Clotilde

Part 5

Chapter 53,852 wordsPublic domain

Hélas! ma chère Zoé, me voici jetée, plus que tu n'aurais osé me le souhaiter, dans ces voies romanesques que tu regrettais si fort de me voir abandonner.

M. de Sommery a refusé positivement; il n'a été ébranlé ni par les prières, ni par les larmes de son fils. J'ai eu la maladresse de lui montrer la contradiction de ses principes et de ses actes, et je l'ai humilié. Ses manières d'agir ont tout à coup changé avec moi. Il a cru devoir me marquer avec sévérité les limites que j'avais voulu franchir. Je ne suis plus dans la maison le troisième enfant. Tout me rappelle la _charité_ qui m'a élevée et qui me nourrit. Depuis trois jours, il ne se dit pas un mot, il ne se fait pas un geste qui ne soit pour moi un coup de poignard. O Zoé! tu ne sais pas ce que c'est que d'être humiliée par des gens à qui l'on doit de la reconnaissance; cela est si poignant, qu'au premier mot de dureté de M. de Sommery, je me suis crue quitte envers lui de quinze années de bienfaits, et qu'au second je me croyais à mon tour bien généreuse de ne pas les haïr tous.

Quelle fausse pitié ces gens-là avaient de moi! S'ils m'avaient réellement aimée, ne devaient-ils pas redoubler de tendresse et de bontés au moment où ils me refusaient ce que je leur disais être mon bonheur? Ne devaient-ils pas chercher à guérir mon coeur meurtri de la chute qu'ils lui faisaient faire? Mais non! ils m'ont accablée encore. Que faire maintenant? que devenir? Car je ne resterai pas dans cette maison, où l'on ne m'avait accueillie que pour en tirer vanité, et où l'on me punit si cruellement d'avoir pris au sérieux tous ces faux semblants d'affection que l'on ne tenait à persuader qu'aux spectateurs. Quel est maintenant le service qu'on m'a rendu? quel peut être mon sort? quels sont mes moyens d'existence? à quoi me servira cette éducation que l'on m'a donnée, au lieu de m'avoir élevée d'une manière conforme à ma triste fortune et qui me permît de me suffire à moi-même dans l'abandon où l'on me rejette, abandon mille fois plus cruel que celui où m'avait laissée en mourant mon malheureux père?... Ah! pourquoi n'ai-je pas cédé à cet instinct secret qui me poussait vers Tony Vatinel? Mais, aujourd'hui que je l'ai repoussé, irai-je lui dire: «Je reviens à vous parce que les parents d'Arthur me chassent et ne veulent plus de moi? J'ai tout sacrifié à l'ambition, et aujourd'hui je suis seule, sans appui?» Mais non; le châtiment doit retomber sur ceux qui ont commis la faute, sur ceux qui ne me laissent pas d'autre ressource que d'arriver malgré eux à mon but. La partie est perdue; mais cependant j'ai encore un coup à jouer. Tu me reverras triomphante, ou tu ne me reverras pas. Je mourrai à dix-neuf ans dans les flots de cette mer moins orageuse que mon coeur, ou dans un mois on annoncera chez toi madame de Sommery.

CLOTILDE.

XIV

_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._

C'est incroyable combien plus de sottises on dirait encore qu'on n'en dit, si les anciens n'étaient venus avant nous pour nous les enlever. Il est vrai que les générations qui se sont suivies ont toujours, en ce cas, repris leur bien où elles le trouvaient, et ne se sont fait aucun scrupule de traduire et de répéter ce qu'avaient dit déjà et répété les premières. Dans les livres de tous les temps et de tous les peuples, on trouve répété à chaque instant le _fugit_ IRRÉPARABILE _tempus_; on l'a écrit sur le marbre, sur le papyrus, sur la cire, sur le papier; ce qui n'a jamais empêché ceux qui écrivaient, lisaient et répétaient ces lieux communs sur la rapidité et la fuite _irréparable_ du temps, de passer toute leur vie à se plaindre également des heures qui durent un siècle. Pour moi, je n'ai jamais trouvé _irréparable_ le temps qui s'en va, et il est toujours en ma puissance de revoir les jours passés. Nous disons que le temps passe, comme il semble que les arbres s'enfuient en déroute sur les deux rives d'un fleuve dont le courant nous entraîne. Le temps est immobile, et c'est l'homme qui passe; mais il peut, quand cela lui plaît, revenir sur ses pas et parcourir de nouveau la partie de la rive où il a trouvé les plus belles fleurs et les plus doux parfums. Il peut revenir entendre encore cet oiseau qui chantait dans l'aubépine en fleurs quand il a passé la première fois. Cette puissance magique est ce qu'on appelle le souvenir.

C'est ce qui m'arrive quand, à la tournure que prennent les choses, je vois qu'une journée sera triste et insignifiante. J'en rappelle une de ma vie passée, et je la recommence. Il suffit, pour m'y reporter complétement, de me faire jouer un air que j'ai entendu ce jour-là, ou de m'enfermer dans une chambre tendue comme celle où j'étais alors, ou de voir au ciel un nuage fait comme un nuage que j'avais remarqué, et la transformation est aussi subite que complète. Mets-moi au soleil de juin, dans un champ de luzerne rose sur laquelle voltigent de petits papillons d'un bleu changeant; et j'ai dix ans, et je ne sais plus rien de la vie. Je poursuis les papillons, et je ne trouve plus en moi d'autre ambition que de les atteindre; et, s'il passait alors quelque homme vêtu d'un vieil habit noir, je me cacherais derrière les peupliers, par crainte de M. Pocquet et de ses _pensums_.

Il a tombé ce matin une de ces pluies fines et tièdes qui répandent dans l'air tant de sérénité, de silence et de parfums. J'ai beaucoup d'affaires aujourd'hui. Eh bien! je me suis cramponné à ce jour où nous sommes; le souvenir m'a enlevé dans ses serres comme le _Roc_ des _Mille et une Nuits_, et m'a reporté à huit ans en arrière; je me suis enfermé et je t'écris. A demain les choses sérieuses; elles me paraissent trop futiles aujourd'hui. C'est de ce jour, il y a huit ans, mon cher Vatinel, que date notre amitié, qui jusque-là n'avait été qu'une camaraderie de collége; notre amitié, la seule chose aujourd'hui réelle et sérieuse pour moi.

Ce jour-là, nous étions partis de Lisieux de grand matin pour aller voir mon château de Fousseron. Je me rappelle bien encore la salle de l'auberge où nous avions passé la nuit à Lisieux. De la rue, il fallait descendre trois marches. Un parent, mort depuis quatre mois, m'avait légué sa terre de Fousseron, et nous étions partis de Paris pour la visiter. Te rappelles-tu comme moi de quel crêpe énorme j'avais couvert mon chapeau en l'honneur de ce parent que je n'avais jamais vu? De Paris à Lisieux, nous avions fait les plus beaux projets sur ma terre de Fousseron. Nous étions tout jeunes encore. J'avais vingt ans et tu en avais à peine dix-sept. Nous devions y passer les étés, y chasser à courre; et tu te mettais, à cette idée, à chanter un air de chasse. «Le _sanglier!_» disais-tu; et nous chantions la fanfare du _sanglier_; au _sanglier_ succédait le _chevreuil_, au _chevreuil_ la _vue_, à la _vue_ les _lancés_. Et nous perdions la mémoire de nos projets pour épuiser tout notre répertoire de musique de _trompe_. Tu m'appelais M. de Fousseron, et cela nous faisait étouffer à force de rire. «Je voudrais bien savoir s'il y a des créneaux, messire, me disais-tu, à ton château de Fousseron.--Et un pont-levis, ajoutais-je, et le droit de haute justice, et un colombier.--Ma foi! Robert, disais-tu, tu _feras_ bien de ne pas le faire reconstruire à la moderne.--Je le _laisserai_ tel qu'il sera, répliquai-je, passant comme toi du _conditionnel_ au _futur_. Tout ce que je demande, c'est qu'il y ait de grandes prairies.--Et un petit courant d'eau.--L'eau est la vie du paysage.--La barque _doit être_ pourrie.--_Nous_ en mettrons une autre. «Je ne répondis pas; je trouvais que tu disais un peu trop _nous_ relativement à ma seigneurie de Fousseron. A Lisieux, nous n'osâmes pas demander des renseignements sur Fousseron, et nous ne dîmes même pas dans l'auberge où nous avions couché de quel côté nous dirigions nos pas. Nous sortîmes de la ville du côté opposé à Paris, et nous demandâmes au premier paysan: le rustre ne connaissait pas Fousseron. «Vous n'êtes peut-être pas du pays?--Si vrai ben.--Pas depuis longtemps?--Mon père y est né et défunt.» Un second ne connaissait pas davantage Fousseron. Un troisième, un quatrième, n'étaient pas plus savants. Enfin, une vieille femme nous dit: «Prenez le chemin en montant, allez jusqu'à la ferme sur la droite, et, là, vous demanderez.»

Nous nous remîmes gaiement en route. Nous avions pensé un moment que Fousseron n'existait peut-être pas. La vieille femme nous avait rassurés. Il était tombé au point du jour une petite pluie fine et tiède comme ce matin. Seulement, on était alors au mois de mai. Tu vois comme je me rappelle tout: ces souvenirs me donnent une sensation agréable dans la poitrine; avec cet air semblable de ce matin, j'ai respiré la jeunesse, les rêves et les idées d'alors. Cette petite pluie douce, c'était le printemps qui tombait du ciel; un beau soleil vint après, et sous ses rayons s'ouvrirent dans l'herbe les petites pâquerettes blanches avec des gouttes de pluie qui brillaient de couleurs changeantes comme des opales. Les pommiers, en boutons la veille, ouvraient leurs fleurs blanches bordées de rose. Il semblait que tout cela fût tombé du ciel avec la pluie; la nature avait sa robe de noces.

Sous nos pieds les marguerites, sur nos têtes les fleurs des pommiers: il semblait aussi que l'âme s'épanouissait. Une foule de petites sensations, de petits bonheurs, fleurissaient dans nos coeurs. Nous étions joyeux sur le chemin comme les fauvettes qui chantaient dans les haies, comme les abeilles qui bourdonnaient dans les pommiers, comme le lézard qui faisait frémir l'herbe. «Oh! Robert, me dis-tu, que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!» Tiens, Vatinel, en rappelant tes paroles, je les prononce avec ta voix, je les entends, je te vois; mon imagination n'oublie pas un brin d'herbe; je revois le ciel bleu que nous voyions par taches à travers les branches des pommiers. Je ne saurais te dire quelle inexprimable sensation de joie et de bonheur j'éprouve. Tiens, Vatinel, nos premières années sont comme des pères prodigues; elles déshéritent les dernières; mais, en retrouvant si bien ces doux souvenirs, surtout en retrouvant dans mon coeur tant de puissance pour les sentir, même aujourd'hui, je m'écrie comme toi alors: «Oh! Vatinel, que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!»

Nous trouvâmes enfin un enfant qui nous conduisit à mes domaines de Fousseron. Chemin faisant, nous essayâmes de le faire parler, sans cependant lui adresser de questions trop directes sur l'importance de mes propriétés. «Tu connais Fousseron?--J' crès ben, j'y mène tous les jours que Dieu fait pâturer mes chèvres dans le jardin.--Comment! pâturer tes chèvres dans le jardin! et comment y entres-tu?--A travers la haie donc; j'y ai fait un trou à passer un homme.--Un trou dans ma haie! te dis-je à voix basse.--Allons, me dis-tu, te sens-tu déjà pris du démon de la propriété, et l'air de la Normandie ne peut-il se respirer sans qu'on soit atteint de la contagion des procès?» Je ne trouvai pas, je puis te l'avouer aujourd'hui, de très-bon goût ta plaisanterie sur une chose aussi grave. «Et que dit le garde? demandai-je à l'enfant.--Le garde?--Oui, le garde. Qu'est-ce qu'il te dit quand tu passes à travers la haie?--Est-ce qu'il y en a un, de garde?--Je te le demande.--j' sais pas, mé; j'en ai point vu, da.--Et qu'est-ce que tu fais pendant que tes chèvres pâturent?--Eh! j'coupe de l'herbe donc, et je pêche dans le ruisseau.»

Ce petit usurpateur commençait à me devenir aussi odieux qu'un autre Normand, Guillaume, dut l'être aux Anglais huit siècles auparavant. Cependant cette mention de ruisseau fit que, toi et moi, nous échangeâmes un sourire de satisfaction. «Sommes-nous bientôt arrivés?--Eh! eh! voilà le trou de l'haie; passez itou comme mé.--Merci, voilà pour ta peine; va-t'en.--Nenni, que j' m'en vas point; mes chèvres y sont qui pâturent.--Comment! tes chèvres?» J'étais prêt à faire explosion; tu passas à travers la haie; nous nous trouvâmes dans une _cour_ couverte d'herbe et de pommiers.--Où est le château?--L' château? Ça doit être çà; y a point autre chose, da.» Et le petit paysan nous montra quatre murs sur lesquels restait la moitié d'un toit. «Comment! il n'y a pas de maison?--La v'là, la maison.--Mais sur le reste de la terre?--Vous la voyez, la terre; l'domaine finit à l'haie d'épine, que le ruisseau est _soi disant_ à Pierre Meglou, qui va faire un procès.--C'est ça, Fousseron?--Et j'en sais point d'autre, da.»

Nous nous regardâmes abasourdis du coup, et puis nous partîmes d'un grand éclat de rire. Tu t'inclinas et tu te mis à chanter:

Tout le village Vient à l'unisson Pour rendre hommage Au seigneur de Fousseron.

«Tiens, dis-je à l'enfant, voici pour toi, et va faire pâturer tes chèvres ailleurs.--Merci, m'sieu.» Et il s'en alla. «Messire de Fousseron, dis-tu, permettez au plus fidèle de vos vassaux de vous faire hommage lige.»

Les éclats de rire recommencèrent; puis nous nous mîmes à examiner mon domaine. La maison avait parbleu bien une chambre et demie, les murs étaient verts de mousse; sur un des côtés montait un vieux lierre. Le toit était couvert de giroflées en fleurs qui, vues d'en bas, semblaient des étoiles d'or dans le ciel. L'herbe était verte et molle et parsemée aussi de pâquerettes; mais cette herbe et ces pâquerettes étaient à moi; elles me parurent bien plus belles que celles que nous avions foulées depuis le matin. Les pommiers avaient plus de fleurs; le soleil était plus chaud; le ruisseau murmurait sur les cailloux, et je me sentis l'ennemi de Pierre Meglou, qui avait l'audace de me le disputer. Mon ruisseau, vive Dieu! _à la rescousse!_ mon ruisseau est à moi. Et ce trou dans la haie me gênait aussi beaucoup. Nous finîmes par trouver Fousseron un endroit ravissant; les oiseaux qui y chantaient étaient à moi. Tu les intitulas: _la musique de sire Fousseron_. Un gros merle noir, au bec orange, fut promu à la dignité de _maître de chapelle_. C'était un calme et un silence enchanteurs. On sentait une si grande paix dans le coeur! On était affectueux et bienveillant.

«Robert, me dis-tu, nos coeurs sont en ce moment un digne temple pour l'amour. Où est la femme que j'aimerai?--Tony, repris-je, j'aime.» Et je te parlai d'Alida de Sommery; je te lus une de ses lettres, et, de ce jour, nous fûmes amis pour la vie.

Depuis ce jour-là, j'ai perdu toutes mes belles illusions. J'ai fermé mon coeur, parce que la réalité n'y entrait que pour le ravager, et j'y ai précieusement serré le passé. Je me suis fait une existence factice. J'assiste à la vie comme un spectateur assez bien assis. Mais, je te le répète, Tony, quand j'ouvre ce riche écrin de mon coeur, et que j'y vois tant de belles pierreries; quand je pense surtout à notre amitié, je dis: «Que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!»

ROBERT.

XV

_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._

Au moment où je reçois ta lettre, je viens de conduire au Havre un homme qui emmène, pour l'épouser en Angleterre, une femme que j'aimais de toutes les forces de mon âme.

TONY.

XVI

_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._

Pauvre Tony! je sais ce que doit être l'amour dans un coeur comme le tien. Tu dois être bien abattu, bien malheureux.

Écoute, pars: va à Honfleur, de Honfleur à Lisieux. Je vais partir de Paris; nous passerons quelques jours ensemble. Il y a deux ans, j'ai fait refaire le toit de mon château de Fousseron, et j'ai chargé Pierre Meglou de refermer la haie et d'en prendre soin. Viens y rester avec moi pendant un mois; nous y vivrons seuls au sein de la nature. Viens, nous parlerons de ton amour, de ton chagrin. Moi, depuis longtemps, je n'ai plus ni amours ni chagrins que les tiens.

Je me mets en route ce soir.

ROBERT.

XVII

Tony et Robert passèrent quelques jours ensemble au château de Fousseron. Robert avait eu, au commencement de sa vie, une grande passion qui avait fini tristement, comme cela doit être chaque fois que l'on demande à la vie des choses qui ne sont pas en elle. Il avait voyagé, et il était revenu guéri, avec une ferme et invincible résolution de ne plus prendre la vie au sérieux, et il avait parfaitement soutenu son paradoxe: l'amour surtout était pour lui une perpétuelle ironie. Il était convaincu qu'en amour il y en a toujours _un_ qui aime, et que l'_autre_ est sa dupe. Il était décidé à ne jamais être que l'_autre_.

Avec le souvenir de ce qu'il avait ressenti pour une seule femme, il s'était fait à l'usage des autres une éloquence du plus grand effet. D'ailleurs, n'étant jamais entraîné par la passion, il apportait dans l'escrime de la galanterie, que l'on appelle _amour_ dans le monde, un sang-froid et une sûreté de coup d'oeil qui lui assuraient un immense avantage sur ses belles adversaires. Il communiqua à Vatinel ses théories à ce sujet; mais Vatinel était d'une autre trempe que lui: l'amour que Vatinel éprouvait pour Clotilde était devenu sa vie tout entière. «La maladie est rebelle, dit Robert; les symptômes graves et alarmants résistent à mes efforts. Tu vas voyager.»

Tony Vatinel se laissa embarquer.

Pendant ce temps, Clotilde, qui avait réussi à se _laisser_ enlever par Arthur, avait été mariée en Angleterre et était venue s'établir à Paris, où elle avait fait quitter à son mari sa place dans l'administration.

M. de Sommery avait refusé de la reconnaître pour sa belle-fille, et il avait envoyé à son fils une malédiction d'après la formule antique et une menace de le déshériter; mais, au bout de six mois, il trouva sa maison bien vide, et il consentit à ce que son fils vînt passer quelques mois à Trouville, mais sans MADEMOISELLE Belfast. Le fils refusa, le père cria et obtint quinze jours. Clotilde fut très-irritée de l'_obstination_ de la famille à ne pas l'admettre. Madame Alida Meunier accoucha d'une fille et n'en fit point part à sa belle-soeur. Clotilde se mit à recevoir. Sa grâce, son esprit, le bon goût de sa maison, firent bientôt regretter à Alida de ne pas aller là où allait tout le monde, et elle _céda_ aux instances de son frère.

Ce qui n'aurait été entre les deux belles-soeurs qu'une malveillance fort ordinaire, si elles eussent continué à ne pas se voir, devint une haine envenimée par l'obligation où elles se trouvèrent de vivre aux yeux du monde dans une intimité fraternelle. Clotilde, infiniment supérieure à Alida par sa beauté et par la fascination de son esprit, aurait augmenté cette haine tout naturellement par ses succès, quand même elle aurait négligé toute sorte de petites humiliations dont elle ne se faisait pas faute.

Alida ne pouvait répondre à des attaques qu'elle seule comprenait, que par des violences visibles ou des aigreurs bruyantes, et elle se sentait encore plus irritée de paraître toujours avoir tort dans un combat d'où elle sortait le plus profondément blessée.

XVIII

Nous avons imprudemment laissé entrer dans notre livre une petite Zoé Reynold, qui maintenant a le droit d'y paraître et d'y vivre aussi bien que nos autres personnages. Mademoiselle Zoé Reynold nous impose son cousin et futur mari, M. Charles Reynold. Je suis réellement effrayé de voir à combien de personnages j'ai donné une dangereuse hospitalité, moi qui, ennemi de la foule, ai toujours eu un si grand soin de n'admettre que deux ou trois personnes dans ma retraite. Car, ces personnages évoqués, ils vont demeurer avec moi pendant un mois et demi. Ils vont être ma société intime, ils ne me quitteront pas, ils se promèneront pendant six semaines dans mon jardin. Bienheureux serai-je encore s'ils veulent bien ne marcher que dans les allées; ils parleront et bourdonneront sans cesse à mes oreilles, et, le vendredi, à cette table où ne s'assied que l'ami Gatayes, ils viendront pendant six semaines manger notre gigot et nos haricots. Plus de calme, plus de solitude! Passe encore quand je ne donne asile qu'à d'honnêtes personnes, à des gens selon mon coeur; j'ai eu parfois d'excellentes relations, et je ne regrette pas le temps que j'ai passé avec quelques-uns des héros de mes livres précédents. Je ne me plains ni de Stéphen ni de Magdeleine. Wilhem Girl a toujours été bon compagnon. Antoine Huguet et ses amis m'ont bien amusé. Geneviève, Rose et Léon, ont été pour moi d'excellents amis, sans parler de plusieurs centaines d'autres enfants qui me doivent le jour, et dont je n'ai pas trop à me plaindre. Mais, cette fois, cette petite Clotilde me gêne étrangement. Il y a en elle je ne sais quoi de sinistre et de menaçant; c'est ce qui m'explique la faiblesse qui m'a fait donner accès à Zoé Reynold et à son cousin, dont nous allons un peu nous occuper, tandis que Tony Vatinel voyage, que Clotilde et Alida s'enveniment l'une contre l'autre, que M. de Sommery et l'abbé Vorlèze jouent aux échecs et se disputent, et que madame de Sommery existe, car elle n'a pas autre chose à faire dans la vie.

XIX

Un dragon traverse au grand trot les rues de Paris, les fers de son cheval font jaillir du pavé des milliers d'étincelles; son sabre retentit dans le fourreau. On se range en toute hâte sur son passage; les mères se serrent contre les murailles avec leurs enfants. Les hommes laissent échapper des paroles de mauvaise humeur. Où vas-tu, guerrier? où s'arrêtera ton coursier écumant? Vas-tu sur un champ de bataille rejoindre ton drapeau, donner ou recevoir la mort? ou, simple messager, apportes-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une défaite? Demain, les cloches des églises appelleront-elles les hommes pieux et les hommes curieux à un _De profundis_ ou à un _Te Deum_? Quelque malheur public va-t-il réjouir les employés, les ouvriers et les lycéens, en fermant les ateliers, les bureaux et les colléges pour vingt-quatre heures? En te voyant passer si rapidement, on s'interroge, et plus d'une portière pense à retirer son argent de la caisse d'épargnes. Où vas-tu, guerrier, et d'où viens-tu? Es-tu un messager de crainte ou d'espérance, de joie ou de deuil?

Non, le guerrier est une estafette envoyée du ministère des finances à la rue du Faubourg-Poissonnière, par M. Charles Reynold, employé de ce ministère, pour porter à sa cousine, mademoiselle Zoé Reynold, la lettre que voici, et sur laquelle il a écrit: _Service du ministre_.

«Ma chère Zoé,

»Il me sera impossible d'aller ce soir chez mon oncle, comme tu me pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs amis, prendra toute ma soirée; mais, demain au soir, je me rendrai à ton invitation. J'ai, à ma dernière visite, oublié mon parapluie; fais-le mettre de côté et recommande-le.

»Ton cousin,

»CHARLES REYNOLD.»

Le dragon fit marquer l'heure à laquelle il était arrivé; car il faut que les affaires de l'État se fassent régulièrement, et ce n'est pas pour rien que l'on entretient en France une armée de quatre cent mille hommes; puis il remit son cheval au trot, et disparut. «Voilà, en effet, dit Zoé, quand elle eut lu la lettre de son cousin, un amant bien agréable et tout à fait entraînant, que mon cher cousin Charles!»

XX