Clotilde

Part 3

Chapter 33,612 wordsPublic domain

Cet entretien avec Tony Vatinel, qui lui avait semblé ne pouvoir être retardé tant qu'elle l'avait cru impossible, elle n'en voyait plus, sinon la nécessité, du moins l'urgence, maintenant que rien ne l'empêchait plus. Un frisson qu'elle ne pouvait réprimer agitait tous ses membres; elle se levait, elle s'asseyait, elle regardait sa pendule: tantôt elle eût voulu que l'heure indiquée arrivât tout à coup pour ne pas lui laisser de réflexion, tantôt elle regardait avec terreur l'aiguille avancer fatalement. Elle cherchait dans sa mémoire les causes qui l'avaient conduite à donner un rendez-vous à Tony Vatinel, et elle ne les retrouvait plus. Arthur était amoureux d'elle; elle avait encouragé cet amour; elle marchait à son but. Avec de l'adresse et de la suite dans les actions et dans les idées, elle devait devenir madame de Sommery. Le père et la mère d'Arthur la chérissaient; elle n'était séparée d'Arthur que par des préjugés contre lesquels M. de Sommery n'avait pas passé une journée de sa vie sans faire au moins une phrase.

Que voulait-elle de Tony Vatinel? Être aimée de lui, c'était perdre tout ce qu'elle avait voulu, tout ce qu'elle avait rêvé; c'était rejeter le fruit de plusieurs années de soins, d'adresse, d'humiliations; c'était renoncer à ce nom, à cette fortune qui lui coûtaient déjà si cher!

Mais Clotilde aimait Tony Vatinel; il lui semblait qu'aimée de lui elle trouverait tout en lui. Il était si beau, si énergique, la fortune ne pourrait rien lui refuser; s'il l'aimait, lui, il saurait faire de ce nom obscur de Vatinel un nom dont elle serait fière, un nom que lui envieraient les autres femmes, un nom qui ne lui laisserait jamais regretter celui d'Arthur. S'il l'aimait, il deviendrait riche et puissant. Il devait exercer sur le monde entier cette puissance de fascination que possédait sur elle son regard.

A sa voix, tout le monde devait comme elle frissonner et obéir. Ah! quand cet homme fort sera amoureux, il se fera reconnaître au monde pour un de ses maîtres.

Et elle, Clotilde, cette énergie qu'elle a trouvée dans sa tête pour travailler en secret à la réalisation d'un plan déjà si avancé, combien elle sera doublée quand elle y ajoutera toutes les puissances de son âme; où n'arriveront-ils pas ensemble, unis, s'appuyant l'un sur l'autre!...

Oh! oui, il fallait lui parler, car, le matin, Arthur avait écrit à Clotilde: «C'est dans quelques jours la fête de mon père; je me jetterai à ses genoux, et je lui demanderai votre main.»

Ce soir-là encore, M. de Sommery l'avait appelée _ma fille_. Arthur l'avait alors regardée, et elle s'était sentie toute rouge. Il fallait parler à Vatinel; elle avait fait cent fois dans sa tête, de diverses manières, le _discours_ qu'elle voulait lui tenir. Ah! il est une heure; elle part; elle craint qu'on n'entende le bruit de son coeur, tant il bat fort dans sa poitrine. Elle tourne lentement la clef dans la serrure; elle sort, elle referme la porte, et elle glisse comme une ombre légère.

La lune s'est levée derrière Trouville et éclaire la mer, que l'on aperçoit de la hauteur à travers les branchages des haies qui bordent le chemin. Depuis longtemps, le vent s'est apaisé; la mer est muette comme l'air. Au milieu de ce profond silence, le moindre de ses mouvements cause un bruit qui l'effraye. Si sa robe touche un buisson, elle s'arrête, écoute, et n'ose retourner la tête. Le bruit de ses artères l'empêche d'entendre; elle se calme, personne ne la suit. Elle est seule, seule sous ces grands arbres qui projettent des ombres bizarres; elle avance; elle les fuit, et le chemin tourne en s'enfonçant un peu dans les terres. Tout à coup, elle aperçoit la niche de la Vierge, dans le mur, au coin d'une haie.

«Est-ce vous, Vatinel?--Est-ce vous, mademoiselle?--Mon Dieu! que j'ai peur!» Et elle s'appuya sur son bras comme si elle se fût sentie près de tomber. En effet, elle était pâle et extraordinairement émue. Pour Vatinel, il sentait les mots qu'il voulait dire lui serrer la gorge et l'étrangler; aussi se contenta-t-il, pendant quelque temps, de la regarder sans parler et sans presque respirer. Il étendit son manteau sur le banc de pierre placé au-dessous de la niche de la Vierge, et l'y fit asseoir.

Un homme jeune comme Vatinel, exalté comme lui, place si fort au-dessus des nuages la première femme qu'il aime, qu'il ne peut, sans une extrême surprise, lui voir faire quelque chose dans les humbles conditions de l'humanité.

Nous avons dit plus haut, et nous ne savons si notre phrase a été bien comprise, faute d'être claire, bien entendu, que Vatinel n'osait pas _aimer_ Clotilde et n'en était encore qu'à l'_adorer_. Le moment était venu brusquement de quitter pour l'autre le premier de ces deux sentiments. Clotilde, divinité quelques heures auparavant, devenait tout à coup une femme, sans rien perdre de son influence ni de son charme. Mais Vatinel était assailli de sensations qu'il n'avait jusque-là pas même soupçonnées. Il avait senti le corps de Clotilde sur son bras, et le frisson que lui causait toujours la présence de la jeune fille avait tout à coup changé de nature.

Clotilde était aussi en proie à des sensations toutes nouvelles. Ce n'était pas une fille romanesque. C'était moins encore une rêveuse. Les femmes en général le sont peu, ou du moins leurs rêveries restent circonscrites dans les espaces réels; elles n'ont pas au même degré que l'homme la perception de l'infini. Il faut que toute idée puisse se traduire à leurs yeux par une forme visible; leur religion est l'amour pour un Dieu fait homme. Mais, nous l'avons dit, Clotilde aimait Vatinel et elle était dominée par lui. Elle était sous l'empire d'une exaltation étrangère à sa nature; l'amour prenait pour elle un parfum tout mystique, et, en même temps que Clotilde devenait une femme pour Vatinel, Vatinel pour Clotilde devenait un Dieu.

Cependant, d'où ils étaient placés, ils voyaient toujours, au loin et sous leurs pieds, la mer mollement éclairée des pâles rayons de la lune.

VI

J'aime la nuit. A cette heure, l'homme qui veille possède à lui seul tout ce que, le jour, il lui faut partager avec tout le monde.

La lune est à lui avec ses bleuâtres clartés.

C'est pour lui seul que les acacias ouvrent leurs petites cassolettes blanches pleines de parfums.

A lui tout seul est cette belle voûte bleue du ciel avec ses étoiles d'or.

Et les chants mélancoliques du rossignol dans les chèvrefeuilles en fleurs.

Et, comme si ce n'était pas assez encore d'hériter ainsi, pendant plusieurs heures, de tous les gens qui dorment, le poëte qui veille voit pour lui la nature se remplir de créations nouvelles.

Les peupliers deviennent une longue file de grands fantômes noirs.

Le vent, dans les feuilles, lui dit des choses plus belles que la poésie et la musique n'en peuvent exprimer.

Les ombres de ses journées lui apparaissent, et ses amours morts se réveillent et viennent peupler avec lui cette terre dont il est le roi--jusqu'au jour.

Les vers luisants s'allument dans l'herbe comme les étoiles dans le ciel.

Tout se pare et s'embellit.

La nature, qui se trouvait suffisante le jour pour tous les hommes réunis, revêt pour le poëte seul de plus magnifiques atours. C'est que le monde entier, c'est la foule; le poëte, c'est l'amant...

VII

«Tony, dit Clotilde, parlez-moi! J'ai peur!--Que vous dirai-je, mademoiselle? reprit Tony. Tout ce que j'éprouve en ce moment est si nouveau pour moi, que je ne sais pas de mots pour l'exprimer. Il me semble que jusqu'ici j'ai toujours dormi et que je m'éveille après des songes fatigants. Tout est inconnu pour moi. J'ose vous dire que je vous aime, et j'ose croire que vous m'aimerez; les arbres qui sont au-dessus de nous, le ciel qui est au-dessus des arbres, ne sont ni les arbres ni le ciel que j'ai vus jusqu'ici; les étoiles ont un éclat inusité; le vent, des parfums que je respire pour la première fois. Il faut que je rapprenne à vivre, à respirer, à parler, pour un autre air, pour d'autres sensations. Je vous aime, mademoiselle, et je comprends que ce sera là toute ma vie, que cet amour la remplira et en chassera tout ce qui n'est pas vous.» C'était, à peu de chose près, les mêmes paroles qu'Arthur avait dites à Clotilde, et cependant, prononcées par Tony Vatinel, elles lui semblaient une céleste musique qu'elle écoutait avec son âme. Aussi n'eût-elle pas trop fait attention au sens des dernières paroles de Tony, s'il ne se fût avisé de les paraphraser.

«Oh! oui, ajouta-t-il, toute ma vie est là, en vous, en votre amour; ambitions, honneurs, richesses, je n'ai plus besoin de rien, je ne veux plus rien; la plus misérable cabane au bord de la mer, le travail le plus dur et le plus pénible, et je serai le plus riche et le plus digne d'envie des mortels, si vous me permettez de vous aimer, si vous m'aimez vous-même. Ah! mademoiselle, tout ce que recherchent et envient les autres hommes: l'_or_, ce _vil métal_ qu'ils ont déifié; ces distinctions de la naissance et de la gloire, tout cela a été inventé pour remplacer ce bonheur que l'amour que je ressens pour vous me fait connaître. Oh! je comprends l'indifférence que j'avais toujours ressentie pour tout cela: c'est que j'attendais une passion, la seule qui pût remplir mon coeur, et le remplir si entièrement, que rien n'y pourrait subsister en même temps.»

Il eût été singulier de voir le visage de Clotilde pendant que Tony Vatinel lui tenait ce langage passablement bucolique. Elle restait la bouche entr'ouverte et les sourcils élevés, en proie au plus grand étonnement. Ce n'était plus là le Vatinel qu'elle avait imaginé, le Vatinel qui, tirant de son amour une puissance invincible, devait arracher à la fortune les plus brillantes faveurs; se faire, à force d'énergie, un nom et une position, et ne pas laisser regretter à Clotilde le sacrifice qu'elle voulait lui faire du nom, du rang et de la fortune que lui offrait Arthur de Sommery.

Cependant elle se remit bientôt en pensant que ce que disait Tony n'était que l'expression de ses sensations du moment, et elle lui dit:

«Comprenez-vous, Tony, tout ce que l'amour doit donner d'énergie? Comprenez-vous comme la volonté des autres hommes doit céder devant celle d'un homme amoureux; comme tout doit lui devenir facile; comme il doit se sentir fort et invincible; comme il doit être heureux de conquérir, pour celle qu'il aime, les richesses et les honneurs, et faire d'elle la plus heureuse et la plus enviée des femmes? Comprenez-vous tout ce qu'il doit y avoir de bonheur à justifier son choix, à lui pouvoir dire: «Aucun homme n'eût pu te donner autant que moi; ce choix que tu as fait par amour, tu pourrais le faire par ambition, par intérêt, par vanité?»--Qu'est-ce que tout cela, mademoiselle, reprit Tony Vatinel, auprès de l'union de deux coeurs, auprès d'un amour partagé? Qu'a besoin de fortune celui qui n'a rien rencontré dans toute la vie qui lui semblât aussi précieux que cette fleur, que vous avez laissée tomber l'autre jour?»

Et Vatinel tira d'une poche placée sur sa poitrine une petite fleur sèche qu'il posa sur ses lèvres.

Clotilde se sentit émue, et elle allait tendre la main à Tony en lui disant: «Je vous aime aussi, moi!» lorsqu'il ajouta: «Je ne changerais pas cette fleur pour le grand cordon de la Légion d'honneur. Tout le temps que j'enlèverais à mon amour, fût-ce une minute, pour devenir l'homme le plus riche du monde, me semblerait du temps tristement perdu. Si vous m'aimez, Clotilde, c'est-à-dire si, d'un seul mot, vous me donnez plus de bonheur que je n'ai jamais cru qu'en contînt la vie, jamais nous ne quitterons ces lieux, où je vous ai vue pour la première fois. La petite fortune que m'a amassée mon père suffira à nos besoins. L'amour sera notre luxe. Ici, d'ailleurs, mademoiselle Clotilde, tous les sentiments ont plus de grandeur et d'élévation; je ne voudrais pas éparpiller dans les soucis et les plaisirs de Paris des jours arrachés à une vie que votre amour rendrait si heureuse.»

Chaque mot de Vatinel produisait sur Clotilde un effet bizarre. Clotilde était ambitieuse par tempérament; l'amour que lui avait inspiré Vatinel n'était qu'un accident dans sa vie, une graine tombée sur un sol aride, qui germe, s'élève, fleurit et meurt après avoir exhalé de sa pâle corolle un parfum languissant. Quelque doux que lui parût l'amour depuis qu'elle connaissait Tony Vatinel, elle ne le regardait cependant que comme un luxe qui ne pouvait prendre rang qu'après les nécessités de la vie, c'est-à-dire une grande fortune et une belle position dans le monde.

Aussi les idées champêtres de Vatinel lui faisaient perdre tout son prestige aux yeux de Clotilde. Elle se sentait plus forte que lui; il lui fallait soutenir et entraîner cet homme fort, sur lequel elle avait cru pouvoir s'appuyer. Ses indécisions cessèrent, et, avant que Tony eût cessé de parler, elle avait résolu d'épouser Arthur et ne songeait plus qu'à se tirer de l'embarras où l'avait mise sa démarche auprès de Tony, démarche causée par un moment d'hallucination ou d'ivresse dont elle ne pouvait plus se rendre compte.

Elle plaça sa petite main sur le bras de Vatinel, et lui dit:

«Tony, je ne me suis pas trompée en vous jugeant un bon et noble coeur, et je ressens pour vous une véritable amitié. J'ai deviné que vous vous laissiez entraîner par un sentiment plus vif, et j'ai voulu vous arrêter. Mon coeur n'est pas libre.» Tony devint froid et pâle. «Mon coeur n'est pas libre, et, ce qui est un secret pour tout le monde, j'ai voulu que ce n'en fût pas un pour vous. J'ai tout bravé pour vous parler cette nuit, parce que j'ai cru m'apercevoir que vous aviez souffert, ce soir, et que vous aviez souffert pour moi. J'ai eu en vous la confiance qu'on accorderait à un ancien ami. Je veux que vous soyez mon ami; l'amour, dans un coeur comme le vôtre, doit être capable des plus grands et des plus nobles sacrifices. Quand je vous aurai dit que je vais me marier, et que ce mariage fera mon bonheur, je suis sûre que, s'il était en votre puissance de le rompre, vous ne voudriez pas le faire.» Tony restait immobile et étourdi de la chute qu'il venait de faire du haut de ses espérances.

Clotilde continua: «L'homme que j...» Elle n'osa pas finir ce mot. «L'homme que je vais épouser est M. Arthur de Sommery. Vous avez eu ce soir un peu d'aigreur contre lui; il ne faut plus que cela arrive. Si vous m'aimez réellement, vous ne pouvez haïr l'homme auquel je crois pouvoir confier ma destinée!» Tony ne répondit pas, malgré l'intention interrogative que Clotilde avait donnée à sa phrase. «Ne voulez-vous donc pas, Tony, dit-elle en prenant sa main, qu'il avait laissée tomber le long de son corps, ne voulez-vous donc pas de toute cette part de mon coeur que je vous réserve et que je vous donne? Voulez-vous être l'ennemi de mon bonheur et le mien?»

Tout en parlant, elle avait repris le chemin de la maison de Sommery, et elle marchait, et Tony, absorbé, la suivait machinalement.

«Tony, dit-elle, vous réfléchirez à mes paroles; je vous aime comme une soeur. Voudrez-vous repousser cette affection que je vous offre? vos actions seront votre réponse. Si vous acceptez, si vous partagez ce sentiment, vous aimerez Arthur et vous éviterez tout ce qui peut l'alarmer. Si vous faites autrement, je saurai que penser de votre attachement, je verrai que je me suis trompée, et je renfermerai dans mon coeur...»

A ce moment, on était arrivé devant la petite porte de la maison. Tony dit: «Mademoiselle, je n'aimerai ni M. Arthur ni vous, et je ne vous reverrai jamais ni l'un ni l'autre.» En disant ces mots, il tourna la maison et disparut.

Clotilde tremblait et ne pouvait ouvrir la porte, dont la serrure lui semblait vaciller et éviter la clef qu'elle tenait à la main.

Mais, une fois entrée, une fois qu'elle eut fermé en dedans la porte de sa chambre, son coeur se desserra, et elle dit: «Ah! mon Dieu! je vous remercie.»

Elle ne pouvait songer sans effroi combien elle avait manqué d'engager toute sa vie, ou plutôt de la perdre; et elle cherchait en vain les traces de la pensée ou plutôt de la folie qui l'avait conduite jusque-là. Elle passa le reste de la nuit à répondre à la lettre d'Arthur.

VIII

Ce pauvre Tony Vatinel nous fait réellement grande pitié avec son mépris pour l'_or_, ce _vil métal_, comme il l'appelle. Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu'on ouvrit devant nous une _caisse_, une vraie _caisse_ en fer, avec de gros clous et une serrure à secret; une de ces caisses qui coûtent si cher, qu'une fois que nous l'aurions payée, nous n'aurions plus rien à mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de l'or et de l'argent de toute sorte. Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait l'or et les billets de banque. Par moments, c'était un bruit confus de voix claires et aiguës ou fêlées et un frôlement de papiers; d'autres fois, une seule voix prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble, et, quand la caisse fut fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que nous nous rappelons:

UNE PIÈCE DE DIX SOUS, d'une petite voix flûtée.

Un bon vieux petit livre relié en parchemin,--un Horace chez les bouquinistes,--une contre-marque au théâtre de la Gaieté.

PLUSIEURS PIÈCES DE DEUX SOUS, d'une voix de cuivre.

Des aumônes aux pauvres aveugles, des petits cierges à faire brûler devant la chapelle de la Vierge à l'église.

UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS.

Une bouteille d'aï, une bouteille d'esprit et de gaieté, une bouteille d'insouciance une bouteille d'illusions.

TROIS PIÈCES DE CINQ FRANCS, à l'unisson.

Un beau bouquet pour la femme que l'on aime, des camellias rouges comme ses lèvres. Le bouquet, entre tous ceux qu'on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné, conservé, et, le soir du bal, on le tiendra à la main; les rivaux seront furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous un manteau de moire grise, on rendra à l'heureux son bouquet, sur lequel il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser, il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camellias.

UN LOUIS D'OR.

La discrétion de la femme de chambre de celle que tu aimes; la femme de chambre elle-même, si tu veux, si elle est jolie; un dîner avec un camarade que l'on n'a pas vu depuis longtemps et que l'on rencontre sur le boulevard, marchant dans l'ombre pour que le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d'un habit trop vieux; les souvenirs de l'enfance au dessert, la jeunesse, les illusions, la gaieté, le souvenir des premières amours.

UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS.

Veux-tu ce beau bahut gothique, à figures de bois, richement sculpté?

TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS, d'une petite voix grêle et chiffonnée.

Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d'acier, que tu admirais l'autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le montait sous les fenêtres de la femme que tu aimes? Veux-tu ce châle de cachemire vert, qu'un autre va donner demain, et qui sera le prix de bien douces faveurs?

BILLETS DE MILLE FRANC, dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que les uns trouveraient que nous n'en mettons pas assez, les autres que nous en mettons trop.

Veux-tu une femme vertueuse? veux-tu des vierges au boisseau? veux-tu des myriades d'épouses invincibles? Ne souris pas avec cet air d'incrédulité; celles qui refuseraient de l'argent, accepteront des fleurs, des plaisirs, des sérénades, des fêtes; elles accepteront l'admiration de ton luxe et la beauté qu'il te donnera... Veux-tu des princesses?... Veux-tu des reines?... Veux-tu des impératrices?

UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis en paquet.

Veux-tu des prairies à toi, des arbres à toi, de l'ombre à toi, des oiseaux, de l'air, des étoiles à toi? Veux-tu la terre? Veux-tu le ciel?

BEAUCOUP MOINS DE BILLETS.

Veux-tu des consciences d'hommes incorruptibles? Veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix? Veux-tu être grand homme? Veux-tu être homme incorruptible? Veux-tu être demi-dieu, dieu, dieu et demi?

IX

A quelques soirs de là, l'abbé Vorlèze annonça qu'il avait quelque chose à demander à M. de Sommery. Il y avait plusieurs jours que l'on aurait pu le deviner, tant le pauvre abbé avait encore accru l'humilité habituelle de ses allures, tant sa voix était faible et respectueuse. Depuis trois jours, en effet, il était parti sans avoir osé commencer l'attaque qu'il méditait presque toujours. Au moment où il ouvrait la bouche, quelques sarcasmes de M. de Sommery lui faisaient comprendre le peu de chances de succès que rencontrerait sa démarche. Aussi est-ce pour ne plus pouvoir reculer qu'il avait déclaré en arrivant l'intention de livrer bataille.

Il débuta par une chance assez favorable: il perdit deux parties d'échecs. Le pauvre abbé était un homme si simple de coeur, que nous n'osons pas penser qu'il les ait perdues volontairement. D'ailleurs, sa préoccupation était plus que suffisante pour lui donner un désavantage marqué. Quand il crut le moment opportun, il dit le plus négligemment possible, et comme si les paroles fussent tombées de ses lèvres sans qu'il le fît exprès: «C'est dans quatre jours la Fête-Dieu.»

M. de Sommery caressa Baboun, voulant montrer par un air distrait qu'il ne supposait pas que ce fut à lui que l'abbé s'avisait de parler de Dieu. «Et le temps sera magnifique,» continua l'abbé.

M. de Sommery réveilla tout à fait Baboun, et le fit sauter deux fois par-dessus sa canne.