite et à gauche, le vieux au chapeau s'est fâché: «Vous voyez bien que cet homme ne se défend pas!» qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en disposition de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont bousculé, et, comme il se défendait, il l'ont emmené.
--Où l'ont-ils emmené?
--Au poste, bien sûr.
--A quel poste?
--Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au poste de la rue Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont filé. Quand ils ne sont pas les plus forts, ils déménagent; quand ils sont en force, ils reviennent et ils cognent.
--Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?
--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis les soldats avaient sauté sur le représentant pour l'emporter, de peur qu'on ne promène son cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête, les os étaient cassés, la cervelle sortait.
Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait comment on avait enlevé le cadavre du malheureux représentant, j'écrivais deux lignes à madame de Planfoy pour la prévenir que je me mettais à la recherche de son mari.
--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.
--S'il faut crier: Vive l'empereur!
--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas d'ici, et raconter comment tu as vu arrêter le vieux monsieur.
--Ça va, si vous payez d'avance.
Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous vîmes arriver deux obusiers.
--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ça va chauffer, faut voir ça.
Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt sous en une pièce de cinq francs.
--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous préviens donc que je ne tirerai pas mon histoire en longueur.
Et il partit en courant.
C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait été arrêté, mais ce n'était pas tout, il fallait apprendre maintenant où il avait été conduit et le faire mettre en liberté.
Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient à la brigade qui occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des officiers dans les régiments qui formaient cette brigade, je pourrais, par leur entremise, faire relâcher M. de Planfoy.
Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue de Charonne, je trouvai deux obusiers pointés pour que l'un enfilât la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les artilleurs, prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une compagnie du 44e de ligne.
On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à la place de la Bastille, qui était occupée militairement avec toutes les précautions en usage dans une ville prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans diverses directions, commandant les grandes voies de communication; toutes les maisons placées avantageusement pour pouvoir tirer étaient pleines de soldats postés aux fenêtres; sur la place, le long du canal, sur le boulevard, les troupes étaient massées. L'aspect de ces forces ainsi disposées était fait pour inspirer la terreur à ceux qui voudraient se soulever: on sentait qu'à la première tentative de soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une demi-section du génie était là pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait à travers les maisons, et que la hache et la mine achèveraient ce que le canon aurait commencé.
Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant assez l'expérience de la guerre des rues pour comprendre que, dans ces conditions, s'ils se soulèvent, ils seront broyés. Aussi faut-il peut-être expliquer, par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand nombre, il doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilité et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent généralement s'exposer en vue d'un succès probable et pour un but déterminé: mourir pour le succès est une chose, mourir pour le devoir en est une autre, et celle-là ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est là, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'espérance, ils n'ont que la foi.
Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des soldats, ils auraient compris mieux encore combien la répression serait terrible, s'il y avait insurrection.