Clotilde

Part 7

Chapter 73,796 wordsPublic domain

Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta passion? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le soigner.

Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui jouent les airs qu'elles contiennent, aussitôt qu'elles sont montées, n'importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme vulgaire, serait une femme dont les défauts et même les qualités t'inspireraient de l'éloignement.

J'ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t'éloignant d'elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la figures comme tu l'aimes et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas ici, à Paris; tu l'as emportée dans ton coeur.

Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y aurait de temps en temps des moments où tu t'apercevrais de quelques légères différences entre elle et l'objet de ton amour.

Dans l'éloignement, ton mal est incurable, et, je te le répète, je suis un âne de ne l'avoir pas deviné. Ah! si tu aimais une femme vivante, une femme réelle, il pourrait arriver que tu voulusses la comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas à son avantage. Aujourd'hui, tu verrais une femme dont les cheveux seraient plus fins; demain, une autre dont le pied serait plus petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as inventée; et, quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser craindre la comparaison avec une autre; tu lui donnes libéralement les cheveux _les plus fins du monde_, le pied _le plus petit qu'on puisse voir_.

Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous ne pouvez l'emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau de l'amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage. On n'avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais, puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés de l'être encore plus que cela.

Les rois persans ne se montraient jamais. A peine a-t-on vu les rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.

Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez lequel il n'est pas permis même de représenter Dieu par la pierre ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme à son image. Cela n'a été inventé que pour donner une apparence de justice, de représailles et de talion à l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à leur ressemblance.

Je n'ai cependant pas renoncé à te guérir, mon cher Vatinel, mais je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauvé, alors tu ne l'aimeras plus.

Viens, viens! J'ai consenti à me priver de mon ami parce que j'espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tête malade.

ROBERT DIMEUX.

XXX

Madame Clotilde de Sommery demeurait place Royale, dans un de ces vastes appartements aux plafonds élevés que l'on ne trouve plus guère que là, si j'en excepte pourtant mon atelier. Il n'y avait rien de féminin dans l'arrangement de son salon. Autour du plafond régnait une corniche dorée sur une boiserie blanche; de grandes draperies de damas rouge couvraient les fenêtres et les portes; un lustre pendait d'une rosace dorée; les fauteuils, dans le style de Louis XV, étaient dorés et de l'étoffe des rideaux et des portières; de grandes glaces, placées sur des consoles dorées, s'élevaient jusqu'au plafond. Tout cela avait une grande harmonie et une élégance sérieuse. Madame de Sommery faisait les honneurs de son salon avec beaucoup d'aisance et de tact.

A voir cette femme si frêle, si petite, on était sans cesse étonné de sa conversation sérieuse; son visage était grave et son sourire extrêmement rare, ce qui le rendait d'autant plus charmant, semblable à ces rayons de soleil qui percent un moment un ciel orageux d'un long faisceau de lumière.

Elle aimait à parler de la politique du moment, et prévoyait les choses avec une sagacité et un instinct merveilleux. Elle ne négligeait aucun moyen de mettre son mari en évidence, et savait l'obliger à une foule de démarches dont seul il n'aurait pas eu seulement l'idée.

Elle voulait qu'Arthur fût député, et elle avait déjà choisi ses amis politiques, et fixé la place qu'il occuperait sur les bancs de la Chambre. Elle lui faisait à son insu une considération qui devait le précéder. Plusieurs personnages influents venaient chez elle avec plaisir. Ils lui faisaient bien un peu la cour; mais elle avait un art merveilleux pour les payer d'espérances vagues sans les décourager. Non que Clotilde fût gouvernée par des principes bien sévères, ou gardée par de l'amour pour son mari; mais tous ces hommes qui l'entouraient étaient pour elle des _moyens_, et elle pensait prudent de compter sur leurs désirs plus que sur leur reconnaissance. La résistance, d'ailleurs, lui était facile. Tony Vatinel avait épuisé pour longtemps tout le pur amour qui pouvait se trouver dans son coeur. Elle recevait tous les soirs à peu près, mais c'étaient des soirées intimes, où il n'y avait que des hommes. Elle permettait que l'on vînt en bottes et crotté; elle exigeait, ces soirs-là, qu'on ne la traitât pas en femme. Le ton était alors sérieux et familier. Arthur allait dans le monde, et n'y était presque jamais. Quand par hasard il restait, Clotilde était silencieuse et ne se mêlait nullement à la conversation. Autrement, elle était assise ou plutôt à demi couchée dans un immense fauteuil de velours bleu foncé, dans lequel elle avait l'air d'une charmante petite chatte, dont elle avait la grâce, les manières et la séduction. Et elle prenait part aux discussions les plus ardues sur la politique et la philosophie, avec une hardiesse et une indépendance d'idées extraordinaires.

Le vendredi, elle recevait les femmes et elle redevenait femme. D'ailleurs, Arthur était là, et elle lui cachait avec un soin et une adresse infinis toute la force et la supériorité de son esprit; elle ne voulait pas qu'il s'aperçût de l'influence qu'elle exerçait déjà, et qu'elle voulait pousser au plus haut degré sur lui et sur ses actions. Le moyen le plus sûr de ne pas l'inquiéter était d'afficher une grande futilité, et il était singulier de l'entendre causer toute une soirée, parler de toilettes, de modes, de bals, de concerts, et avoir l'air de prendre le plus grand plaisir à cette conversation, quand, la veille ou le matin, on l'avait entendue disserter assez raisonnablement des intérêts les plus graves avec des hommes considérés.

Il y avait chez Arthur bien plus de la femme que chez Clotilde. Il s'occupait le plus sérieusement du monde de cravates et de gilets, et il passait une heure avec le coiffeur à discuter s'il convenait de faire tomber les cheveux à gauche ou à droite. Malgré cela, ou à cause de cela, il affectait de grandes prétentions à la gravité; il considérait sa femme comme une enfant, et il lui reprochait souvent son excessive futilité.

Alida Meunier, la soeur d'Arthur, avait en vain tenté, à plusieurs reprises, de détruire l'influence de Clotilde; enfin, elle avait pensé que le moyen le plus sûr était de le rendre amoureux d'une autre femme, et elle ne négligeait rien pour y parvenir; elle faisait remarquer les grâces et la beauté de celle-ci, les talents et l'originalité de celle-là. Une autre, Alida en était sûre, cachait au fond de son coeur un tendre sentiment pour Arthur, etc.

Mais rien de tout ce manège n'échappait à Clotilde, et elle savait regagner en une journée le peu qu'Alida avait mis un mois à lui faire perdre.

Robert avait eu dans sa jeunesse une grande passion, dont nous avons parlé, pour Alida, qui s'était à peu près moquée de lui; plus tard, il l'avait rencontrée dans le monde, et, comme on réussit mieux avec l'amour que l'on parle qu'avec l'amour que l'on a, il avait été son amant. Il n'avait jamais fait la cour à Clotilde. Chacune prenait cela pour une préférence. Alida croyait avoir été trouvée plus belle que Clotilde; Clotilde, à la manière dont Robert avait quitté Alida, pensait que Robert n'eût pas osé lui offrir un amour aussi futile, le seul qui pût trouver place dans son coeur. Toutes deux le redoutaient à cause de sa moquerie et de son indifférence presque générale qui le rendaient tout à fait invulnérable.

XXXI

Alida Meunier, lorsque Robert Dimeux avait recommencé à s'occuper d'elle, l'avait traité comme le premier venu. Elle avait fait avec lui tout ce petit manége de coquetterie que les femmes varient si peu. Robert s'était soumis à toutes ses exigences, à tous ses caprices, et sa soumission avait fort encouragé sa belle inhumaine, qui avait mis sa patience a l'épreuve des plus cruelles férocités féminines. Jamais peut-être il n'y eut d'amoureux aussi maltraité que Robert, et Robert attendait sans se plaindre; mais, chaque soir, en rentrant chez lui, il écrivait une ou deux lignes sur un petit cahier richement relié.

Enfin sa constance fut couronnée. L'heureux Robert envoya le lendemain matin le petit cahier relié. Voici ce qu'il contenait:

_Compte de madame_ ALIDA MEUNIER, _née de Sommery_.

_7 février._ Avoir pris, pendant que je lui parlais, un air distrait et impertinent.

8. Avoir chanté avec M. M***, et m'avoir fait de ce ridicule personnage un éloge emphatique.

9. Avoir jeté négligemment sur la cheminée un bouquet que je lui avais envoyé, et avoir mis dans l'eau celui du même M***.

10. M'avoir obligé à débiter des fadeurs et des lieux communs.

11. _Idem._

12. _Idem._

13. _Idem._

14. M'avoir fait jouer à l'écarté avec son imbécile de mari.

15. S'être fait accompagner par moi dans des magasins de modes et de nouveautés.

16. M'avoir forcé d'écrire une lettre de quatre pages... extrêmement bête.

17. Avoir montré ma lettre à madame Clotilde de Sommery.

18. M'avoir accordé une sorte de rendez-vous aux Tuileries, et n'y être pas venue.

19. Avoir pris vis-à-vis de moi des prétextes qui ne pouvaient être admis que par un homme sur la sottise duquel on croyait pouvoir compter.

20. M'avoir fait faire des phrases ridicules.

21. _Idem._

22. M'avoir montré, en plein salon, comme un amoureux rebuté.

23. M'avoir parlé de sa vertu, de ses devoirs, comme on en pourrait parler à M***.

24. M'avoir dit avec un air de vertueuse indignation: «Est-ce que vous avez espéré, monsieur, que je serais votre maîtresse?»

_N. B._ J'ai parfaitement tenu mon sérieux, et j'ai protesté de mon respect et de ma timidité.

25. M'avoir, dans sa loge à l'Opéra, reçu avec un petit air tout à fait dédaigneux, devant plusieurs personnes, ce qui m'a un moment embarrassé.

_N. B._ On ne peut s'empêcher de désirer un peu la mort de quelqu'un qui vous embarrasse.

26. M'avoir, à dîner chez elle, placé assez mal à table.

27. Avoir refusé de répondre à mes lettres.

28. _Idem._

29. Avoir enfin répondu, mais une lettre pleine de restrictions, comme si j'étais un malhonnête homme capable de la montrer, procédé tout à fait méprisable. Pourquoi, en effet, cette femme accepte-t-elle ma cour, si elle me croit ainsi fait?

_1er mars._ M'avoir accordé un rendez-vous et n'y être pas venue.

2. _Idem._

3. M'avoir fait prendre dix billets de vingt francs pour une loterie au profit des pauvres, qui, par ce moyen, doivent l'être moins que moi.

4. Avoir exigé de moi une toilette ridicule.

5. M'avoir fait couper mes moustaches.

6. M'avoir fait entendre M. Kalkbrenner, pianiste.

7. M'avoir fait dîner à onze heures.

»8. M'avoir forcé de dire que madame *** est laide; ce que je ne pense pas du tout.

»9. M'avoir rendu maussade, désagréable et malveillant pour mes amis.

»10. Continuation.

»11. Continuation.

»_Idem_, report d'autre part.

»Avoir rempli trois de mes plus belles années de chagrins, d'angoisses, de désespoir.

»Etc., etc., etc.»

Ce _journal_, se continuait jour par jour pendant quatre mois, et se terminait par ceci:

«Voici, madame, ce que m'a coûté le bonheur dont vous avez bien voulu me combler hier. Je crois de bon goût de vous dire que je ne pense pas l'avoir payé trop cher. Profiter plus longtemps de vos bonnes dispositions à mon égard, accepter de vous de nouvelles preuves de votre bonté, ce serait me conduire en usurier qui prête à un taux exorbitant, ou en créancier qui ne se croit pas suffisamment payé; ce serait, dans ce dernier cas, ne pas mettre à un assez haut prix les faveurs que j'ai obtenues; je suis, au contraire, vraiment honteux d'avoir si peu donné en échange d'une pareille félicité, et je n'accepterai rien au delà.

»Pour acquit,

»R. DIMEUX DE FOUSSERON.»

Alida, indignée, avait d'abord roulé dans sa tête des projets de vengeance, auxquels avait cédé une habituelle malveillance dans la conservation; mais elle n'avait pas tardé à s'apercevoir que, quand Robert était présent, elle n'était pas assez forte pour lutter contre lui, et que, lorsqu'il était absent, ses attaques témoignaient un intérêt tout à fait compromettant.

Robert, du reste, semblait avoir oublié le passé; il était plein de prévenance et de galanterie pour Alida, qui finit par n'y plus penser.

XXXII

Un vendredi chez madame de Sommery.

Robert présenta Charles Reynold, auquel on ne fit pas la moindre attention, tant il était exactement pareil à une trentaine d'autres jeunes gens, entre lesquels on n'établissait aucune distinction, et que l'on désignait sous le nom générique de danseurs.

Alida arriva tard, et son entrée produisit une sorte d'effet dans le salon. Elle était très-parée et mise fort à son avantage. Sa robe montrait beaucoup ses épaules, qui étaient assez belles, et cachait ses pieds, qui étaient médiocres. Elle attira surtout l'attention d'un personnage avec lequel causait Clotilde, à un tel point que Clotilde s'en impatienta. Elle se leva, alla au-devant de madame Meunier, et la fit asseoir auprès du feu, lui soutenant qu'elle devait avoir froid aux pieds, à cause de ce terrible escalier de pierre. Alida avait, en effet, les pieds glacés, et tout lui donnait à craindre que cela ne lui rougît le nez; mais elle se tenait en garde contre Clotilde, et ses pieds restèrent cachés sous sa longue robe. Clotilde, alors, prit un tabouret et invita madame Meunier à mettre ses pieds dessus, tout en ayant soin de placer le tabouret à une assez grande distance. Alida tint bon, et remercia avec un sourire de reconnaissance pour les touchantes attentions de sa belle-soeur.

A cette époque, on valsait peu, et, dans beaucoup de maisons, on ne valsait pas du tout. Clotilde fit jouer une valse; on vint inviter Alida, qui refusa. L'homme qui l'invitait était assez de connaissance pour pouvoir insister. Alida répondit qu'elle ne savait pas valser. «Ah!... dit Clotilde, vous valsez à ravir.» Il fallut alors qu'Alida supposât un violent mal de tête. «J'en étais sûre, dit Clotilde, vous avez eu froid aux pieds; chauffez donc vos pauvres pieds.» Alida dansa, mais en marchant et les pieds sous sa jupe.

Il y avait à la mode une romance dont l'air était tellement joli, que tout le monde y produisait de l'effet. Alida l'avait chantée cet hiver-là deux ou trois fois avec succès; il était parfaitement dans sa voix. Madame de Sommery alla _supplier_ Zoé de chanter _quelque chose_. «Tiens, dit-elle, chante-nous cet air que tu chantes si bien.» Et elle désigna l'air d'Alida. Zoé se fit prier juste ce qu'il fallait, et chanta.

LE MORT AMOUREUX

Je ne sens plus la pierre Peser sur mon corps froid; Une voix douce et fière Me dit: «Réveille-toi!» Les cieux ouverts révèlent Leurs splendeurs à mes yeux; Et les anges m'appellent Pour devenir l'un d'eux.

Son amour, sur la terre, Me fut si précieux, Que mon âme n'espère Rien de plus dans les cieux. Secourez-moi, mon père, En ce nouveau péril; Tant qu'_elle_ est sur la terre Le ciel est un exil.

Ah! donnez-moi près d'elle, Mon Dieu, mon paradis. Que mon âme se mêle Aux songes de ses nuits, A la fleur qui lui donne Ses enivrants parfums, Au zéphyr qui frissonne Dans ses beaux cheveux bruns.

La vie est une épreuve, Bien pleine de combats, Pour la pauvre âme veuve Que j'ai laissée en bas. Mon Dieu, je vous en prie, En ce séjour mortel, Ajoutez à sa vie Tout mon bonheur du ciel.

Alida se mordit les lèvres de dépit, et fut obligée de joindre ses éloges à ceux du reste de la société. Mais, quand on la pria à son tour, elle se dit enrhumée. Zoé avait sinon bien chanté, du moins chanté avec une voix fraîche et bien timbrée; elle avait surtout certaines cordes graves qui, dans une voix de femme, causent une impression poignante. Elle n'était pas encore faite à cette habitude de chanter en public, que prennent tant de femmes du monde à un degré qui intimiderait des actrices. Elle rougissait, et ses yeux brillaient d'un éclat tout prêt à devenir une larme. Robert s'approcha d'elle, lui fit des compliments, et l'invita à danser.

Zoé fut touchée de l'attention de Robert. Toute charmante fille qu'elle était, elle jouait dans le monde un rôle très-accessoire. Elle n'était pas assez riche pour que les hommes à vues sérieuses s'occupassent d'elle, et les _jeunes gens_ appartiennent aux femmes de trente ans.

Charles, cependant, avait dansé avec Clotilde, et lui avait adressé quelques lieux communs de galanterie, que Clotilde avait eu l'air de prendre, pour une partie de la contredanse, pour un dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de la _pochette_, et pouvant se chanter sur l'air de la _trénis_ ou de la _pastourelle_, et que l'on répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit sans y rien changer.

«_L'été_,--en avant deux,--à droite, chassez,--à gauche, chassez,--traversez, balancez à vos dames.--Il fait bien chaud.--Ah! oui,--ou--Mais non.--Vous avez une robe rose; c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est bleue:--Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le bleu).--Avez-vous été beaucoup au bal cet hiver?--Il y a beaucoup de bals cette année.--J'ai eu le _bonheur_ de vous voir chez... (nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'être admis: il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement). Main droite, main gauche,--balancez,--à vos places. Finissez par un _jeté battu_ et un _assemblé_.--En avant deux.--On ne fait plus le dos à dos.--A vos places,--tour de main.» La connaissance devenant plus intime, la phrase monte. «J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux châtains, ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or, selon que la personne est brune, blonde ou rousse).»

C'est ce que les moralistes appellent:

«Ces danses mêlées de paroles _brûlantes_ et pleines d'_enivrement_, où l'amour prend les formes les plus _séduisantes_, et achève, par la parole, ce qui n'est que trop bien commencé par la _musique_ et de _voluptueux entrelacements_.»

_Pastourelle._--Conduisez vos dames.--_En avant trois_.

_Cavalier seul!_

J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien, à ce moment solennel du _cavalier seul_, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une contenance, s'embarrasser, et sentir rougir de honte, de timidité, de peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.

En effet, l'espace est là ouvert devant vous, un espace qu'il faut seul remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les spectateurs. Tous les yeux sont sur vous, votre habit vous gêne, vous rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble, à vous-même, que vous êtes devenu un de ces pantins dont les bras et les jambes tiennent par des fils; vous sentez vos jambes mal attachées et prêtes à tomber; votre respiration est pénible et embarrassée.

Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous, du moins sur quelqu'un, ou que le feu prît à la cheminée. Le plus funeste accident vous ravirait, pourvu qu'il vînt mettre un terme à votre angoisse.

Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux qui sont en face de vous; mais vous êtes embarrassé de sentir que vous baissez les yeux; vous voulez les relever, et ils ne vous obéissent pas, ou partout ils rencontrent des regards embarrassants. Vous avez commencé par _marcher_, mais vous vous faites des reproches de votre lâcheté; il faut _danser_ franchement, et, dans votre élan de courage, vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous êtes en avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore; vous vous arrêtez en face des deux _dames_! le _cavalier_ médite déjà son pas et s'embarrasse par avance; il aurait pitié de vous, car tout à l'heure il aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main, mais les _femmes_! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et contraint, et elles ne livreront leurs mains aux vôtres pour le tour de main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement. J'ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices; je rencontre parfois dans les rues un brave homme, maigre et grêlé, qui m'a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue les _diables verts_ à l'Opéra, quand M. Simon est malade. M. Simon est premier _diable vert_ de l'Académie royale de musique et a reçu la croix d'honneur en 1838.

Une fois, j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.

Mais, arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleure foi que le bûcheron de la Fontaine. J'étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la prier de finir pour moi mon _cavalier seul_. Tout se mit à tourner devant moi: les danseurs avaient des formes étranges; le piano ricanait et se moquait de moi; les figures des tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats; les bougies dansaient dans les candélabres en me contrefaisant; et le cornet à piston me sembla la trompette du jugement dernier.

Hélas! on me jugeait, en effet, un sot et un maladroit. Tout disparut; je ne sais comment cela finit, je me retrouvai à ma place près de la femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui parler ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds et dans les plis de sa robe. Jamais depuis je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.