Clotilde Martory

Chapter 11

Chapter 113,851 wordsPublic domain

Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais déjà remarquée; mais en arrivant à un pont, je ne sais plus lequel, un corps de troupe nous arrêta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le passage; les tambours étaient assis sur leurs caisses, mangeant et buvant; les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.

La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'étaient là mes camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.

La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et jusqu'au cimetière notre route se continua sans incident. Partout dans les rues populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des jours ordinaires.

Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je demande à ne pas le raconter; je sens là-dessus comme les anciens, il est de certaines choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les joies de la terre n'effaceront jamais.

Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'était celui de M. de Planfoy.

--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu aller?

--Rentrer dans la maison de mon père.

--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, à pied.

--Mais vous demeurez rue de Rouilly.

--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments où il est bon de marcher pour user la fièvre et abattre sa force corporelle.

Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au tournant du chemin, Paris nous apparut couché dans la brume. Tous deux, d'un même mouvement, nous nous arrêtâmes.

De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait pas un murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. Les cheminées des usines lançaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumée. On travaillait.

--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une révolution autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont changés.

Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M. de Planfoy fut salué par deux personnes qui l'abordèrent.

--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où nous ont conduits les folies de la majorité.

Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armée, de l'apathie du peuple. Je compris que c'étaient deux membres de l'Assemblée appartenant au parti républicain. Nous arrivions sur la place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte était massé sur la voûte du canal.

--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des représentants; le peuple est trompé, mais déjà il comprend la vérité de la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler à ces gens; ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que nous épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance pour organiser une défense formidable. Si le faubourg se soulève, des quatre coins de Paris on viendra se joindre à nous.

Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.

Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de la patrie qui l'avait formé: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant «quatre sous encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»

Le représentant ne se découragea point, et s'adressant d'une voix ferme à ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites pour les toucher.

Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la sienne.

--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches la parade; si tu veux enfoncer le pitre, commence par être plus drôle que lui.

Nous nous éloignâmes.

--Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin? Il considère que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien à faire. Et puis il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la bourgeoisie, qui l'a battu aux journées de Juin.

Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y avait pas plus d'émotion que sur la place de la Bastille. Décidément, les Parisiens acceptaient le coup d'État qui se bornerait à l'arrestation de quelques représentants.

Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui attendaient.

Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, nous aperçûmes une foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit à mes yeux.

Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient le général Forey et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de troupes, puis après cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de deux cents prisonniers.

Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée nationale, qu'on venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; à leur tête marchait leur président, qu'un agent de police tenait au collet.

Le passage de ces députés, conduits entre des soldats comme des malfaiteurs, provoquait quelques cris de: «Vive l'Assemblée,» mais en général il y avait plus d'étonnement dans la foule que d'indignation. Et comme M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait ce cortége:

--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout ça c'est pour la farce.

En rentrant dans l'appartement de mon père, je me laissai tomber sur une chaise, j'étais anéanti, écoeuré.

Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration. Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais dans une crise de découragement où l'on est insensible à toute espérance. D'ailleurs, les plaisanteries, les bavardages gais et légers de cette lettre, les paroles de coquetterie qu'elle contenait n'étaient pas en rapport avec ma situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me soulageait.

--Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de Planfoy après un long temps de silence.

--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant à remettre à quelques personnes des papiers importants dont mon père était le dépositaire: c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a recommandé vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance politique.

--Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période où il faudra ne pas se compromettre. Louis-Napoléon a débuté par le ridicule et il voudra sans doute effacer cette impression première par la terreur. Si tu ne peux remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et si tu veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais à ton régiment.

--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon père m'a demandé; si je ne peux pas réussir, j'aurai ensuite recours à vous, car il m'est impossible de rester à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille, et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?

--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je sortirai demain à huit heures.

Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs reprises dans ses bras, et je restai seul.

XXIII

Il était trois heures: le train que je voulais prendre partait à huit heures du soir, je n'avais donc que très peu de temps à moi pour porter ces papiers à leurs adresses; je me mis en route aussitôt.

J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin et rue du Rocher.

Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'était pas de nature à m'encourager à persister dans l'accomplissement de ma mission.

La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez nombreuses dans ce quartier qui participent à la fois de la maison de santé, de l'hôtel meublé et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec une grande affabilité et me parla de mon père en termes sympathiques, mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle changea brusquement de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la dureté, le calme par l'inquiétude.

--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous êtes exposé à parcourir Paris un jour de révolution?

--Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet entre vos mains, et comme je pars ce soir pour rejoindre mon régiment, je ne pouvais pas choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger.

--Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien que ces lettres n'aient aucune importance....

--J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait, qu'elles avaient un intérêt pour vous.

--Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il eût été mauvais qu'elles tombassent aux mains de personnes étrangères qui eussent pu les interpréter faussement.

Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune importance comme on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les examinait.

--Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine raideur.

--Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles, cher monsieur; tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger, surtout en déchirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père était assurément un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance, mais peut-être portait-il la précaution jusqu'à l'extrême.

--Mon père n'avait souci que de son devoir.

--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments pour faire son devoir.

Je me levai vivement.

--J'aurais été peiné que pour une liasse de documents insignifiants, vous vous fussiez trouvé pris dans des... complications désagréables, pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés avec vous, innocemment.

Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans répondre aux génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent ma sortie. A la Chaussée-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon paquet cacheté, on me l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.

--Votre père était un bien brave homme, et vous, capitaine, vous êtes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec reconnaissance.

Je tendis ma main.

--Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous charger de ces papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa maladie, j'ai eu l'idée d'aller lui rendre visite, mais on ne fait pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre où il faut être prudent; cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt à tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche auprès de moi n'est pas la seule dont vous avez été chargé, n'est-ce pas?

--Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions.

--C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se fier entièrement; il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous être utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les choses aient repris leur cours naturel et légitime, ce que je souhaite aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre père, je pourrai peut-être rendre quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes du nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez pas; demain, la ville sera probablement en feu.

--Demain, je serai à Lyon.

--A Lyon. Ah! tant mieux.

Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame que j'avais entendu prononcer chez mon père, quand j'étais jeune. Il était beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boîte, un étui.

On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux femmes, une vieille et une jeune; la vieille parée comme pour un grand jour de grande réception, la jeune remarquablement belle.

Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.

--Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle en regardant ma carte avec un lorgnon.

--Oui, madame.

Elle releva les yeux et me regarda:

--En deuil! Ah! mon Dieu!

J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi l'enterrement.

--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.

Puis quand nous fûmes seuls:

--Votre père? dit-elle.

Je baissai la tête.

--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.

Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touché de ces regrets donnés à la mémoire de mon père, et je regardai avec émotion cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément elle était la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter et elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur et de noblesse.

--Quand? dit-elle les yeux baissés.

--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.

--Aujourd'hui, mon Dieu!

--Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre en vos mains cette liasse de lettres.

--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'était ainsi que je devais apprendre sa mort. Votre père était un galant homme, monsieur le comte....

Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit frissonner.

--C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur, et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.

Elle releva les yeux et me regarda longuement.

--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la Charles Ier.

Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle portait suspendue à la chaîne de son lorgnon, elle en tira un étui en maroquin que le temps avait usé et jauni.

--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.

Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un homme de trente ans.

--Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.

--Non, madame.

--Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande seulement de me le laisser encore; je vais écrire un mot derrière cette miniature pour dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus. Guillaume est votre nom, n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Votre père s'appelait Henri.

Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient à partir.

Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à mon arrivée, et me présentant à elle:

--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée, de qui je parle si souvent quand je veux citer un modèle: si jamais tu rencontres monsieur dans le monde, j'espère que la petite-fille aura pour le fils un peu de l'amitié que la grand'mère avait pour le père.

Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je m'inclinais pour prendre congé d'elle, elle me retint par la main.

--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?

Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front.

--Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de fleurs.

Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les Champs-Élysées.

Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez elles les personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Élysées, cette chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier paquet était adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le rencontrer.

Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin d'une scène caractéristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armée de Paris était dévouée au coup d'État.

Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les Champs-Élysées. Tout à coup, une immense clameur s'éleva de cette troupe, des cris enthousiastes se mêlant au cliquetis des sabres et des cuirasses: c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments et qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur général vainqueur, n'ont poussé plus de cris de triomphe.

Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire: Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il le confier à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon départ jusqu'au lendemain matin?

A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet était le plus important de tous; et le nom du personnage à qui je devais le rendre, son rôle dans les événements politiques de ces vingt dernières années, son caractère, ses relations avec des partis opposés me faisaient une loi de ne pas agir à la légère.

Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester, décidé à partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une résolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon père me retenait à Paris.

Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je à Marseille trois jours après que la nouvelle de la révolution y serait parvenue? Mon régiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesât sur moi pour m'empêcher de remplir la promesse que j'avais faite à mon père. Ce n'était qu'un retard de quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en prenant le lendemain matin le train de grande vitesse.

J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux heures; à huit heures du soir mon personnage n'était pas de retour.

Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soirée et je rentrai dans Paris.

Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les boulevards n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient pas fermés. Il y avait foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les cafés on voyait le public habituel de ces établissements. Aux fenêtres d'un de ces restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on dansait, et l'on entendait de la chaussée les grincements du violon et les notes éclatantes du cornet à piston.

C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on rêvait.

Où donc était Paris?

A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées; même absence. J'attendis de nouveau, cette fois jusqu'à une heure du matin. Enfin, à une heure, je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le lendemain matin, à six heures.

XXIV

Étant donné le caractère du personnage que je devais voir, il fallait conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez lui, soit qu'il eût peur d'être arrêté comme tant de représentants l'avaient été, soit, ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être entraîné à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce gouvernement fût solidement établi.

Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps à Paris, car les chances de Louis-Napoléon me paraissaient bien fragiles; la France, qui s'était unanimement soulevée contre Paris au moment des journées de juin, ne serait pas moins énergique contre cette révolution sans doute. Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour où il ne verrait plus de danger à ressusciter, pour prendre parti.

Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux Champs-Élysées, comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour Marseille, après avoir remis mes papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen, tout me semblait concilié.

J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées, et ce qui m'avait paru probable se trouva une réalité; mon personnage n'était pas rentré et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude apparente.

Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois «une petite maison» ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode de l'habiter; le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore ses enfants, c'est une considération qui l'a fait passer sur les inconvénients du quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais au moins ils ont de l'air et de l'espace.

Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait à poindre, mais sombre et pluvieux; cependant il était assez clair pour que j'aperçusse, aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes: infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Élysées et aux abords des Tuileries.

Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux de voir une dernière fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi d'un sommeil de mort.

Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une certaine animation; des groupes se formaient dans lesquels on discutait fiévreusement, mais sans crier. On s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de police; j'en lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annonçaient que Louis-Napoléon était mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, Strasbourg s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les agents de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres. Cela indiquait bien évidemment que des tentatives de résistance s'organisaient.

Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions militaires étaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle étaient occupées par les soldats et à chaque instant on entendait les tambours et les clairons des troupes qui défilaient pour aller occuper des positions. Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'établir sur la place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues latérales.

Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne paraissaient pas disposés à entrer dans les ateliers; des individus vêtus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les haranguer. En passant je m'arrêtai.

--Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un de ces individus.

--Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.

--Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de juin? dit un autre avec colère.

--On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.

Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, qui interrompit ce colloque; des omnibus, escortés par quelques lanciers, remontaient la rue.

--Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria une voix.

Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit, quelques voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on vit quelques hommes courir à la tête des chevaux.

Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrêté les omnibus et ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, après un court moment d'attente, les voitures se mirent en route.

--Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.

Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des huées, et le souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant défiler ces représentants me revint à la mémoire: «Tout ça, c'est pour la farce.»

Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly, étrangement impressionné.

--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-même.

Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.