Clotilde

Part 8

Chapter 83,976 wordsPublic domain

Encouragé par l'air ennuyé de madame de Sommery, qu'il prit pour de l'embarras et de la modestie, Charles la suivit après la contredanse quand elle alla s'asseoir, et bourdonna autour d'elle des choses insignifiantes; mais, aux premières mesures de l'orchestre, il alla prendre la main d'Alida Meunier, qu'il avait engagée. Alida l'accueillit à merveille, et Clotilde jeta sur eux un regard attentif. Il y avait entre ces deux femmes un sentiment de rivalité tellement développé, que l'objet qu'elles se disputaient n'avait pas besoin aux yeux d'aucune d'avoir d'autre valeur que d'être désiré par l'autre. Si Clotilde eût manifesté la moindre envie d'avoir la peste, Alida n'aurait rien négligé pour la lui enlever. Charles s'était occupé de madame de Sommery toute la soirée; cela en faisait quelque chose aux yeux de madame Meunier, et l'accueil de madame Meunier rendit madame de Sommery plus attentive à la contredanse suivante que Charles dansa avec elle, quoique aucune des deux n'eut voulu de Charles pour rien au monde. Il vint un moment où Charles dansa avec sa cousine. Il lui dit:

»M. de Fousseron s'occupe beaucoup de toi.

ZOÉ. C'est un homme très-bien.

CHARLES. C'est un de mes amis.

ZOÉ. Vraiment? Il paraît que tu es très à la mode, ce soir.

CHARLES. Je suis apprécié.

ZOÉ. Il ne faut cependant pas te figurer que Clotilde fait attention à toi.

CHARLES. Et pourquoi cela?

ZOÉ. C'est un conseil que je te donne.

CHARLES. Ne t'imagine pas que Robert soit un jeune homme à marier.

ZOÉ. Qu'est-ce que c'est que Robert?

CHARLES. Robert Dimeux de Fousseron.

ZOÉ. Ton ami?

CHARLES. Oui. Il disait hier: «On rirait bien de moi si l'on connaissait ma seigneurie de Fousseron.»

ZOÉ. Clotilde n'est pas ce soir mise à son avantage. Avec qui danses-tu tout à l'heure?

CHARLES. Avec madame Meunier. Faut-il aussi croire qu'elle ne fait nulle attention à moi?

ZOÉ. Oh! celle-là, elle fait attention à tout le monde. Mais c'est à toi la main droite.

(Main droite, main gauche, balancez, traversez, en avant quatre, traversez.)

CHARLES. Fousseron est un homme de coeur et d'esprit; mais il est d'une rare perfidie envers les femmes. C'est un habile comédien.»

XXXIII

Un mardi chez madame Meunier.

L'appartement de madame Meunier était arrangé avec la plus grande coquetterie. Il y avait pour des sommes énormes de curiosités et de chinoiseries sur les étagères. D'après une mode qui commençait alors et qui est fort établie aujourd'hui, chaque pièce de l'ameublement était un chef-d'oeuvre; mais rien ne réunissait cette pièce aux autres, ni la couleur de l'étoffe, ni la forme, ni la nature du bois: cela manquait d'harmonie et de calme. On admirait la richesse du logis; mais on n'y était pas bien, et on n'avait pas envie d'y demeurer.

Arthur, depuis quelque temps, s'éloignait de sa maison. On l'accusait fort dans le monde d'une grave atteinte à la foi conjugale. Alida le savait mieux que personne; car elle était la confidente de son frère et elle le soutenait dans sa rébellion cachée contre sa femme, moins par amitié pour lui que par haine contre Clotilde. Il dînait souvent chez sa soeur, et Clotilde le savait parfaitement à la mauvaise humeur et à l'esprit de contradiction qu'il rapportait à la maison. Au dernier vendredi de Clotilde, il n'avait fait que paraître, et s'était esquivé avant onze heures. Chez sa soeur, au contraire, le mardi suivant, il dîna et passa toute la soirée. Charles était allé voir Robert le matin, et il lui avait dit:

«Eh bien, _mon cher_, je suis amoureux.--De qui? avait demandé Robert.--De madame Meunier.--Ah! c'est une jolie personne; et vous êtes à...?--A rien.--Ce n'est pas très-avancé.--Non. Je viens vous demander un conseil; faut-il lui écrire?--Il n'y a pas d'inconvénient.--Je vous avouerai que je ne sais que lui dire; j'ai tant fait de ces lettres-là, qu'il est bien difficile d'écrire quelque chose que je n'aie déjà écrit dix fois.--Qu'est-ce que cela fait?--Au fait, oui, qu'est-ce que cela fait?--J'ai également deux lettres à écrire; vous allez voir que je suis moins scrupuleux. Joseph, donnez-moi, dans ma bibliothèque, le carton A. I. Très-bien. Maintenant, j'en suis à la déclaration comme vous.--Dé-cla-ra-tion.--Cherchez lettre L. «Quoi! je n'ai pu qu'allumer votre courroux?»--Non, c'est le numéro 2, cela. Numéro 1. Numéro 1! Eh! le voilà: «Pardonnez-moi, madame, si je vous écris; mais comment voir tant d'attraits?» etc. etc.--C'est cela. Une feuille de papier, une plume. Je copie la lettre. Mais j'y pense, voulez-vous la copier aussi? Elle est toute à votre service.--Quoi! la même?--Mais, mon jeune ami, quoi que vous fassiez, je vous défie d'écrire autre chose que ce qu'il y a dans cette lettre-là. Elle est fort bien faite et très-complète. Croyez-moi, écrivez.--J'écris.--Je ne suis pas bien sûr, pensa Robert, de n'avoir pas moi-même, _dans le temps_, donné cette même lettre à madame Meunier; mais cela n'a aucun inconvénient, et je n'en avertirai pas le jeune homme, auquel cela ferait perdre tout son aplomb.»

A peine Clotilde fut-elle arrivée chez sa belle-soeur, qu'Alida demanda _son enfant_. On apporta quelque chose de cramoisi dans des langes. Elle l'embrassa, le trouva pâle, annonça qu'elle mourrait si jamais elle venait à perdre _ce petit ange_. Elle plaignit beaucoup les femmes qui n'ont pas d'enfants.

«Ah! dit-elle à Clotilde, vous ne savez pas comme cette passion-là hérite de tous les autres sentiments; comme on se sent forte et héroïque quand il s'agit de son enfant!» Tout le monde se récria sur la noblesse des sentiments de madame Meunier. Charles s'approcha et voulut jouer avec l'enfant, qui le regarda avec de grands yeux naïfs et étonnés, et, se tournant sur sa mère, cacha sa tête et se mit à crier. De là, madame Meunier raconta tous les traits d'esprit, les bons mots et les reparties de son fils Arthur, âgé de cinq mois; elle montra ses bras, ses cuisses, son dos. Clotilde dit: «Un bien bel enfant!... A quelle heure le couche-t-on?--Ah! Clotilde, dit Alida de l'air le plus élégiaque, vous n'aimez pas les enfants; le ciel vous a refusé le bonheur d'être mère; vous ne pouvez pas me comprendre; je vous plains. Je dois vous paraître bien ridicule, bien niaise, et à vous aussi, monsieur de Fousseron.--Moi, madame, dit Robert, je respecte tous les sentiments quand je les crois vrais.»

Et Robert accompagna cette phrase ambiguë d'un sourire qui déplut fort à Charles et encore plus à Alida, qui, cependant, sûre de l'approbation du reste de la société, continua. «O mon fils! dit-elle, tu seras la consolation de ma vie; mon fils, tu seras noble et brave.»

Elle l'embrassa encore, et le fit emporter: elle demanda encore pardon à son monde; mais il y avait deux heures qu'elle n'avait vu ce cher enfant.

«C'est pire qu'Andromaque, dit Clotilde à Robert.--Ah! dit Robert, l'embryon est parti. Je ne connais rien de fatigant comme de voir une femme se faire un mérite et une parure d'un sentiment si naturel, que les philosophes l'appellent un instinct. Je ne sais rien de beau que ce qui est caché. L'or est dans le sein de la terre et les perles au fond des mers.»

Et, comme il s'aperçut que Zoé, assise près de Clotilde, avait ôté un de ses gants, il lui dit: «Mademoiselle, je ne dis pas cela pour votre main, qui est ravissante.--Robert est bien fade aujourd'hui, dit Charles à l'oreille de sa cousine.--Pas tant que toi, lui dit-elle, qui as passé un quart d'heure à admirer l'enfant d'Alida.»

Robert était en gaieté. Il se mit à raconter la suite des bons mots et reparties du jeune Arthur, âgé de cinq mois.

«Messieurs, dit Robert, le jeune Arthur, lors du serment du Jeu de Paume, répondit à M. de Dreux-Brézé: «Esclave, va dire à ton maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes.» Dans une autre circonstance, il s'écria: «La cour rend des arrêts et non pas des services.» Mais un de ses mots les plus remarquables est, sans contredit, celui qu'il laissa échapper un jour que le roi des Perses lui fit savoir que les flèches de ses soldats obscurcissaient le soleil. «Parbleu! reprit Arthur, nous combattrons à l'ombre.» Et il se mit à sucer son pouce.

On engagea Zoé pour la danse. Charles était fort embarrassé; il hésitait entre Clotilde et Alida, penchant tour à tour, comme font les jeunes gens, vers celle, non qui lui plaisait le plus, mais qui lui offrait le plus de chances favorables. Robert, seul avec Clotilde, lui dit:

«J'ai reçu de Londres, de Dublin et de New-York, des lettres où il est fort question de vous.--Vraiment? dit-elle en rougissant.--Vous savez donc de qui elles sont?--Pourquoi?--Puisque vous ne me le demandez pas.--Je m'en doute.--Voulez-vous les lire?--Oui.--Je vous les porterai demain.--Dites-moi, mon mari ne vous fait-il pas l'effet d'être au mieux avec cette grande femme au coin de la cheminée, qui a dans les cheveux des rubans brun et argent?--Est-ce que vous êtes jalouse?--Non; mais cela a d'autres inconvénients. Qu'est-ce que cette femme?--C'est une jeune veuve très-riche--Vraiment?--Qu'y voyez-vous de surnaturel?--Je croyais que ce personnage n'existait que dans les vaudevilles de M. Scribe; mais, faute au théâtre d'être la peinture des moeurs, il faut bien que les moeurs soient la peinture du théâtre, et, comme disait dernièrement je ne sais qui, c'est le vaudeville qui a créé le Français. Est-ce qu'elle vient beaucoup chez Alida?--Oui, elle y a dîné aujourd'hui.--Et mon mari aussi.--Je vois naître dans votre coeur une foule de petits tigres qui vont le dévorer. Mais j'oubliais que je suis amoureux; je vous laisse.»

En entendant Robert se dire amoureux, Clotilde sourit; mais son sourire resta longtemps sur son visage, tandis qu'elle réfléchissait profondément. Était-ce à l'infidélité d'Arthur? Était-ce à la constance de Tony Vatinel?

Charles alla s'asseoir près de Zoé.

ZOÉ. Alida a été toute la soirée parfaitement ridicule.

CHARLES. Zoé, écoute-moi, je veux te parler. Donne-moi le bras, et viens dans une autre pièce.

ZOÉ. Pour quoi faire? Pendant ce temps-là, on ne n'engagera pas, et je n'ai plus d'invitation.

CHARLES. Eh bien, tu danseras avec moi; nous entendrons bien la musique. Écoute-moi, Zoé; tu es bien libre, et je ne m'aviserai jamais de te contraindre en rien. Mais, en bon parent, en ami, je dois t'avertir de ce qui se passe. Fousseron te fait la cour.

ZOÉ. Je le crois.

CHARLES. Et cette cour te plaît... Mais écoute-moi bien, Zoé, Robert ne se mariera pas; il te compromettra.

ZOÉ. Et pourquoi ne se mariera-t-il pas?

CHARLES. C'est un projet arrêté chez lui.

ZOÉ. Et vous croyez donc, cher cousin, que _mes faibles attraits_ n'auront jamais sur personne le pouvoir qu'ils n'ont pas eu sur vous?

CHARLES. Zoé, je te parle sérieusement. Robert est un fort mauvais sujet. Je gage qu'il t'a écrit?

ZOÉ. Tu m'y fais penser; il a tenu mon bouquet pendant cinq minutes. En effet, il y a dedans un papier roulé; c'est un peu impertinent.

CHARLES. Tu as été assez coquette pour autoriser son impertinence.

ZOÉ. Crois-tu, Charles?

CHARLES. Tout le monde n'a-t-il pas vu cette fleur prise de ton bouquet, qu'il n'a cessé de mettre sur ses lèvres tout le temps que tu as dansé avec lui?

ZOÉ. Charles, mon Dieu! est-ce que j'ai fait quelque chose de mal?

CHARLES. Voici la musique; viens danser.

ZOÉ. Je n'ai plus envie de danser. Que faire de ce papier?

CHARLES. Là-dessus, je ne te donnerai pas de conseil.

ZOÉ. Figure-toi que, depuis vendredi, il a passé à cheval sous mes fenêtres deux ou trois fois par jour, et que, lorsque le hasard me fait trouver à la croisée...

CHARLES. Il n'y a pas de hasard en ce genre, au mois de janvier.

ZOÉ. Il me salue avec une grâce infinie. Mais le papier, le papier, que faire du papier?

CHARLES. Rentrons au salon. J'ai une lettre à glisser et je trouve le procédé de Robert excellent.

ZOÉ. A qui veux-tu glisser une lettre? A Alida?

CHARLES. Oui.

ZOÉ. J'espère bien qu'elle ne la recevra pas.

CHARLES. Tu as bien reçu celle de Robert.

ZOÉ. Charles, je t'en prie, ne me dis pas des choses comme cela; mais tu ne penses donc pas qu'on pourrait trouver la lettre? M. Meunier?

CHARLES. M. Meunier, il joue; et, d'ailleurs, crois-tu que j'aie peur de M. Meunier?

ZOÉ. Mais enfin, s'il voyait que tu fais la cour à sa femme, il voudrait peut-être se battre.

CHARLES. Eh bien, on se battrait!

ZOÉ. Aimes-tu donc assez Alida pour exposer ta vie?

CHARLES. Ah! voici une seconde contredanse;--rentrons.

ZOÉ. Eh bien, tiens, voici mon bouquet avec le papier. S'il m'en parle, je dirai que tu me l'a pris.

Et Zoé s'enfuit dans le salon, laissant son bouquet dans les mains de Charles tout étourdi.

XXXIV

Le lendemain, Robert porta à Clotilde les lettres de Tony Vatinel. Clotilde les lut et resta silencieuse. Elle devait aller le soir au théâtre. Elle donna sa loge et resta seule chez elle. Elle pensa à Tony; le but de ses désirs était atteint: la pauvre orpheline Marie-Clotilde Belfast était devenue madame de Sommery, et elle n'était pas heureuse; il lui avait fallu rejeter de son coeur, pour arriver là, tous les bons sentiments. M. de Sommery et toute la famille de son mari la maudissaient. Elle n'aimait pas Arthur; et, pendant cette soirée qu'elle passa seule, elle ne trouva pas si ridicule qu'autrefois cette _cabane_ et cette _vie silencieuse et ignorée_ que Tony Vatinel voulait remplir tout entière d'amour.

XXXV

Charles rencontra Robert sur le boulevard et le salua de la main sans s'arrêter. Il allait chez Zoé. Il pensa que Robert venait peut-être de lui faire une visite, et il se repentit un moment de ne pas l'avoir abordé, parce que Robert le lui eût sans doute dit; cependant il sentait une sorte d'instinct confus qui l'éloignait de Dimeux. Arrivé chez Zoé, il voulait demander si Robert n'était pas venu; mais il eut peur de paraître trop s'occuper de lui et de Zoé; puis il pensa que n'en pas parler était une affectation qu'on pourrait interpréter dans le même sens. Il fallait donc en parler, et du ton _le plus indifférent_, et, cependant, ne pas exagérer cette indifférence. Mais il n'était pas naturel d'avoir attendu un quart d'heure pour exprimer la pensée qui, dans l'ordre ordinaire des idées, aurait dû être la première; à savoir: «Je viens de rencontrer Dimeux; venait-il d'ici?» Dès l'instant qu'on avait attendu un quart d'heure, on aurait trahi son hésitation, hésitation qui ne signifiait absolument rien, qu'on ne comprenait pas soi-même, mais à laquelle _cette petite fille_ eût pu attacher un sens ridicule. Il n'en parla pas. Il y avait un bouquet sur la cheminée. Il était d'un goût ravissant. Cinq camellias blancs étaient séparés de branches de lilas par de longues feuilles de _mimosa_, qui, légères et finement découpées, ressemblaient à de petites plumes d'autruche vertes et dépassaient de beaucoup le reste du bouquet, qui était entouré par de la bruyère et des _azaleas_ blancs.

«Voici un joli bouquet, dit Charles.--Il est charmant.» répondit Zoé. Charles regarda un tableau, fit deux fois, en marchant, le tour de la chambre, et revint au bouquet, qu'il prit à la main pour le respirer, «Il embaume, dit-il.--Il embaume,» répéta Zoé.

Charles retomba dans le même embarras; il n'y avait rien de si naturel que de demander à sa cousine qui lui avait donné ce bouquet. «Mais, ne l'ayant pas fait tout de suite, songea-t-il, elle croirait que j'ai hésité, et se figurerait peut-être que cela ne m'est pas parfaitement égal.» Il se remit à regarder le tableau. Pendant ce temps-là, Zoé se disait: «Pourquoi ne lui ai-je pas dit tout de suite que ce bouquet m'avait été apporté par Robert Dimeux? Il croirait peut-être que c'est une bravade ou une coquetterie.» Et elle ouvrit sa boîte à ouvrage, probablement pour y chercher quelque chose, et tous deux restèrent quelque temps silencieux. Zoé parla la première, et demanda à Charles où il en était avec Alida. Charles prit un air de fatuité réservée. «Du reste, ajouta Zoé, tu es magnifique; on voit bien que tu es amoureux. Tu fais très-bien de mettre une cravate blanche; cela te va beaucoup mieux.»

Elle se sentit rougir, et dit en se levant: «Il fait chaud ici.--Mais non,» dit Charles.

Zoé regardait à travers les vitres; un faible rayon de soleil perça péniblement le ciel gris, et si bas, qu'il semblait prêt à être déchiré par les cheminées. «Quel beau temps!» dit Zoé. Et elle ouvrit la fenêtre.

A peine la fenêtre ouverte, le reflet du soleil étalé sur la maison d'en face, de jaune pâle qu'il était, devint d'un blanc morne et froid. «Quel beau temps!» répéta Zoé.

Charles vint se mettre près d'elle à la fenêtre, et tous deux regardèrent les passants sans parler. Zoé inclina légèrement la tête; Charles chercha à qui était adressé ce salut, et aperçut Robert qui passait à cheval.

»Voilà Robert, dit-il. Quel affreux cheval!

_ZOÉ._ Comment! son cheval est, au contraire, superbe!

_CHARLES._ Superbe! de grosses jambes avec de hideuses balzanes! Un cheval qui forge!

ZOÉ. Tu me permettras de ne rien comprendre à ces mots de manége.

CHARLES. C'est incroyable comme Robert est changé, lui qui se mettait si bien autrefois.

ZOÉ. Mais je le trouve fort bien encore.

CHARLES. Allons donc!

ZOÉ. Il n'y a rien à répondre à un tel raisonnement.

CHARLES. C'est qu'il n'y a pas besoin de raisonnement, cela saute aux yeux.

ZOÉ. C'est, en effet, un sûr arbitre et un juge souverain que l'homme qui a osé faire un compliment l'autre soir à madame Meunier de la plus horrible dentelle qu'une femme ait jamais portée.

CHARLES. Tiens! j'oubliais que je vais chez madame Meunier.

ZOÉ. Qu'es-tu venu faire ici?

CHARLES. Ceci est tout à fait poli et du meilleur goût.

ZOÉ. Je ne te dis cela que dans ton intérêt; Alida est une femme charmante, fort entourée, qui sait ce qu'on lui doit, et qui n'est pas disposée à en rien rabattre.

CHARLES. Adieu, Zoé.

ZOÉ. Adieu, Charles.»

Charles s'arrêta devant une glace comme pour arranger sa cravate, mais ses yeux ne regardaient pas; il semblait attendre que quelque chose le retînt à défaut de quelqu'un. Enfin il se décida, et sortit presque brusquement en disant: «Adieu.--Adieu,» répondit Zoé.

Le lendemain, à l'heure où Robert avait passé à cheval, Charles fit arrêter vis-à-vis de chez Zoé un fiacre dont les stores étaient fermés.

Robert passa et regarda à la fenêtre, mais elle était fermée.

Charles sentit son coeur s'épanouir. Il aimait Robert; il eut envie de l'appeler pour lui serrer la main.

XXXVI

A propos de _mimosa_, dont nous avons parlé tout à l'heure, beaucoup de personnes ont aujourd'hui des branches et des feuilles du _saule_ qui ombragea la tombe de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène. Il n'y a, à l'authenticité de cette relique, qu'un inconvénient: c'est qu'il n'y a sur cette tombe pas le moindre saule, mais bien un magnifique _mimosa_.

XXXVII

Un soir que Robert avait rencontré Clotilde dans le monde, il lui dit: «Vous n'êtes pas encore allée aux bals de l'Opéra. C'est cette nuit le troisième. Y viendrez-vous?--J'en avais bien quelque envie; mais mon mari est un peu souffrant et ne peut m'y mener.--Eh bien, regardez là-bas votre soeur avec la jeune veuve que vous savez: voyez comme elles paraissent affairées. Je gage qu'elles partiront avant minuit.--Quel rapport cela a-t-il?--Je vous le dirai plus tard.--Plus tard, je ne voudrai plus le savoir.--Ceci n'est qu'une ruse pour savoir tout de suite. D'ailleurs, je ne vous le dirai pas malgré vous. Êtes-vous engagée pour cette contredanse?--Oui.»

Robert quitta madame de Sommery et rencontra Charles, auquel il reprocha de négliger Alida. «Où en êtes-vous? lui dit-il.--Mais on n'a pas répondu à ma lettre.--On ne répond jamais à une première lettre.--Et vous?--Comment, moi?--N'êtes-vous pas devenu amoureux en même temps que moi?--Ah! oui,» dit Robert très-négligemment. Et il traversa le salon. Charles fut très-offensé qu'on parlât ainsi de sa cousine, d'une femme qu'il avait dû épouser. Il pensa qu'il _devait_ l'en avertir, et alla auprès d'elle. «Zoé, lui dit-il, j'ai à te parler; nous allons danser ensemble.--Impossible, je suis engagée.--La suivante?--Je le suis aussi. Je ne puis te promettre que la sixième.--Ma foi, ma chère cousine, je n'ai pas assez de mémoire pour m'engager; tant pis pour toi! c'était dans ton intérêt que je voulais te parler.--C'est pour cela que tu y renonces si facilement.--Tu as là un assez vilain bouquet.--J'en avais un plus beau; mais je ne sais qui me l'a envoyé, et je n'ai pas cru devoir le porter.--Des camellias ponctués et du jasmin d'Espagne?--Oui; comment le sais-tu?--Tu sais donc qui t'a envoyé celui que tu as à la main?--Oui, c'est M. Dimeux. Mais...--Je ne comprends pas que l'on reçoive ainsi des bouquets.--Est-ce donc toi qui m'as envoyé l'autre, par hasard? Je t'en ai toujours jugé incapable.--Il est cruel, dit Charles en riant, de n'être pas mieux apprécié par ses contemporaines.»

Robert vint prendre Zoé pour la contredanse. Charles ne dansa pas. Il alla s'asseoir près d'Alida, qui avait annoncé qu'elle était fatiguée et ne danserait plus.

Robert récita à Zoé, pendant la contredanse, trois ou quatre pages de _la Nouvelle Héloïse_. Zoé avait cherché son cousin, et l'avait enfin trouvé causant très-attentivement avec Alida. De ce moment, elle fut tout à fait absorbée. On venait de danser la _pastourelle_, et Robert entamait sa quatrième page. Il crut devoir y ajouter un peu de son cru et dire: «De grâce, charmante Zoé, répondez-moi, ne me dites qu'un mot, fût-ce le plus dur du monde; mais répondez-moi!--Hélas! monsieur, dit Zoé, je suis réellement bien honteuse de ce que j'ai à vous dire; mais je dois vous avouer que, de tout ce que vous me dites depuis le commencement de la contredanse, je n'ai pas entendu un seul mot.»

On dansa le _chassé-croisé_. Robert reconduisit Zoé à sa place, et, comme la pendule marquait minuit, il se retrouva près de madame de Sommery, à laquelle il dit:

«La veuve et Alida s'en vont à minuit juste; si la pendule retarde, Alida risque fort de perdre, comme Cendrillon, sa pantoufle de verre.

CLOTILDE. Oh! le prince qui la ramasserait n'en perdrait pas la tête.

ROBERT. Maintenant, je lis dans les astres que votre mari médite de venir vous demander si vous tenez beaucoup à rester tard, parce qu'il est fatigué et même un peu souffrant.

CLOTILDE. Mais enfin, qu'est-ce que tout cela veut dire?

ROBERT. Que votre mari, madame Meunier et la veuve vont au bal de l'Opéra, et qu'on veut vous coucher pour être libre.

CLOTILDE. Croyez-vous?

ROBERT. Vous allez voir se réaliser ma seconde prédiction comme la première. Voici venir M. de Sommery.»

En effet, Arthur, traînant le pas, vint dire à sa femme: «Si tu ne tiens pas à un veuvage prématuré, nous ne resterons pas tard; je suis très-souffrant.--Nous partirons après cette contredanse, que j'ai promise à M. de Fousseron,» reprit Clotilde.

Arthur s'éloigna.

ROBERT. Mais vous m'avez d'autant moins promis de contredanse, que je danse avec mademoiselle Reynold.

CLOTILDE. Et moi, avec son cousin; mais je vais arranger cela, parce que j'ai besoin de causer un peu avec vous.

Madame de Sommery fit un signe à Zoé, qui vint auprès d'elle, et elle lui dit: «Ton cousin est très-mécontent de toi, il veut te parler absolument; j'ai prié M. de Fousseron de lui céder sa contredanse, que tu peux alors donner à Charles. Va lui dire que je lui laisse également sa liberté.»

CLOTILDE. Eh bien, monsieur de Fousseron, je veux aller au bal de l'Opéra. Chargez-vous de m'avoir un domino, et conduisez-moi; je vous laisserai là parfaitement libre; seulement, quand je m'en irai, vous me conduirez à une voiture.

ROBERT. Il y a à cela un inconvénient: c'est que je ne veux pas paraître au bal de l'Opéra.

CLOTILDE. Pourquoi?

ROBERT. Parce que j'y trouverais des personnes que je ne veux pas rencontrer en même temps.

CLOTILDE. Vous mettrez un faux nez.

ROBERT. Cela ne déguise que le nez.

CLOTILDE. Un domino?

ROBERT. Il n'y a rien de hideux comme un homme en domino.