Part 6
Le lendemain, Charles vint assez tard; Zoé, pour la première fois, s'en impatienta. «Qu'a donc Zoé aujourd'hui, demanda le père Reynold, qu'elle est toute distraite?--Voici, reprit la mère, trois jours que Charles ne vient pas.» Zoé entendit ses parents, et fut très-contrariée de l'interprétation qu'ils faisaient de son agitation. Le père Reynold sortit; la mère continua à faire du filet. Charles entra. «Bonjour, ma tante.--Bonjour, mon neveu. As-tu rencontré ton oncle?--Oui, ma tante, je venais en flânant, et il m'a dit de venir plus vite, que l'on avait à me parler.--C'est sans doute ta cousine.--Qu'est-ce que tu me veux, Zoé?» Zoé lui fit signe de se taire; puis elle lui fit des questions sur la santé de sa mère et sur une foule de parents dont elle n'avait pas coutume de se soucier, et dont l'existence importait fort peu à Charles.
CHARLES. Mais, Zoé, quelle tendresse prends-tu donc tout à coup pour cette partie ignorée de notre famille?
ZOÉ. Ma mère dort; maintenant causons. Je t'ai écrit de venir; où est ma lettre?
CHARLES. Ma foi, je ne sais pas; peut-être dans mon portefeuille.
ZOÉ. Bien, ne cherche pas, c'est inutile.
CHARLES. Que me veux-tu?
ZOÉ. J'ai à te parler d'une chose de la plus grande importance, d'une chose qui peut faire à tous deux notre malheur ou notre félicité.
CHARLES. Oh!
ZOÉ. Nous devons nous marier.
CHARLES. Oui; après?
ZOÉ. Nous aimons-nous?
CHARLES. Mais... oui, nous nous aimons. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi?
ZOÉ. Si, mon cousin.
CHARLES. Eh bien! je t'aime aussi, ma cousine.
ZOÉ. Ce n'est pas là ce que je veux dire.
CHARLES. Alors je ne comprends pas.
ZOÉ. Tu en es bien capable.
CHARLES. Cela veut dire que je suis un butor? Merci, ma chère cousine.
ZOÉ. Parlons sérieusement.
CHARLES. Je t'écoute.
ZOÉ. Eh bien!... c'est assez difficile à dire... Écoute bien. Crois-tu m'aimer d'amour? Je réponds moi-même: Non, tu ne m'aimes pas d'amour.
CHARLES. Ah!
ZOÉ. Tu as eu quelque chose de plus pressé que de venir me voir hier.
CHARLES. Je le crois bien, une partie charmante!
ZOÉ. Quand on est amoureux, il n'y a rien de charmant.
CHARLES. Excepté la personne...
ZOÉ. Oui; tu as reçu une lettre de moi, sans trouble, sans émotion; tu ne l'as pas couverte de baisers, tu ne l'as pas relue cent fois, tu ne l'as pas mise la nuit sous ton oreiller; le matin, tu ne t'es pas réveillé tout joyeux. Au lieu de l'enfermer comme un avare son trésor, tu ne sais pas où elle est.
CHARLES. Mais...
ZOÉ. Laisse-moi continuer... Tu viens près de moi en _flânant_; ta barbe n'est pas fraîchement faite, tes gants sont fanés; tu as, en me parlant, précisément le même son de voix qu'en parlant à ma mère.
CHARLES. Oh! ça...
ZOÉ. Tais-toi... Tu n'as, en m'abordant, ni émotion ni embarras.. Tu ne m'aimes pas, tu n'es pas amoureux de moi; c'est évident. Ne m'interromps pas; ce que je dis là n'est pas très-facile à dire; si tu m'interromps, il me sera impossible de continuer. Je ne t'aime pas non plus.
CHARLES. Eh!...
ZOÉ. Tout à l'heure nous nous sommes baissés pour ramasser mon mouchoir, nos cheveux se sont touchés et nous n'avons frémi ni l'un ni l'autre, je t'attendais, et je n'ai pas mis plus de soin à ma coiffure qu'hier que je ne t'attendais pas; le bruit de tes pas dans l'escalier ne me fait nullement battre le coeur; je ne reconnais pas ton coup de sonnette. Quand tu n'es pas là, si on vient à parler de toi, je ne me sens pas rougir et je me mêle sans aucun embarras à la conversation, si on dit du mal de toi, j'ose te défendre; si on en dit du bien, ce qui, je dois l'avouer...
CHARLES. N'arrive pas souvent?
ZOÉ. C'est toi qui l'as dit. Eh bien! mon cher cousin...
CHARLES. Eh bien! ma chère cousine?
ZOÉ. Nous ne nous aimons pas.
CHARLES. Je suis tout étourdi de ta science. Où diable l'as-tu puisée?
ZOÉ. Dans des livres, l'histoire du coeur.
CHARLES. Si tu t'en rapportes à tes livres, il est clair que nous ne nous aimons pas.
ZOÉ. Je suis enchantée de te voir partager ma conviction à ce sujet. Cependant on veut nous marier.
CHARLES. Certainement.
ZOÉ. Nous ne pouvons nous marier sans amour.
CHARLES. Tu crois?
ZOÉ. Sans ces transports, sans ces ravissements, ces enivrements...
CHARLES. Cousine, tu m'intimides.
ZOÉ. Réponds-moi, es-tu de mon avis?
CHARLES. A te parler franchement, quoique j'aie eu sous ce rapport une éducation plus négligée que la tienne, j'y avais déjà pensé.
ZOÉ. Aimes-tu quelqu'un?
CHARLES. Non; et toi?
ZOÉ. Ni moi. Mais nous ne pouvons nous marier ensemble.
CHARLES. Le mariage sans amour, c'est le jour sans l'aurore.
ZOÉ. Où as-tu lu cela?
CHARLES. Nulle part; j'improvise.
ZOÉ. Il faut résister à la tyrannie de nos parents.
CHARLES. Es-tu bien sûr qu'ils nous tyrannisent?
ZOÉ. N'est-ce pas de toutes les tyrannies la plus cruelle et la plus odieuse que celle qui porte des parents insensés à contraindre de s'unir deux coeurs qui ne sont pas faits l'un pour l'autre, à condamner leurs enfants au malheur et au désespoir?
CHARLES. Je te demanderai à mon tour où tu as lu cela; à coup sûr, c'est dans un mauvais livre.
ZOÉ. Cesse de plaisanter; il faut déjouer leurs projets.
CHARLES. Mais, Zoé, je ne m'aperçois pas qu'on nous entraîne à l'autel.
ZOÉ. Faisons-nous un serment.
CHARLES. Un serment d'amour?
ZOÉ. Charles, tu es fou.
CHARLES. Sérieusement, je suis un peu de ton avis sur notre mariage; cela n'aurait pas le sens commun.
ZOÉ. Il faut faire part à nos parents de notre résolution.
CHARLES. Pourquoi faire? Attends que l'on nous parle du mariage.
ZOÉ. Tu me promets donc de me refuser?
CHARLES. Tu jures de repousser ma main?
ZOÉ. Je le jure.
CHARLES. Moi, je t'en donne ma parole d'honneur.
ZOÉ. Mon cher Charles, je suis ton amie pour toujours!
CHARLES. Ma chère Zoé, tu es une fille adorable!
XXI
Charles alla voir Robert Dimeux. Robert était bien placé dans le monde, et Charles ressentait quelque orgueil d'être avec lui sur un certain pied d'intimité, intimité qu'il exagérait, du reste, beaucoup lorsqu'il parlait de Dimeux absent ou quand il y avait des spectateurs.
Robert aimait Charles, parce que, sous un réseau de petits ridicules, il distinguait parfaitement un coeur bon et honnête; il savait que le _jeune homme_ se parait de certains vices qu'il n'avait pas, comme il mettait le gilet et la cravate à la mode. Robert était si indifférent, que l'indulgence lui était facile, indulgence semblable à celle qu'aurait un homme auquel vous donnez un coup de pied dans la jambe, si sa jambe est de bois.
Robert connaissait les jeunes gens; il savait que l'on ne se résigne à être soi qu'après avoir pris et arraché successivement une demi-douzaine de masques; il savait qu'un jeune homme...
XXII
Me voici désagréablement arrêté par un mot. Ma plume vient de harponner dans l'encrier une pensée pleine de finesse, d'observation et de vérité, et je ne puis l'exprimer. Je ne puis l'exprimer, parce que j'ai besoin pour cela d'un mot choquant. Puisque je ne la dirai pas, je puis bien au moins la regretter et dire que c'était la plus belle, la plus neuve, la plus grande, la plus noble, la plus inouïe des pensées; que c'était... Allons toujours, je ne risque rien, personne ne pourra me démentir, puisque je vais rejeter la pensée dans l'encrier, faute d'un mot, ou plutôt par la faute d'un mot. C'était une pensée d'une délicatesse, d'une...
Mais l'éloge que j'en fais m'exalte moi-même, et je vais la risquer. Il convient donc de prendre des allures plus modestes, et de dire simplement que c'est un aperçu à la portée de tout le monde, que cent mille personnes ont trouvé avant moi, que ce n'est presque rien, que ce n'est même absolument rien. Alors je n'ai presque plus envie de la dire; et puis, il y a ce mot, ce maudit mot... Ma foi, les personnes qui ne voudront pas le lire passeront le chapitre suivant.
XXIII
Dimeux savait bien qu'il faut qu'un jeune homme jette ses gourmes, dont voici quelques-unes:
Faire un poëme épique en _seconde_. Porter à des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds très-tirés, éperons si longs, qu'on devrait, pour la sûreté des passants, y attacher de petites lanternes et crier. «Gare!» Conduire soi-même un cabriolet de louage et faire monter le cocher derrière. S'écrire à soi-même des lettres de _comtesses_ que l'on s'envoie par la poste. Avoir pour ami un acteur de mélodrame que l'on tutoie. Mettre un oeillet rouge à sa boutonnière pour simuler à vingt pas la croix d'honneur. Faire partie d'un club ou d'une société secrète, ou se cacher quoiqu'on ne soit pas recherché, et dire: «Le gouvernement veut en finir avec moi.»
Parler de créanciers et de dettes que l'on n'a pas. Plaisanter beaucoup sur les femmes, sur l'amour, etc., tandis que le moindre geste de la femme de chambre de la maison vous fait pâlir ou devenir rouge, et que le son de sa voix vous fait frissonner. Appeler, en parlant d'eux, tous les hommes remarquables de l'époque par leur nom sans y joindre le _monsieur_. Se dire désillusionné quand on n'a encore rien vu de la vie. Parler avec dédain de l'amour, de l'amitié, de la vertu à cette riche époque de l'existence où le coeur, gonflé de bienveillance et d'exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les beaux sentiments.
Prétendre fumer avec le plus grand plaisir des cigares violents qui vous font vomir, dans une allée détournée du jardin, jusqu'aux clous de vos bottes. Parler avec un enthousiasme grotesque des choses à la mode que l'on ne sent pas, et cacher avec soin les beaux et vertueux enthousiasmes de la jeunesse. Voler dans les maisons des cartes de personnages que l'on n'a jamais vus, et les accrocher à sa propre glace pour donner à son portier, à sa femme de ménage et à ses amis une haute opinion de ses relations.
Parler tout haut avec un ami que l'on rencontre au théâtre ou à la promenade, et ne rien lui dire qui puisse l'intéresser, toute la conversation n'ayant d'autre but que d'être entendue des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veut _faire de l'effet_. Porter un lorgnon avec des yeux excellents. Appeler ses parents _ganaches_, quand, le matin, trouvant un vêtement de sa mère tombé sur un tapis, on l'a baisé en le ramassant précieusement. Etc. etc. Toutes choses dont les gens les plus sensés, les plus spirituels, les meilleurs, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.
Ah! mon Dieu, voici le chapitre fait, et j'aurais pu dire: «Il faut que le jeune homme jette son écume comme un vin généreux qui fermente, ses scories comme un métal en fusion.» Peut-être l'_autre mot_ exprime-t-il mieux ce que je voulais dire. Du moins, me servirai-je de ce prétexte pour ne pas recommencer ce chapitre.
XXIV
Charles entra bruyamment. Robert Dimeux avait près de lui deux hommes de ses amis qui fumaient et buvaient de quelques flacons de liqueur placés sur la table, tandis que Robert déjeunait.
«Charles, voulez-vous fumer?» demanda ROBERT.
CHARLES. Certainement.
ROBERT. Voici des cigarettes ou des pipes avec du tabac turc, doux comme du miel.
CHARLES. Non, donnez-moi le _brûle-gueule culotté_ et du tabac plus fort que cela, sacredieu! du _caporal_.
ROBERT. Que devenez-vous donc, Charles, que je ne vous voie plus?
CHARLES. Que voulez-vous, _mon cher_! le tourbillon de Paris vous entraîne, les soirées, les concerts, les spectacles, les femmes.
ROBERT. Vous ne parlez pas de votre bureau?
(Charles, qui était à son bureau un modèle d'assiduité, se sentit, à cette allusion à ses vertus privées, devenir rouge jusqu'aux oreilles.)
CHARLES. Mon bureau, mon bureau, ce n'est pas là ce qui me prend du temps; j'y vais pour ne pas faire trop rabâcher mon père; quand j'ai le temps, trois ou quatre fois par mois.
ROBERT. Mais c'est une place fort commode. Et l'on vous donne pour cela?
CHARLES (_qui ne reçoit au ministère que_ 1,200 francs). Oh! une misère, une bagatelle, que je lâcherai aussitôt que mon bonhomme de père aura passé à l'état d'ancêtre, un millier d'écus.
ROBERT. Prenez-vous des liqueurs? Voici de l'anisette, du curaçao.
CHARLES. De l'anisette, du curaçao, c'est écoeurant: donnez-moi du dur, du rack ou du wisky, sacredieu! du coupe-figure, du casse-gueule, du tord-boyaux.
Les deux amis de Dimeux s'en allèrent; Charles et Robert restèrent seuls. Charles but son verre de wisky d'un seul coup et se détourna pour cacher à Robert qu'une partie lui en ressortait par les yeux en larmes d'angoisse. Robert s'était, comme cela lui arrivait quelquefois, donné à lui-même une petite représentation des ridicules du jeune homme. Quand ils ne furent qu'eux deux, il pensa que l'absence des spectateurs rendrait moins odieux à Charles d'être lui-même, et lui donnerait moins de honte de paraître un bon et excellent jeune homme. Il cessa donc de provoquer ses sorties, et prit la conversation sur un autre ton.
ROBERT. Charles, il ne faut pas quitter votre place, même quand vous auriez le malheur de perdre votre excellent père. Votre existence est parfaitement arrangée: vous n'avez qu'à vous laisser aller sans efforts au courant de la vie; d'ici à un an, vous épouserez votre cousine Zoé, qui est une charmante fille, et vous aurez la plus heureuse vie du monde.
CHARLES. Ma cousine Zoé? Ah! oui, c'est encore une des billevesées de ma famille. On voudrait me marier, me marier dans un an; mettre déjà un terme à ma liberté et à mon heureuse vie de garçon, si pleine de fêtes et de plaisirs; et, d'ailleurs, je n'aime pas Zoé.
ROBERT. Vous êtes difficile.
CHARLES. Un peu.
ROBERT. Elle a une taille charmante.
CHARLES. Elle est maigre.
ROBERT. Dites svelte et élancée.
CHARLES. Elle a les mains rouges.
ROBERT. Je l'espère bien. Et que dites-vous de ses yeux pleins de malice et d'esprit, de sa bouche dont les coins ont tant d'expression, de son pied si étroit et si cambré?
CHARLES. Mon cher, elle est prude et romanesque.
«Allons, allons, pensa Dimeux, le jeune homme est décidé à poser tout le jour; il faut le laisser faire.--Alors, mon cher ami, vous refusez votre cousine?»
CHARLES. Oui, certes; d'ailleurs, nous nous sommes expliqués ensemble; nous avons décidé que nous ne nous aimions pas, et nous sommes résolus à tout braver plutôt que de céder à l'odieuse tyrannie de nos parents, et je viens vous prier de me rendre un service.
ROBERT. Je le ferai avec plaisir.
CHARLES. Je veux aller dans le monde; présentez-moi dans quelques maisons.
ROBERT. Volontiers... Vendredi, si vous voulez, je vous mènerai chez madame de Sommery.
CHARLES. Je la connais; c'est mademoiselle Clotilde Belfast, c'est une amie de Zoé. A la bonne heure! voilà une charmante femme!
ROBERT. Eh bien! vendredi, vous pourrez lui dire cela à elle-même.
Charles se sentit serrer le coeur à la seule idée de toute la résolution qu'il faudrait pour dire à une femme qu'il la trouvait charmante.
Néanmoins, il triompha de cette angoisse et dit d'un air avantageux:
«Certainement.»
ROBERT. Mardi, chez madame Meunier.
CHARLES. Autre amie de ma cousine.
ROBERT. Enfin, si cela vous plaît, j'emploierai toute votre semaine.
CHARLES. Merci, _mon cher_; à vendredi.
Et Charles sortit en fredonnant.
XXV
Robert Dimeux reçut une lettre de Tony Vatinel; elle portait le timbre de Londres. «Ah! dit Robert, ici mon malade sera distrait; il a bien des choses à me dire _sur le berceau du gouvernement représentatif_, si haï des vaudevillistes.»
Voici ce qu'écrivait Tony Vatinel:
XXVI
_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._
Londres.
Mon cher Robert,
Je me rappelle le premier jour que je la vis; c'était à Trouville, à la marée basse. On pêchait aux _équilles_. Les filles du pays, les jambes nues et rouges, avec un petit panier d'une main et un petit trident de l'autre, creusaient dans le sable fin et serré et jetaient dehors les _équilles_, semblables à de petites anguilles grises. Elles avaient relevé jusqu'aux jarrets leurs robes de laine rayée. Je me promenais par là avec mon fusil et mon chien pour abattre quelques _mouettes_.
Le soleil se couchait; les nuages à l'horizon étaient rouges et violets, et le soleil lançait sur Trouville des rayons obliques, moins ardents déjà que dans la journée, mais empourprant tout ce qu'ils touchaient. La mer commençait à monter, et la Touque refluait vers sa source; mais, comme elle descend d'une colline élevée, il se livre un combat entre le courant et le flot de la mer qui le rebrousse, et elle se répand sur les rives.
Il y eut un moment où les pêcheuses se trouvèrent sur une sorte d'île entre la Touque débordée et la mer qui montait. Il n'y avait là rien d'inquiétant pour les filles du pays, qui en seraient quittes pour relever leurs jupes; mais mon attention fut attirée par les éclats d'une _bourgeoise_ que je n'avais pas d'abord remarquée au milieu d'elles. Je m'approchai, et les _filles_ firent autour d'elle un cercle pour la cacher; je reculai quelques pas. Bientôt le cercle se dérangea, et j'aperçus la plus ravissante créature que j'eusse jamais rêvée. Rien dans son aspect ne pouvait faire supposer qu'elle fût de la même espèce que les femmes qui l'entouraient. Elle était petite et svelte; ses beaux cheveux blonds flottaient au vent, légers comme l'écume de la mer; son visage, éclairé par les rayons rouges du soleil, était doucement lumineux, comme on peint celui des anges; elle venait de se déchausser pour pouvoir franchir les flaques qui s'étaient répandues; mais sa robe était si peu relevée, malgré les conseils des filles qui l'accompagnaient, qu'on ne voyait que le commencement de sa jambe et un pied petit à le cacher dans la main et blanc comme du lait, une cheville sèche et fine comme une arête. Sa démarche était gracieuse et légère, et, en la voyant ainsi sortir presque de la mer, avec ses cheveux blonds, je me rappelai ce que Virgile dit de Vénus, _et vera incessu patuit dea_, et Homère de Thétis, qu'il appelle _Arguropodos_, déesse aux pieds d'argent.
Tu ne saurais croire combien ce tableau est resté complet dans ma mémoire, et comme je n'ai rien oublié de ce qui se passait en ce moment, même des choses qui n'avaient aucun intérêt et qui ne se rapportaient pas à la scène qui enchantait mes yeux. Je n'ai, quand j'y pense, qu'à fermer les yeux pour tout voir dans les moindres détails.
Sa robe était d'un gris sombre.
Il y avait au ciel un grand nuage qui avait la forme d'un aigle avec une aile étendue. Ce nuage noir devant le soleil donnait à l'aigle l'air de voler dans le feu, qui avait brûlé une de ses ailes.
Le vent soufflait du sud-ouest et inclinait un petit arbre qui dépassait le toit de la première chaumière de Trouville.
Dans le sable jaune s'était ouvert un _phlox_ aux fleurs d'un rose pâle, quoique ce ne fût pas encore la saison, car nous n'étions qu'au mois de juin.
TONY VATINEL.
«Ah! pensa Robert, voilà donc tout ce qu'il a vu en Angleterre! J'envoie son corps là-bas, et son coeur et son esprit sont restés à Trouville.»
XXVII
_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._
Dublin.
Je suis à Dublin.
Un jour que j'arrivais chez M. de Sommery, je fus, comme de coutume, obligé de m'arrêter à la porte, tant mon coeur battait fort, pour me remettre avant d'entrer. Il se répand autour de la femme que l'on aime un parfum céleste; ce n'est plus de l'air, c'est de l'amour qu'on respire.
M. et madame de Sommery tenaient, comme de coutume, les deux côtés de la cheminée, où le vent frais avait fait allumer du feu, quoiqu'on fût au mois de mai. _Elle_ était près de madame de Sommery; Arthur près d'elle; près d'Arthur une femme en visite. Le seul siége vacant se trouvait entre cette femme et madame Meunier, qui, avec l'abbé Vorlèze, finissait le demi-cercle jusqu'à M. de Sommery. Je m'assis d'assez mauvaise humeur entre ces deux femmes, qui toutes deux cependant étaient assez jolies. Mais, depuis le premier jour où je _l_'avais vue, toute mon organisation était changée. Je n'éprouvais plus de ces désirs sans but, ni cet instinct qui entraîne un jeune homme vers la _femme_; elle remplaçait pour moi toutes les femmes, et toutes les femmes n'auraient pu la remplacer un moment; elle seule me semblait belle, elle seule me semblait femme, ou plutôt elle était plus qu'une femme, et les autres étaient moins. Un baiser, dans mon ardente imagination, ce n'étaient plus mes lèvres jointes aux lèvres d'une femme, mais ma bouche sur la sienne. Je ne voyais plus qu'elle; tout ce qui n'était pas elle n'existait pas ou me gênait. Je trouvais trop peu de toute ma vie employée à l'aimer, et je ne voulais pas qu'on vînt m'en dérober rien.
Dans mon chagrin de n'être pas près d'_elle_, je tâchais au moins de ne pas me mêler à la conversation, pour être tout à mon amour. Je la regardais; j'aurais voulu avoir mille ans à vivre; chacun de ses cheveux eût rempli une année de ma vie. Je n'ai d'elle qu'une fleur sèche, et, quand je m'enferme le soir, je passe quelquefois la nuit entière à la regarder. Cette fleur était une branche de genêt cueillie dans les petits bois qui dominent Trouville; un jour, je m'y suis promené avec elle, dans de petites allées où il y avait de la mousse. Il n'y avait rien de joli comme ses petits pieds sur ce velours vert de la mousse. Mais qu'est-ce que je disais, et où en étais-je? Ah!... _Elle_ se leva, et, s'approchant de la femme qui était en visite, elle lui soutint qu'elle avait froid et la força de prendre sa place près de madame de Sommery, et conséquemment plus près du feu. Naturellement, elle prit la place vide qui se trouvait auprès de moi.
TONY VATINEL.
XXVIII
_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._
New-York.
Je suis arrivé hier à New-York.
J'arrivai un jour chez M. de Sommery, dans la journée. Tout le monde était à la promenade; elle était seule; je me sentis fort troublé.
C'est singulier, mon cher Robert: je me suis battu une fois, étant étudiant, avec un maître d'armes qui m'a donné un coup d'épée. J'ai, une autre fois, été emporté par un cheval fougueux qui s'est brisé la tête contre une muraille.
J'ai lutté contre la mer en furie.
Je n'ai jamais rien rencontré dans toute ma vie qui m'ait inspiré autant de terreur que le froncement du sourcil étroit de cette femme, si petite et si frêle, que je n'oserais la toucher dans la crainte de la briser.
Après les premiers compliments d'usage, nous restâmes sans rien dire; mes rêveries m'emportaient au ciel, et je n'osais ouvrir la bouche; je sentais mon coeur si plein d'amour, que, quoi que j'eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgré moi: «Je vous aime.»
Cependant je voulus savoir si son silence avait la même cause que le mien; et brusquement je lui parlai d'une chose indifférente, des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises d'étoiles d'or, et qui, s'il faut en croire les dictons du pays, promettaient à nos marins une bonne pêche.
Certes, si on m'eût forcé de répondre à une chose aussi éloignée de ce que je pensais un instant auparavant, j'eusse eu l'air le plus étonné et le plus étourdi du monde. Elle me répondit simplement qu'elle en serait enchantée. Il est vrai que, entre deux personnes qui s'aiment, _bonjour_ peut vouloir dire: «Je vous aime, et mon âme est à vous;» mais sa voix ne disait rien de plus que ses paroles.
Je partis désespéré.
TONY VATINEL.
XXIX.
_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._
Paris.
Je ne m'aperçois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t'apportent de grandes distractions, et tu me sembles précisément un peu plus amoureux qu'avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les médecins du coeur comme parmi les autres, et je me déclare digne d'être reçu _in eorum docto corpore_.