Clotilde

Part 4

Chapter 43,969 wordsPublic domain

«Nous avons, dit l'abbé, quelque chose à demander ce sujet à M. de Sommery.--Au sujet de la Fête-Dieu? dit M. de Sommery en se redressant.--Au sujet de la Fête-Dieu, dit l'abbé avec calme. Le chemin pour sortir de l'église est tout défoncé par suite des réparations qui n'ont pu être terminées. A gauche du chemin est une pièce de terre en jachère cette année. Cette pièce de terre appartient à M. de Sommery. Veut-il permettre qu'elle soit traversée par la procession?--Voilà bien, s'écria M. de Sommery, les envahissements du clergé! Quoi! n'est-ce pas assez que, par une honteuse intolérance pour les autres religions, le culte catholique fasse des processions extérieurement, sans que ce soit encore une occasion de tyrannie contre les propriétaires? L'Église croit-elle encore avoir droit aux dîmes et à la corvée? Veut-on nous ramener aux temps où le pape Jules II excommunia Louis XII, donna son royaume au premier occupant, et, lui-même, le casque en tête et la cuirasse sur le dos, mit à feu et à sang une partie de l'Italie?...--Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze, je vous demande simplement et humblement le droit de traverser une fois un champ en jachère.--Aux temps, continua M. de Sommery s'enivrant du bruit de sa voix et s'animant par degrés, où le pape Alexandre VI acheta publiquement la tiare, où ses bâtards firent périr les Vitelli et les Urbino pour leur ravir leurs domaines?...--Mais, monsieur, vous pouvez refuser, et...--Aux temps où l'Église assassina Henri III, et Henri IV, et Guillaume, prince d'Orange, et fit couler des flots de sang innocent?...--Refusez, dit l'abbé, et il n'en sera plus question.--N'a-t-on pas vu les Irlandais sacrifier à Dieu leurs frères protestants, les enterrer vivants, ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants à demi formés et les donner à manger aux chiens?--Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze en élevant la voix, il s'agit de votre jachère.--Depuis les jours florissants de l'Église, poursuivit M. de Sommery, jusqu'à 1707, pendant quatorze cents ans, la théologie n'a-t-elle pas causé le massacre de cinquante millions d'hommes?--Alors, dit l'abbé, ne parlons plus de jachère; passons à la seconde demande. Je vous avouerai que, l'année dernière, vous avez scandalisé toute la commune. Votre maison était la seule qui ne fût pas tendue; cela ne vous coûterait pas beaucoup de faire tapisser votre maison avec des draps blancs et d'y attacher quelques bouquets.--Je déclare, répondit M. de Sommery, qu'il n'y aura pas seulement une feuille d'arbre. Je ne veux pas, par mon exemple, encourager le retour du fanatisme.--Du moins consentirez-vous à faire balayer avec un peu plus de soin le devant de votre maison?--Il ne se fera rien d'extraordinaire.--Voudrez-vous alors faire rentrer, pour ce jour-là, le bois qui encombre la rue?--Pour quel jour?--Pour la Fête-Dieu.--Quand est-ce la Fête-Dieu?--Dans quatre jours...--Le bois ne peut être rentré que dans six.--Avancez le terme.--Reculez la fête.--Vous plaisantez.--Pas plus que vous.»

Madame de Sommery essuya furtivement une larme qu'elle ne put retenir, et elle resta les yeux baissés, craignant mortellement que cette larme n'eût été vue par M. de Sommery.

L'abbé leva les yeux au ciel, et, perdant graduellement sa timidité, donna à sa voix plus de sonorité. «Mon Dieu! dit-il, qu'elle est donc cette époque où nous vivons, où l'on détruit tout ce qui est grand et beau, la royauté et la religion? Après avoir inventé le roi constitutionnel, vous faut-il donc encore un Dieu admis à la retraite, ou plutôt condamné à une détention perpétuelle dans ses églises? Mais ces fleurs que l'on offre à Dieu et dont on jonche les rues, ce n'est qu'une faible dîme prise sur les fleurs dont il couvre la terre. Vous voulez chicaner à Dieu cette fête d'un jour, et s'il vous retranchait cette belle et joyeuse fête de trois mois qu'on appelle le printemps! Cette année, il n'y a pas eu un seul lis: le froid de l'hiver les a tués dans la terre: cette année, les lis sont morts; chaque année, peut-être, il mourra une fleur, et une année viendra où il n'y en aura plus, où la terre oubliera de se revêtir au printemps de son riche manteau vert; où, sous la mousse séchée, le muguet et la violette, perle odorante, améthyste parfumée, se feront en vain chercher et ne fleuriront pas. Mais cette fête, dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas que c'est à lui que toute la nature la donne? Tous ces parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui chantent, croyez-vous que ces parfums et ces voix ne vont pas plus haut que vous, et qu'après que vous les avez respirés et entendues, ils s'évanouissent, elles s'éteignent? Oh! non; pensez à toutes les roses de toute la terre, qui ouvrent leurs fleurs en petits encensoirs de pourpre et exhalent toutes à la fois leur parfum; ne semble-t-il pas que le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses? Ah! si l'impiété pouvait se comprendre, ajouta l'abbé, ce serait au sein des grandes villes, où il ne reste presque plus rien de ce que Dieu a fait, où on ne voit pas le ciel. Mais ici, où, en présence des grandes colères de l'Océan, l'homme se trouve à chaque instant dans des situations telles que la puissance de tous les hommes réunis n'en pourrait sauver un seul; ici, peut-on oublier Dieu, peut-on croire que les fleurs n'ont été inventées que pour être jetées au théâtre à des danseuses en sueur?... Monsieur de Sommery, dit en se rasseyant l'abbé, qui s'était levé involontairement, vous n'êtes pas un méchant homme; cette impiété n'est pas dans votre coeur: c'est une malheureuse vanité qui vous fait parler ainsi.» Cette dernière phrase était malheureuse; elle irrita M. de Sommery, qui dit: «Monsieur Vorlèze, je ne savais pas que vous alliez prêcher en ville.»

X

Le lendemain était la Saint-Paul, la fête de M. de Sommery. Quoiqu'il ne l'avouât pas, le colonel était fort sensible à ces petites solennités; aussi ne négligeait-on rien pour y ajouter toute la pompe désirable. Après le dîner, auquel avait été invité le curé, tous les domestiques parurent avec des bouquets. Madame de Sommery la première embrassa son mari en lui donnant son bouquet; Alida et Arthur la suivirent. Clotilde avait joint au sien divers petits ouvrages qu'elle avait faits pour M. de Sommery. Elle s'inclina vers lui et lui baisa la main.

«Viens dans mes bras, Clotilde, mon enfant; car tu es aussi mon enfant, tu es le troisième... Viens, ma charmante Clotilde.--Oh! monsieur, oh!... mon père, dit-elle en baissant la voix.» Et elle l'embrassa avec effusion.

Le soir, le curé ne resta pas; M. de Sommery ne pouvait jouer aux échecs. Il pria Clotilde de lire.

Elle ouvrit la bibliothèque et prit _Nanine_; Clotilde était assez adroite pour choisir Voltaire, quand même M. de Sommery aurait eu d'autres ouvrages que ceux de _son auteur_.

Clotilde lisait à ravir; mais le livre qu'elle avait choisi avait un tel rapport avec sa situation, que, d'abord, elle se contenta de lire froidement et en psalmodiant, tant elle craignait que sa voix ne prît des inflexions trop vraies. Mais bientôt elle pensa qu'il ne fallait pas hésiter; que cette soirée devait être terminée par une scène d'où dépendait sa vie; qu'elle allait jouer sur un seul coup toutes ses espérances; et elle ne négligea rien pour donner à sa voix toute la puissance qu'elle lui connaissait, pour faire ressortir les pensées et les sentiments de l'auteur.

Quand la baronne avoue au comte qu'elle soupçonne sa passion pour Nanine, et qu'elle lui dit:

Vous oseriez trahir impudemment De votre rang toute la bienséance; Humilier ainsi votre naissance, Et dans la honte où vos sens sont plongés, Braver l'honneur?

elle eut soin d'enfler le débit d'une façon presque grotesque, de telle sorte qu'Arthur et son père, saisis par le ridicule de la baronne, se fissent d'avance à eux-mêmes la réponse que Clotilde lut avec infiniment de verve et de noblesse.

Dites les préjugés. Je ne prends pas, quoi qu'on en puisse croire, La vanité pour l'honneur et la gloire. L'éclat vous plaît; vous mettez la grandeur Dans les blasons; je la veux dans le coeur. L'homme de bien, modeste avec courage, Et la beauté, spirituelle et sage, Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains, Sont à mes yeux les premiers des humains.

En lisant ce passage:

LA BARONNE.

Comment! Comme elle est mise! et quel ajustement! Il n'est pas fait pour une créature De votre espèce;

Clotilde décupla l'insolence du rôle; mais comme elle fut humble et douce dans la réponse:

NANINE.

Il est vrai, je vous jure, Par mon respect, qu'en secret j'ai rougi Plus d'une fois d'être vêtue ainsi;

Mais c'est l'effet de vos bontés premières, De ces bontés qui me sont toujours chères; De tant de soins vous daigniez m'honorer!

Elle s'inclina imperceptiblement vers M. de Sommery. Avec quelle touchante et fière mélancolie elle ajouta:

C'est un danger, c'est peut-être un grand tort D'avoir une âme au-dessus de son sort.

Clotilde, jeune comme elle était, n'avait que l'instinct de la politique; aussi se laissa-t-elle prendre elle-même à ce qu'elle lisait, et elle se sentit des larmes dans les yeux en lisant ce que le comte dit à Nanine:

Non, désormais soyez de la famille; Ma mère arrive: elle vous voit en fille.

Elle fut un peu embarrassée en disant, dans le monologue du comte, ces vers, qui lui semblaient un éloge qu'elle s'adressait tout haut à elle-même:

Je l'idolâtre, il est vrai; mais mon coeur Dans ses yeux seuls n'a point pris son ardeur. Son caractère est fait pour plaire au sage, Et sa belle âme a mon premier hommage.

Mais elle s'observa, se remit, et dit avec un ton convenable et avec une excessive froideur, pour donner au couplet tout l'air d'un raisonnement sans passion:

Mais son état... Elle est trop au-dessus. Fût-il plus bas, je l'en aimerais plus. Mais... puis-je enfin l'épouser? Oui, sans doute. Pour être heureux, qu'est-ce donc qu'il en coûte? D'un monde vain dois-je craindre l'écueil, Et de mon goût me priver par orgueil? Mais la coutume? Eh bien! elle est cruelle, Et la nature a des droits avant elle.

Mais, à la dernière scène, quand le comte dit à Nanine:

Ce qui vous reste en des moments si doux, C'est, à leurs yeux, d'embrasser... votre époux.

tout le monde était ému; Clotilde ne put se défendre de l'émotion générale, et ce fut avec un sanglot qu'elle cria le «moi!» que répond Nanine.

Après l'avoir remerciée et lui avoir fait compliment de la façon dont elle avait lu, M. de Sommery commença un discours sur l'égalité et sur le mépris des préjugés. Alida s'esquiva et alla se coucher. Arthur et Clotilde écoutèrent religieusement M. de Sommery, car il ne disait pas un mot qui ne fût pour eux une promesse ou un engagement. Pour madame de Sommery, elle n'embrassait ni n'_entendait_ pas beaucoup plus qu'un fauteuil, quoiqu'elle écoutât avec attention et respect.

Quand le discours fut fini, Arthur, très-ému, se leva, vint prendre la main de son père, et lui dit: «Mon père, j'aime Clotilde.--Parbleu! dit M. de Sommery, belle nouvelle! nous l'aimons tous, Clotilde; pourquoi ne l'aimerais-tu pas?»

Ce pauvre M. de Sommery était à mille lieues de prévoir l'affreuse situation où il arrivait par une pente rapide, d'avoir à appliquer ou à renier une théorie dont on n'a pas prévu les conséquences tant qu'il ne s'est agi que de parler, conséquences qui se présentent en foule aussitôt qu'il faut agir. Arthur ajouta: «Mon père, je l'aime d'amour, et je vous la demande pour femme.--Ah bah! s'écria le colonel. Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie-là?--C'est l'intérêt le plus sérieux de ma vie, mon père.--J'espère que Clotilde n'est pas complice d'une pareille folie?»

Clotilde baissa les yeux sans rien dire; la bataille lui paraissait mal engagée et perdue; elle ne voulait pas _donner_. Elle se leva, fit une révérence et se retira. Elle eut soin de faire entendre les portes qu'il fallait ouvrir et fermer pour aller du salon à sa chambre, puis elle revint sans bruit écouter ce qui allait se passer dans le salon.

XI

C'était le soir. L'abbé Vorlèze arriva très-affairé, et, sans vouloir prendre un siége, dit à M. de Sommery: «Au nom du ciel, monsieur... mais j'oublie que c'est près de vous une mauvaise recommandation; au nom de la moralité publique, au nom de ce qui vous est quelque chose, au nom de M. de Voltaire, si vous voulez... faites balayer le devant de votre maison: ce sera la seule, demain matin, pour laquelle on n'aura pas pris ce soin.» M. de Sommery ne fut nullement troublé de l'exorde _ex abrupto_ de l'abbé; il l'avait prévu, et toute la journée il s'était attendu à le voir arriver d'un moment à l'autre. Aussi il répondit en souriant: «L'abbé, je suis fâché pour vous que vous n'ayez pas pu voir la singulière grimace que vous avez faite en prononçant le nom de Voltaire.--Ne plaisantons pas, monsieur de Sommery, vous n'êtes pas méchant; si je vous demandais un service plus important à vos yeux, où il vous fallût m'aider de votre argent et de votre personne, je suis persuadé que je l'obtiendrais, et vous ne me refusez ce que je vous demande que par votre entêtement contre tout ce qui tient à la religion. Vous le poussez si loin, que Vatinel, le maire, m'a dit que vos domestiques avaient chassé, injurié et menacé les balayeurs de la mairie. N'est-ce pas un enfantillage que d'empêcher qu'on nettoie la rue?--Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery avec l'air le plus sérieux et le plus digne dont il put s'affubler, certes, en des temps ordinaires, je ferais à peu près comme tout le monde; mais, à cette époque, où le parti prêtre, _échoué_ sous les _coups_ de la philosophie, dont l'_égide_ peut à peine _arrêter le char_ de l'État _suspendu au volcan_; à cette époque où le clergé _relève sa tête et renaît de ses cendres_, pour dominer encore despotiquement notre malheureux pays; à cette époque où tout le monde courbe le front sous le double joug de l'Église et du pouvoir, un citoyen doit protester par un exemple énergique.--O mon Dieu! murmura l'abbé, est-ce donc par de semblables phrases que l'on gouverne les hommes? Mon bon monsieur de Sommery, qu'est-ce donc que ce _vaisseau échoué qui relève la tête et renaît de ses cendres pour dominer_? Qu'est-ce encore, ô mon bon ami! que ce _bouclier qui arrête un char_? Comment voulez-vous que je réponde à un semblable galimatias?--Je le crois, dit M. de Sommery avec un sourire de satisfaction, je le crois bien, vous ne comprenez pas ce langage ferme et franc; ce langage qui dénonce avec courage les abus et les tendances de l'Église et du pouvoir.--Église dangereuse, en effet, dit avec amertume M. de Vorlèze, Église dangereuse, et contre laquelle on ne saurait trop prendre de précautions, que celle qui est représentée ici par un pauvre prêtre qui a un peu moins de revenu que vous ne donnez de gages à vos domestiques, et qui, ce soir encore, va raccommoder lui-même la seule soutane qu'il possède pour se faire beau demain! Pouvoir bien menaçant que celui d'un maire en sabots, qui déjeunait ce matin sur la plage avec un morceau de pain et un oignon cru!--L'abbé, je suis réellement fâché de vous refuser, mais tout mon monde est occupé, et je ne puis faire négliger des travaux importants.»

L'abbé s'inclina et sortit. M. de Sommery ne tarda pas à sortir également pour promener Baboun, comme cela lui arrivait à peu près tous les soirs. Baboun descendit lentement, puis, s'arrêtant à la porte de la rue, fit entendre un grognement. Ce grognement était causé par une grande figure noire qui s'agitait devant la porte. M. de Sommery regarda qui pouvait, si tard,--il était dix heures,--rôder ainsi devant sa maison. On ne rôdait pas; la grande figure noire tenait un balai et balayait. «Ah! pensa M. de Sommery, ils entretiennent des intelligences jusque dans les maisons et au sein des familles; ils arment le fils contre le père, et le serviteur contre le maître. L'abbé aura _corrompu_ quelqu'un de mes domestiques pour faire balayer.» Et, comme le colonel s'avançait pour reconnaître lequel de ses gens l'Église avait _armé_ contre lui d'un balai de bouleau, la figure se retourna brusquement en entendant des pas, et M. de Sommery reconnut l'abbé Vorlèze lui-même. Le pauvre prêtre ne _pouvait_ CORROMPRE personne, c'est ce qui ne nous met pas à même de juger s'il aurait eu la vertu de ne pas le vouloir, et il balayait lui-même le devant de la maison de M. de Sommery. «L'abbé, êtes-vous fou? s'écria le colonel. Quoi! vous-même, faire la besogne d'un valet de ferme?--Vous m'avez dit, monsieur de Sommery, répondit l'abbé tout confus, que vos gens étaient occupés...--Mais je ne veux pas, l'abbé, que vous balayiez, vous, le devant de ma maison; homme obstiné, appelez un domestique.--Oh! mon Dieu! dit l'abbé, j'ai presque fini.» Et il se mit à continuer. «Mais je ne le veux pas, répéta M. de Sommery; vous, monsieur de Vorlèze, ce n'est pas là votre place ni votre ouvrage.»

Et, comme l'abbé continuait, M. de Sommery mit la main sur son bras et l'arrêta. «Laissez-moi faire, monsieur, dit l'abbé, laissez-moi éviter le scandale qui aurait lieu demain.--Mais non, mais c'est impossible! un prê... un homme bien élevé.»

Et M. de Sommery, arrachant le balai des mains de l'abbé, voulut balayer lui-même. L'abbé reprit le balai, que M. de Sommery lui arracha encore une fois pour donner les derniers coups que la propreté de la rue demandait encore.

L'abbé serra les mains du colonel et disparut. Le colonel resta debout dans la rue, fort irrité contre lui-même de ce qu'il venait de faire. «Et cependant, se disait-il, on ne pouvait le laisser...» Il frappa du pied et rentra. Il ne dit rien à personne de ce qui venait de se passer, et se coucha de mauvaise humeur.

XII

_Zoé Reynold à Marie-Clotilde Belfast._

Je t'avouerai, ma chère Clotilde, que je ne comprends plus rien à ton histoire. Rien ne t'arrive qui ressemble à ce qui arrive à tout le monde; les événements les plus ordinaires et les plus communs prennent un air de bizarrerie sitôt que tu y es pour quelque chose. L'atmosphère qui t'entoure semble un de ces lieux enchantés où tout change de forme et de figure; je ne trouve l'équivalent de ta vie ni dans la vie ordinaire, ni dans les romans, ni dans les comédies. Tu mets toutes les prévisions en défaut; le commencement avec toi ne sert jamais à deviner la fin.

Je me rappelle encore notre liaison quand nous étions petites filles, nos poupées pour lesquelles nous étions si sévères, et nos jardins où nous plantions dans le sable des fleurs coupées. De nous trois, toi, la fière Alida et moi, il n'y a encore qu'Alida de mariée. Son roman n'a présenté aucun intérêt: elle a épousé un homme riche, sans que l'amour d'un beau jeune homme, _pauvre mais honnête_, vînt se jeter à la traverse. Moi, j'épouserai mon cousin aussitôt qu'il aura la place qui lui est promise, et je ne changerai même pas de nom. Je m'appellerai madame Reynold comme je m'appelle mademoiselle Reynold. Je le vois tous les jours, du consentement de mes parents, qui l'appellent leur fils, nous avons tellement le droit de nous dire tout ce qui nous passe par la tête et par le coeur, qu'aucun de nous n'a encore pensé à écrire à l'autre. Je ne comptais donc que sur toi pour voir se réaliser un de ces beaux romans que nous lisions, la nuit avec des bougies volées chez les parents et rapportées clandestinement dans les manchons, ou au fond du jardin de récréation.

Au commencement, tout allait pour le mieux. Orpheline, accueillie par un _compagnon d'armes_ de ton père _mort au champ d'honneur_, élevée avec le fils de la maison, qui te regardait comme une seconde soeur, tu étais entraînée par la situation; rien n'y manquait: ton père, simple capitaine, homme sans naissance et sans fortune; ton frère d'adoption, riche et noble. Il y avait entre vous la question de la _mésalliance_, si chère et si commode aux romanciers allemands: un père inflexible, une malédiction, ta fuite dans une chaumière, etc.

Mais non, il faut que M. de Sommery, imbu de la philosophie du XVIIIe siècle, passe sa vie à parler contre les _préjugés_, et que, dès le premier chapitre, il vienne déclamer:

Les hommes sont égaux; ce n'est pas la naissance C'est la seule vertu qui fait la différence.

Il n'y a plus de roman; le fils t'aime, te demande à son père, qui dit: «Mais comment donc!...» Et l'on fait imprimer les lettres de faire part. Ce roman manqué, il s'en présentait un autre. Un jeune homme aux cheveux noirs, au langage énergique, aux muscles d'acier, apparaît aux milieu des sifflements du vent et des colères de la tempête; son oeil est perçant, sa voix vibrante. Tu te sens subjuguée; tu renonces à la fortune, _aux grandeurs_, pour la _simple cabane_ de pêcheur. Celui-là manque aussi, et cette fois par ta faute, car le jeune homme se conduit à merveille. Il ne brusque rien, il te tient les discours les plus corrects, les plus indiqués pour la circonstance; il te parle de la lune et des étoiles; il renonce à tout pour toi; il n'ose effleurer ta robe, et te demande presque pardon d'oser marcher sur la même terre que toi. En un mot, il se conduit comme un amant un peu bien élevé le doit faire vers la page 180 du premier volume.

Mais toi, tu trouves le livre mauvais, et tu le jettes pour reprendre le premier que tu avais jeté, et tu reviens à Arthur de Sommery.

Hélas! ma Clotilde, il n'y a rien à faire de ce côté-là; tu ne feras jamais de ce brave M. de Sommery un père capable de finir convenablement un premier volume. Il n'a à répondre à la demande de son fils que par le plus plat consentement. Il sera fier de cette mésalliance qui rendrait épileptique tout autre père; il n'aura qu'un regret, c'est qu'elle ne soit pas assez complète pour que son sacrifice à la philosophie en prenne plus d'éclat.

M. de Sommery, j'allais dire ton beau-père,--et il l'est peut-être déjà, tant votre situation est ridiculement simple!--M. de Sommery voudrait que ton père eût été un simple soldat; que dis-je? un mendiant! Il ne serait même pas bien fâché qu'il eût été un peu aux galères, parce qu'alors il y aurait un bon gros préjugé à braver. Mais la fille d'un capitaine!...

Dans les idées d'_égalité_ qui règnent aujourd'hui, c'est-à-dire d'abaissement des grands au-dessous des petits; dans ces idées où il n'y a de tyrannie que celle des opprimés, c'est toi qui braves le préjugé; toi roturière, tu consens à épouser un noble!

Presque tous les romans se faisaient autrefois sur cette thèse:

«_On a vu_ des rois épouser de simples bergères.»

Mais qu'a cela d'étonnant aujourd'hui? Quel obstacle sépare les bergères des rois jusqu'au moment où on ne trouvera plus de bergère assez simple pour consentir à épouser un roi?

Il ne me reste qu'un espoir, c'est que ton jeune forban, le Vatinel aux cheveux noirs, t'enlève en qualité de pirate, ou fende d'un coup de sa hache d'abordage la tête du jeune Arthur de Sommery, ton fiancé, et peut-être déjà ton époux.

Mais, sérieusement, une chose me console de voir qu'aucune de nous trois ne réussira à faire un petit roman; c'est la mauvaise humeur qu'aura Alida de ce mariage, qui te donnera un nom dont elle était si impertinente, et dont, malgré la parenthèse (née de Sommery), aucune de ses amies n'a la charité de la faire annoncer dans son salon.

Je ne te dis pas de me répondre: ta dernière lettre m'annonçait que tu avais autorisé l'amoureux Arthur à demander ta main à son père; le reste va tout seul. Tâche seulement que la noce se fasse à Paris; sinon je ne pourrai pas te tenir la promesse que nous nous sommes faite de nous servir réciproquement de demoiselle d'honneur.

ZOÉ.

XIII

_Clotilde à Zoé._