Clotilde

Part 9

Chapter 94,075 wordsPublic domain

CLOTILDE. Qu'est-ce que cela vous fait? On ne verra pas votre figure et on ne saura pas que c'est vous.

ROBERT. Je serai à votre porte à une heure et demie; vous recevrez un domino et un masque à une heure.

CLOTILDE. Non, envoyez-moi le domino chez Zoé; je ne veux pas m'habiller chez moi.»

XXXVIII

A minuit et demi, Clotilde entra chez Zoé, où, selon la promesse de Robert, elle trouva tout ce qu'il lui fallait pour se costumer. Peu de temps après, un fiacre s'arrêta devant la porte de Zoé; Dimeux ne sortit pas et attendit. En même temps que le fiacre, était arrivé en cabriolet Charles Reynold, qui s'était aperçu que, le soir, il y avait eu quelque mystère entre Clotilde, Zoé et Robert Dimeux. Robert, auquel il avait demandé s'ils iraient ensemble à l'Opéra, lui avait dit:

«J'ai des raisons pour y aller de mon côté.

--Est-ce que, par hasard, avait pensé Charles, elle serait assez imprudente pour aller au bal avec Robert? Après tout, c'est ma cousine, je ne _dois_ pas la laisser se perdre ainsi.» Il descendit de son cabriolet. Ce fiacre, arrêté devant la porte, à une pareille heure, ne pouvait qu'accroître singulièrement les soupçons de Charles Reynold. La nuit était sombre, Charles marchait dans la rue, et on ne voyait guère dans l'ombre que la partie allumée de son cigare, semblable à une petite étoile rouge qui se serait promenée en l'air. Dans la situation de Charles, quand on guette une personne dont on est jaloux, il y a un moment où il semble qu'on serait désespéré que le malheur que l'on redoute n'arrivât pas. Serait-ce qu'aux yeux de l'amour les soupçons que l'objet aimé a inspirés sont déjà un crime, et qu'on est disposé à croire que ce qu'on ne voit pas n'est pas une chose qui n'est pas, mais une chose bien cachée? Bientôt Dimeux, entendant ouvrir la porte, descendit de son fiacre et y fit monter Clotilde masquée, que Charles n'hésita pas à reconnaître parfaitement pour Zoé; il remonta en cabriolet et arriva à l'Opéra derrière le fiacre, dont il vit descendre les deux dominos, qu'il examina de façon à être sûr de les reconnaître au bal. Il y avait beaucoup de monde. On avait, pour la première fois, essayé cette année-là de joindre à l'attrait du bal celui de _danses_ de je ne sais quel pays, et cela avait du succès par une raison que n'avaient pas soupçonnée les auteurs du projet. C'était un excellent prétexte que l'on donnait aux maris. «Je voudrais bien aller au bal de l'Opéra.--Y pensez-vous? C'est une folie, on n'y va plus. D'ailleurs, c'est très-mal composé.--Je le sais bien; aussi n'est-ce pas du bal qu'il s'agit; mais on dit que ces danseuses étrangères sont charmantes. Mesdames trois étoiles, quatre étoiles et cinq étoiles y vont. Nous n'y resterons qu'une demi-heure, une heure au plus, et nous ne sortirons pas de notre loge.»

Pendant ce temps, mesdames trois, quatre et cinq étoiles s'autorisaient auprès de leurs maris de l'exemple de celle qui s'autorisait du leur. On obtenait la permission demandée en affirmant bien que, sans ces danseuses étrangères, on n'aurait pour rien au monde consenti à mettre les pieds au bal de l'Opéra.

Les danses finies, on voulait, avant de s'en aller, faire le tour du foyer; puis on ne se retrouvait pas, et, ne pouvant partir les unes sans les autres, on ne partait pas; et les pauvres maris étaient obligés de rester là jusqu'à trois heures du matin, fort ennuyés, parce que, n'étant pas costumés, ils étaient surveillés par leurs femmes, dont le premier soin avait été de cacher le signe convenu pour se faire reconnaître.

Clotilde avait un domino noir. «Admirez ma prudence, avait dit Robert, je l'ai pris très-long pour cacher vos pieds; sans quoi, on vous aurait tout de suite reconnue.» Le domino était orné d'une très-belle dentelle, et le capuchon retombait sur le masque, qui avait une barbe très-longue. Clotilde se trouvait du très-petit nombre de femmes qui se déguisent sérieusement. Robert, caché sous un grand domino, était reconnaissable aux yeux de Clotilde par un ruban vert qu'il s'était attaché au poignet. Il l'avait avertie qu'Alida et la veuve auraient des rubans orange. Arthur n'était pas déguisé. Elle ne tarda pas à quitter Robert pour se livrer à ses recherches, tout en jetant, en passant près d'eux, aux hommes qu'elle connaissait, quelques mots piquants qui ne laissaient pas de les occuper quelques instants. Alors comme aujourd'hui, les hommes qui allaient au bal de l'Opéra avaient usage de souper en se retirant, vers trois heures du matin, usage charmant, qui méritait bien d'être conservé comme il l'est. En effet, on passe la nuit au bal, morne, froid, taciturne, endormi; après quoi, on fait un excellent souper qui vous réveille pour aller vous coucher, vous met en belle humeur et vous inspire les plus jolis mots, que vous dites au cocher de fiacre. Vous frappez à votre porte avec une gaieté folle; il n'est pas de mots piquants, spirituels, fins, que vous n'adressiez à la portière. Vous montez votre escalier en riant vous-même de tout ce que vous vous dites de joli. Vous faites à votre domestique des épigrammes sanglantes; et vous vous couchez en proie à la plus heureuse disposition d'esprit pour veiller et amuser vous et les autres.

Charles, qui n'avait pas perdu de vue les deux dominos qu'il suivait depuis le faubourg Poissonnière, aborda Clotilde dès qu'il la vit seule, et lui dit à l'oreille: «Je te connais, tu es Zoé; je veux te parler.»

Clotilde mit le doigt sur sa bouche et s'esquiva dans la foule.

En la cherchant, Charles aperçut le grand domino au ruban vert; il alla derrière lui et appela Robert. Le domino se retourna, puis se mit à rire, et lui dit: «Le moyen est bon, et je suis un niais de m'y être laissé prendre. Comment m'avez-vous reconnu?--J'avais quelques indications,» reprit Charles.

Et il continua sa marche. Quelques femmes l'abordèrent pour lui dire:

L'une: «Je te connais, tu t'appelles Charles.»

Une autre: «Je te connais, tu es employé au ministère des finances.»

Une autre: «Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.»

Et Charles était le plus heureux des hommes; il se disait: «Mon Dieu! comme on m'intrigue donc! Comme je suis donc connu! Comme on s'occupe de moi!»

Un domino lui prit brusquement le bras et marcha avec lui sans lui parler. «Eh bien, lui dit Charles s'arrêtant dans un coin, est-ce là tout, et n'as-tu rien à me dire?--Absolument rien,» dit le domino.

Et Charles, levant les yeux au plafond et se rongeant un ongle, eut l'air, pour les passants, de dire: «Où diable a-t-elle appris cela? Je suis le plus intrigué des mortels.--Je ne te connais pas, reprit le domino, je ne t'ai jamais vu.»

Et Charles frappait du pied avec l'air dépité d'un homme auquel on raconterait ses aventures les plus secrètes. Et un de ses amis, voyant son air, disait: «Il paraît qu'on en dit de dures à Charles.--Je t'ai pris le bras, ajouta le domino, parce que tu passais près de moi et que c'était le seul moyen de me débarrasser d'une de mes amies qui s'était accrochée à moi et ne voulait pas me quitter. Je te remercie et je te quitte.»

Charles, resté seul, garda quelque temps l'air d'un homme très-préoccupé des révélations qu'on vient de lui faire. L'ami qui l'avait déjà observé l'aborda et lui dit: «Eh bien, tu parais intrigué?--Ne m'en parle pas. Une femme charmante, un lutin pour l'esprit et la malice. Oh! elle ne m'a pas ménagé; elle sait des choses que j'avais cru dérober même à Dieu. Et je ne puis savoir qui elle est? Je lui ai fait des questions les plus insidieuses, elle s'en est tirée avec un sang-froid, un tact, une présence d'esprit admirables. Oh! je la connaîtrai.--Heureux coquin!» dit l'ami.

Et Charles, se prenant lui-même aux filets qu'il tendait pour les autres, se mit à dire: «Je suis, en effet, un heureux coquin. Ah! je saurai qui c'est. Je suis bien bon de m'occuper ainsi de cette petite Zoé! J'ai, ma foi, bien le temps de me livrer aux vertus de la famille! Si seulement Robert n'avait pas l'air de me narguer! S'il l'épousait encore! Mais vouloir prendre pour sa maîtresse une femme que, moi, j'aurais épousée! Au reste, que Zoé s'arrange; je lui ai donné de bons avis, parfaitement désintéressés.»

A ce moment, le petit domino noir que Charles prenait pour Zoé passa devant lui, paraissant chercher quelqu'un. Un grand domino, avec un ruban vert au poignet, marchait dans l'autre sens; le petit domino lui prit le bras et lui dit: «Ils ne sont pas arrivés, ou ils ne sont pas ici. Conduisez-moi dans la salle.»

Charles sentit en lui-même un mouvement désagréable; mais, un domino lui ayant dit en passant: «Ta cravate est bien mal mise!» il se mit à la poursuite de cette nouvelle intrigue. Le grand domino parut surpris et hésitant. «Allons, allons, monsieur de Fousseron, lui dit Clotilde, ne faites pas l'homme très-occupé. N'ayez pas la mauvaise grâce et la fatuité de me faire croire que je vous dérange. Vous étiez parfaitement abandonné quand je vous ai pris le bras; faites-moi faire le tour de la salle, que je trouve _mon infidèle_.»

Elle dit ce dernier mot en souriant, et tous deux descendirent dans la salle. «Savez-vous, dit Clotilde, que j'ai bien pensé à votre ami? C'était un beau et noble caractère, et je lui dois des impressions que je ne retrouverai jamais. Ce pauvre Tony!»

Le domino frissonna.

«Ah! un mouvement d'impatience! Les hommes sont mille fois plus coquets que les femmes; on ne peut sans les contrarier leur parler d'un autre, fût-ce même leur meilleur ami. Cependant il faut vous y résigner, car je n'ai absolument rien à vous dire de vous. Attendez, pressons un peu le pas. Je crois avoir vu les rubans orange. Je me suis trompée; remontons au foyer. Ce que vous m'avez dit de Vatinel m'a bien touchée; il est triste de penser qu'il n'y a qu'un amour malheureux qui ait cette constance, et... Ah! cette fois, les voici.»

Clotilde quitta le bras du domino et alla trouver un groupe formé d'Arthur et de deux dominos qui avaient chacun sur l'épaule un noeud de ruban orange. «Es-tu bien sûr qu'on ne te sait pas ici? dit-elle à Arthur. Mais c'est à toi, belle veuve, que j'ai à parler.»

Le domino qu'elle interpellait ainsi hésita et serra le bras d'Arthur.

«Oh! il faut que je te parle; je te permettrai ensuite le tendre tête-à-tête que tu es venue chercher, mais je ne te le permettrai qu'à ce prix. A ce prix seulement aussi, tu peux compter sur ma discrétion. T'es-tu donc trouvée si mal du mariage, ma belle veuve, lui dit-elle quand elle l'eut amenée dans un couloir des loges, que tu veuilles ôter par ta conduite à tout honnête homme la tentation de t'épouser? ou bien encore acceptes-tu la cour d'un homme marié, pour n'avoir que les roses du mariage et en laisser les épines à la pauvre femme abandonnée?--Mon Dieu! madame, dit la veuve, je ne vous connais pas, laissez-moi.--Mon Dieu! je ne t'en veux pas, ne t'effraye pas ainsi; garde cette crainte farouche pour des entreprises plus dangereuses que les miennes. Moi, je ne t'en veux pas. Que me fait, à moi, que tu sois la maîtresse de M. de Sommery!--Madame, je vous en prie...--Arthur de Sommery est le mieux frisé de tous les hommes qui sont ici, et je suis femme comme toi, quoique moins expérimentée, chère veuve, et je comprends qu'on oublie pour lui tous les devoirs et toutes les conventions. Tiens, ton chevalier nous a suivies! Affirme-lui au moins que je ne t'ai dit que du bien de lui.»

Clotilde et la veuve, en effet, furent rejointes par Arthur et Alida.

«Et vous, chère madame Meunier, refuserez-vous de m'accorder un moment d'entretien? Oh! ne me regardez pas ainsi avec la grimace d'une finesse que vous n'avez ni dans les yeux ni dans l'esprit.»

La veuve avait parlé bas à Alida, qui répondit: «Je serais désolée de vous faire perdre plus longtemps, avec des femmes, un temps que vous me paraissez très-capable d'employer beaucoup mieux.--Ah! mais voici ce que tu sais dire. Tu es comme le paon, chère madame Meunier, tu chantes mal et tu as de vilains pieds. Mais laisse-moi te féliciter, chère madame Meunier, du joli métier que tu fais aujourd'hui en conduisant cette veuve innocente. Est-ce par de semblables actions que tu espères réparer la brèche faite à ta vanité quand tu as épousé ce beau nom de _Meunier_? Hélas! je ne t'en veux pas non plus pour cela. Tu as fait comme presque toutes les filles qui se marient. Tu t'es prostituée pour de l'argent, comme d'autres, qui valent cependant mieux que toi, se sont prostituées pour un nom. Plus honteusement prostituées, il faut le dire, pour des choses dont on peut se passer, que ces malheureuses si méprisées qui ne cèdent qu'à la faim. Chère madame Meunier, je suis ta servante.»

Comme Clotilde se retournait pour les quitter, Arthur porta vivement la main à son masque pour le lui arracher; mais le bras d'Arthur fut saisi par une main robuste qui lui fit craquer les os. Clotilde saisit le bras du domino aux rubans verts, car c'était lui, et se perdit avec lui dans la foule. «Reconduisez-moi, dit-elle; allons-nous-en, allons-nous-en vite!»

A ce moment, Charles les arrêta et glissa un papier dans la main du grand domino. Clotilde continuait à entraîner son cavalier. Comme ils allaient gagner l'escalier, elle vit devant elle un grand domino avec un ruban vert au poignet. Elle demeura interdite, regarda celui qui lui donnait le bras. Ils étaient tout à fait semblables. Tout à coup, elle arrêta le nouveau venu et lui dit à l'oreille: «Au nom du ciel, qui êtes-vous?--Robert Dimeux, répondit le domino.--Et vous donc? dit-elle à son cavalier.--Moi, madame, répondit-il d'une voix tremblante d'émotion, je suis Tony Vatinel, le fils du maire de Trouville.»

XXXIX

Clotilde sortit précipitamment de l'Opéra, fit appeler une voiture, et arriva chez elle fort troublée, sans se donner le temps d'aller se déshabiller chez Zoé. Son mari n'était pas rentré; elle l'avait bien supposé. Mais à peine avait-elle quitté son domino, qu'elle l'entendit rentrer; elle cacha précipitamment son domino et se glissa dans son lit. Il arriva avec Alida. Alida pleurait.

«Qui me procure, à cette heure, le plaisir de recevoir votre visite?--Alida a été insultée au bal de l'Opéra par un domino. Elle en est si chagrine, que je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle avant de s'être un peu remise.--Tu étais donc au bal de l'Opéra?» dit Clotilde à son mari avec l'air du plus naïf étonnement.

Le frère et la soeur échangèrent un regard. «Ce n'est pas elle, disait le regard d'Arthur.--Elle est bien fine, répondait le regard d'Alida.--Je vois avec plaisir, continua Clotilde, que cette fatigue excessive qui nous a obligés de quitter sitôt la maison où nous avons passé la soirée, n'a pas eu de suite et ne t'a pas empêché d'accompagner ta soeur au bal... Eh! que vous a donc dit de si affreux ce _petit_ domino, ma chère Alida?»

Le frère et la soeur échangèrent un nouveau regard, qui cette fois dit: «C'est elle.--Une foule d'infamies, dit Alida.--Mais encore?--Elle m'a dit que je recevais mauvaise société,--que mon mari faisait des affaires en juif, etc. etc.»

Clotilde ne manifesta aucune surprise, et dit: «Voilà tout? Mais ce sont de ces choses qu'on peut dire à tout le monde, et que leur banalité empêche d'être blessantes.»

Le regard d'Arthur dit à Alida: «Ce n'est pas elle.

--Ma foi, répondit le regard d'Alida, je n'y comprends rien, et j'ai des doutes.»

Mais le regard d'Alida reprit la parole, et fit remarquer à celui d'Arthur que Clotilde n'était pas coiffée pour la nuit. «Clotilde, dit Arthur, vous étiez au bal de l'Opéra; ne cherchez pas à le nier; je le sais.--Si vous le saviez de façon qu'on ne pût le nier, vous ne vous donneriez pas tant de peine pour me le faire dire.»

Alors le regard d'Alida fit voir au regard d'Arthur une manche du domino qui passait par-dessous d'autres vêtements que Clotilde avait jetés dessus. Arthur tira le domino et dit: «Je n'ai plus rien à demander.»

Alida se jeta sur le domino et se mit à déranger tous les plis avec une sorte de fureur. «Ah! Arthur, dit-elle, tiens, tiens, j'en étais bien sûre, c'était elle.» Et elle montra un noeud orange qu'elle avait, au bal, détaché de son épaule et attaché précipitamment après le domino de Clotilde pendant que celle-ci se dérobait à leurs regards. Arthur fut un moment muet de surprise et de colère. «Vois-tu, Arthur, dit Alida, c'était bien elle; j'avais bien reconnu la voix de Clotilde Belfast.--Madame Meunier, dit Clotilde, vous êtes chez madame de Sommery, qui vous rappelle qu'il est temps que vous rentriez chez vous.--Arthur, dit Alida, on me chasse de chez toi.--Ah! dit Arthur, mon père avait bien raison. Voilà ce que j'ai gagné à introduire dans une famille respectable une fille de rien!»

Clotilde se leva sur son séant; elle était pâle; elle ouvrit les lèvres, mais ce ne fut que dans son coeur qu'elle prononça ces paroles: «Arthur, je n'oublierai jamais ce que vous venez de dire.»

XL

Le lendemain matin, après un bain et quelques heures de sommeil, Robert et Tony Vatinel se trouvaient à déjeuner ensemble. «Je te cherchais, dit Robert, pour vous réunir, quand je vous ai vus ensemble, une demi-heure avant le départ de Clotilde. Le hasard a fait mieux et plus vite que moi. La scène a dû être assez plaisante; car, d'après la question qu'elle m'a faite, tu ne t'étais pas fait reconnaître. T'a-t-elle parlé de toi?» Tony raconta à Robert toutes les paroles de Clotilde, jusqu'à la plus insignifiante.

ROBERT. Je lui avais montré tes lettres, mais je ne savais pas que tu étais parti presque en même temps que la dernière, et que celle par laquelle je te conseillais de revenir n'arriverait à New-York que longtemps après que tu serais à Paris. J'en suis fâché pour ma lettre, qui était un morceau de physiologie assez remarquable. Ta docilité à te costumer comme moi a porté ses fruits. Le moment est on ne peut plus favorable pour mettre à exécution le nouveau plan que j'ai conçu pour ta guérison. D'abord, quelle impression a produite sur toi la vue de Clotilde?

TONY VATINEL. Je ne l'ai pas vue. J'ai entendu sa voix, j'ai senti la pression de son bras; j'étais séparé d'elle par tout ce masque à travers lequel mon imagination ne pouvait recomposer son visage. Néanmoins, l'impression a été très-violente.

ROBERT. Comme je te l'avais écrit, tu seras l'amant de Clotilde, et seulement alors tu cesseras de l'aimer.

TONY VATINEL. Tu te trompes, je n'aime plus Clotilde, Clotilde qui s'est jetée volontairement aux bras d'un autre, Clotilde honteusement souillée; et voilà pourquoi je suis revenu. Mais j'ai au coeur une blessure dont je mourrai. Je veux la voir, mais non pour renouer un lien rompu, non pour chercher dans son coeur une route tracée déjà par un autre. Mais, quand je l'aurai vue dans sa maison, dans son ménage; quand je serai bien sûr que c'est elle, quand je l'aurai entendu appeler madame de Sommery, quand je l'aurai ainsi appelée moi-même, et quand elle aura répondu à ce nom, quand je l'aurai vue avec son mari, alors je serai bien et parfaitement guéri. Dans la position de Clotilde, elle ne peut prononcer une parole, faire un geste, qu'elle ne m'inspire du mépris et du dégoût. Je veux la voir; tu me conduiras chez elle.

ROBERT. Allons, allons, tu es bien libre de te figurer que c'est pour cela que tu demandes à la revoir. Tu y viendras vendredi.

TONY VATINEL. C'est après-demain...

ROBERT. C'est long, n'est-ce pas? Tu es si pressé de ne plus l'aimer!

XLI

Un jeune homme, prétendant avoir à parler à Robert Dimeux d'une affaire importante, fut introduit auprès des deux amis. Il venait, de la part de M. Charles Reynold, pour savoir la réponse de M. Dimeux à une lettre que M. Reynold lui avait remise en mains propres. L'air solennel du jeune homme étonna Dimeux. Du reste, il ne se rappelait pas avoir reçu une lettre de Charles. «Il vous l'a remise lui-même.--Je me rappelle encore moins cette circonstance.--Attends un peu, dit Tony Vatinel; cette nuit, au bal de l'Opéra, on m'a remis un billet qui, à coup sûr, n'est pas pour moi, et que j'attribue au costume que tu m'avais fait prendre, et qui peut bien avoir trompé deux personnes. Voici le billet.» Il était écrit au crayon et contenait ce peu de paroles:

«Vous êtes un lâche et un traître; je ne puis souffrir que vous perdiez Zoé. Il faut que nous nous battions; j'enverrai demain savoir quelle est votre heure et quelles sont vos armes.

»CHARLES REYNOLD.»

«C'est précisément pour cela que je viens, monsieur, dit l'étranger.--Eh bien, monsieur, faites-moi le plaisir de dire à Charles...»

A ce moment, Charles entra... Mais il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.

XLII

Charles ne s'était pas couché. Il avait attendu dix heures et était allé chez Zoé. Il lui trouva l'air fatigué et abattu.

CHARLES. Est-ce que tu n'as pas bien dormi, Zoé?

ZOÉ. Non.

CHARLES. Je le crois bien.

ZOÉ. Qui te rend si savant?

CHARLES. On sait ce qu'on sait.

ZOÉ. Mais, toi-même, tu as un air plus que singulier: un habit boutonné jusqu'au cou, l'air sévère, la voix brève. Qu'est-ce que tu as?

CHARLES. Cela ne regarde pas les femmes.

ZOÉ. Je ne suis pas une femme, je suis ta cousine et ton amie. Tes paroles sont graves, ta voix est solennelle, ton maintien digne: cela n'est pas naturel...

CHARLES. C'est bien. Mais je veux te donner quelques conseils. Zoé, ma cousine, tu te perds.

ZOÉ. Et toi, Charles, mon cousin, tu perds la tête. Est-ce pour me dire de semblables sornettes que tu prends un visage si grave et si terrible, un regard si fixe et des airs de tête si majestueux? Si tu savais à quoi j'ai passé la nuit...

CHARLES. Je le sais.

ZOÉ. J'espère bien que non; j'en serais trop honteuse.

CHARLES. Alors, ne te prive pas de la honte, car je sais tout.

ZOÉ. Qu'as-tu été faire au bal de l'Opéra? Est-ce pour y voir Alida? Tu es donc décidément bien amoureux d'elle?

CHARLES. Il ne s'agit pas de ma conduite, mais de la tienne. Zoé, vois-tu, un garçon peut user de sa liberté, parce qu'il est responsable de ses actions; mais une fille, c'est bien différent.

ZOÉ. Mais de quoi veux-tu parler, Charles? Tu commences à me faire peur.

CHARLES. Zoé, tu te rappelleras toujours Charles Reynold, n'est-ce pas?

ZOÉ. Mais, mon cousin, tu n'es pas encore à l'état de souvenir.

CHARLES. Ton cousin qui t'aimait comme un frère?

ZOÉ. Mais...

CHARLES. Qui aurait voulu te voir heureuse?

ZOÉ. Ah çà...

CHARLES. Qui a toujours été le meilleur de tes amis?

ZOÉ. Certainement; mais...

CHARLES. Jusqu'au dernier moment?

ZOÉ. Nous n'en sommes pas là.

CHARLES. Tu penseras quelquefois à lui, et tu le regretteras.

ZOÉ. Est-ce que tu t'en vas? Où vas-tu?

CHARLES. Peut-être bien loin.

ZOÉ. Ce ne peut être assez loin pour justifier de pareils adieux et de semblables attendrissements.

CHARLES....

_Pauperum tabernas regumque turres._

ZOÉ. Ce n'est pas la peine de parler latin, je ne te comprenais déjà pas auparavant.

CHARLES. Tu consoleras ma mère.

ZOÉ. Voyons, Charles, réponds-moi. Qu'est-ce que tout cela veut dire?

CHARLES. Et peut-être, que dis-je! sans doute tes voeux sont contre moi?

ZOÉ. Quels voeux?

CHARLES. On n'a qu'à se rappeler Sabine et Chimène.

ZOÉ. Ah! c'est de la tragédie.

Je suis Romaine, hélas! puisque Horace est Romain.

CHARLES. Tu vois, tu es pour l'amant contre le frère.

ZOÉ. Moi, je récite; je suis prête à dire le contraire.

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

CHARLES. Ah! Zoé, me dis-tu cela sérieusement?

ZOÉ. Voyons, Charles, qu'est-ce qui t'arrive? Est-ce que tu vas te battre?

CHARLES. Eh bien, oui; je voulais te le cacher; mais, puisque tu l'as deviné...

ZOÉ. Comment? avec qui? pourquoi? Mais tu es fou!...

CHARLES. Comment? Cela se décide en ce moment même. Avec qui? Avec Robert Dimeux.

ZOÉ. Avec M. Robert? Charles, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?

CHARLES. Rien n'est plus vrai.

ZOÉ. Quelque querelle ridicule pour quelque femme.

CHARLES. Tu l'as dit.

ZOÉ. Ah! j'avais donc un pressentiment quand j'ai passé toute cette nuit à pleurer. Mais cela ne sera pas, M. Dimeux est un homme raisonnable.