Clotilde

Part 18

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Et Tony, si fort contre la douleur, ne sut pas résister à tant de félicité; il resta près de Clotilde, sans connaissance, sa tête pâle, renversée et baignée dans ses cheveux noirs épars sur l'oreiller. Clotilde, les yeux mouillés de larmes voluptueuses, eut peur et mit la main sur le coeur de Vatinel; elle le sentit battre, et baisa légèrement le beau front de son amant. «Ah! oui, je l'aime, se disait-elle, et cet amour a purifié mon coeur. Je n'y sens plus de haine. Je n'ai plus qu'un désir, c'est d'aller au loin avec Tony Vatinel cacher un bonheur que nous avons acheté par tant de combats.»

Le tonnerre continuait à gronder, et des éclairs venaient de temps en temps éclairer la chambre.

Clotilde baisa encore le front de Vatinel. «J'ai donc un amant!» dit-elle.

Et son orgueil éleva un moment la voix dans son coeur contre Vatinel; mais elle ne tarda pas à ajouter: «O le plus beau, le plus noble des hommes! mon Tony! comme je suis aimée!»

Tony Vatinel ouvrit les yeux. «Marie, dit-il, où es-tu? Viens dans mes bras, viens sur mon coeur, viens me dire que je ne me trompe pas, que tout ce qui s'est passé cette nuit n'est pas un rêve, un horrible, un charmant rêve.--Ah! Vatinel, dit Clotilde, et moi qui avais juré...--Vous n'avez pas trahi votre serment, répondit Tony Vatinel. Clotilde, votre mari est mort!»

LXII

«Mort! mort! s'écria Clotilde épouvantée. Mort! et comment est-il mort?--Marie, dit Vatinel sans lui répondre, maintenant, tu es à moi. Veux-tu renoncer à tout, à ta position, à ta fortune, à ta réputation? Veux-tu t'enfuir avec moi? Je n'ai à te donner pour tout cela que mon amour et ma vie.--Mais répondez-moi donc, continua Clotilde. Est-ce donc vrai, ce que vous dites, qu'Arthur est mort? Et comment cela se fait-il? On l'a donc tué? Mais qu'avez-vous donc à la main? Tony, qu'avez-vous? vous êtes blessé?--Arthur est mort, reprit Tony Vatinel. Marie, veux-tu maintenant être à moi? veux-tu me donner ta vie, comme je t'ai, depuis longtemps, donné la mienne?...veux-tu?...--Mais c'est impossible, vous me trompez. Comment le savez-vous?--Arthur est mort, répéta encore une fois Vatinel. Ordonne maintenant de notre sort à tous deux.--Ma tête est perdue en ce moment, je ne comprends rien, je ne veux rien, je ne sais rien, répondait Clotilde, qui n'osait plus faire de nouvelles questions, et qui ne regardait Vatinel qu'avec effroi. Laissez-moi le temps de penser, de réfléchir, de savoir. Allez-vous-en, voici le jour. Au nom du ciel, allez-vous-en! je me meurs...»

Vatinel regarda Clotilde d'un regard triste et solennel, et sortit sans parler.

La force abandonna alors Clotilde, que l'on trouva évanouie dans son lit.

Quand elle revint à elle, elle ne se rappelait rien, qu'une impression confuse de choses charmantes et terribles. Elle pensait avoir rêvé, tant elle trouvait d'incohérence dans les souvenirs qui se réveillaient un à un dans son esprit.

Au déjeuner, on dit: «Arthur arrivera aujourd'hui ou demain. Quel bonheur qu'il n'ait pas été en route par cet affreux ouragan de cette nuit!--Non, non, se disait Clotilde, ce n'est pas vrai, c'est l'orage qui m'a épouvantée. Oh! cependant Tony, ses caresses, ses baisers, sa voix... Non, je me rappelle... il m'a bien dit... Mais c'est impossible! il m'a trompée... Comment faire?... comment le voir?... Je ne puis lui écrire de semblables choses... Je ne pourrai supporter cette situation encore une journée sans devenir folle. Comment se fait-il que cette vengeance que j'ai tant désirée, que j'ai tout fait pour amener, m'inspire tant d'effroi? Quelle lâcheté y a-t-il dans mon coeur?»

Et, chaque fois que quelqu'un frappait à la porte, elle se sentait froide et pâle. Si on parlait un peu haut au dehors, elle s'attendait à entendre la terrible nouvelle. Il y avait dans la maison une gaieté qui lui faisait horriblement mal. Madame de Sommery donnait des ordres pour un approvisionnement extraordinaire. «Il faut tuer des pigeons, disait-elle; Arthur les aime beaucoup.»

Clotilde sentait que son profond abattement à elle contrastait avec le mouvement du reste de la maison. Une ou deux fois, on remarqua tout haut qu'elle était triste.

Toute la journée se passa sans qu'on entendît parler de rien. «Allons, dit-elle, Tony m'a trompée. Mais cette blessure, ce visage si pâle quand il est arrivé.»

Et elle expliquait tout par l'orage, par un accident. Et, d'ailleurs, ne l'avait-elle pas vu bien des fois aussi pâle et aussi agité, parce qu'elle avait dit un mot qui ne lui plaisait pas, ou qu'elle était un peu plus décolletée que de coutume?

On frappa précipitamment à la porte. Les idées de Clotilde avaient pris une telle direction, qu'elle s'attendait à voir entrer Arthur. C'était l'abbé Vorlèze qui demandait à parler à M. de Sommery, et l'emmena dans le jardin.

LXIII

Comme je l'ai dit, depuis sa brouille avec M. de Sommery, l'abbé Vorlèze allait presque tous les soirs passer, à se promener au bord de la mer, le temps consacré, avant la brouille, à jouer aux échecs. Ce jour-là, l'abbé était allé voir les traces de l'ouragan.

Le vent était tombé comme de lassitude; mais la mer avait reçu un si fort ébranlement jusque dans ses profondeurs, qu'elle se balançait encore tout entière. Des algues, des varechs et une foule d'herbes marines de toute sorte avaient été jetés sur la plage à une distance où la mer n'arrive jamais; ce qui donnait la mesure de la fureur avec laquelle elle avait lancé ses lames sur la terre, comme pour l'engloutir.

Ce bouleversement était encore attesté par cela que, parmi ces herbes marines, il y en avait d'entièrement étrangères à la côte de Trouville, qui avaient évidemment été arrachées fort loin, et emportées par la mer furieuse. Il y avait aussi des poissons morts et des pièces de bois.

Le soleil était pâle et comme malade; il se couchait dans un ciel calme et pur, qu'il sablait d'or.

La mer descendait, mais son reflux était presque insensible. On eût dit qu'elle était fatiguée. L'abbé Vorlèze regarda le soleil disparaître dans la mer, et resta assis sur une roche, où la nuit le surprit plongé dans ses méditations.

D'abord il avait remercié Dieu des bornes infranchissables qu'il a imposées à la mer: puis il avait songé combien, depuis qu'il était à Trouville, il avait assisté de fois à de semblables tempêtes, et combien de malheureux avaient été engloutis par l'Océan. «Mon Dieu, dit-il, ayez pitié d'eux! La mort du noyé est une mort terrible; ce n'est plus cette mort à laquelle on s'essaye toute la vie par le sommeil de chaque jour; ce n'est plus cette mort qui consiste à s'endormir une fois de plus sur l'oreiller où l'on s'endormait chaque soir depuis cinquante ans. C'est une mort mêlée de rage, de lutte, de désespoir, de blasphèmes. On n'est pas préparé par l'affaiblissement successif des organes; on n'arrive pas à n'être plus par des transitions imperceptibles. Ce n'est pas un dernier fil qui se brise, ce sont tous les liens qui se rompent à la fois. On meurt au milieu de la force, de la santé: on meurt tout vivant!»

Et l'abbé Vorlèze pria pour tous ces morts sans sépulture, sans croix pour marquer la place où ils sont, sans parents et sans amis qui vinssent pleurer et prier sur eux. «O mon Dieu! continua-t-il, ayez pitié d'eux! dans cette mort violente que vous leur avez infligée, ils n'ont eu auprès d'eux ni amis pour les consoler, ni prêtres pour les réconcilier avec vous. Dans ces immenses solitudes de l'Océan, ils ont poussé des cris de douleur et de désespoir que le fracas des vents et de la tempête n'a pas empêchés d'arriver jusqu'à vous, ô mon Dieu!»

Et l'abbé passa deux ou trois fois la main sur son visage; il ne pouvait écarter l'image de ces corps pâles et roides des noyés. La lune montait lentement derrière les maisons de Trouville et ne jetait encore qu'une faible lueur qui restait au ciel. C'était l'heure où tout prend, dans la nature, des formes bizarres, l'heure où il semble que tous les objets se déguisent pour aller à quelque bal infernal et fantastique, où les peupliers deviennent des fantômes noirs, et chaque pierre du cimetière un corps mort avec son linceul. C'est l'heure des hallucinations, c'est l'heure où l'on croirait que ces figures bizarres et ces aventures étranges que nous voyons dans nos rêves se montrent et se passent réellement pendant que nous dormons.

Des pointes de roche dépouillées semblaient à l'abbé Vorlèze des cadavres étendus. Il pria encore pour chasser ces visions, et ne put y réussir. Loin de là: les prestiges et les illusions augmentèrent à un tel degré, qu'il finit par assister à un spectacle horrible. Il vit un mouvement dans les longues algues qui flottaient à la surface de l'eau, puis il parut une tête, une jeune tête blonde d'enfant; d'une petite main livide, il écarta les herbes et rejeta en arrière ses cheveux, qui retombaient appesantis par l'eau sur sa figure pâle. L'abbé reconnut cet enfant, il s'était noyé peu de mois auparavant en allant aux équilles. L'enfant dit, d'une voix douce: «La mort n'a pas été un mal pour moi; elle m'a pris dans l'enfance, c'est-à-dire dans l'ignorance, sans que j'aie eu rien à regretter de ce que je laissais dans le passé, puisque je n'avais pas de passé, ni rien de ce que m'eût promis l'avenir, auquel je n'avais encore rien demandé. Cherche dans ta vie combien il y a de tes jours que tu voudrais recommencer et pense que mon avenir aurait été ton passé. Je n'ai pas besoin de tes prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici? T'es-tu, hier, noyé comme moi?»

Et d'un autre point du rivage un corps plus grand sortit des algues. L'abbé Vorlèze se rappela qu'auparavant une femme s'était, par un désespoir d'amour jetée à la mer en cet endroit. Elle écarta les herbes, sortit de l'eau jusqu'à la ceinture, rejeta ses cheveux en arrière et dit: «Samuel Aubry ne m'a-t-il jamais vue quand, la nuit, je vais appliquer mon visage pâle aux vitres de sa chambre? ou suis-je si changée qu'il ne me puisse plus reconnaître? Je n'ai pas besoin de tes prières. Dis seulement à Samuel de me regarder quand je vais la nuit derrière ses vitres. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que fais-tu ici la nuit? T'es-tu, hier, noyé comme moi?»

Et ce corps pâle sortit de l'eau et se dirigea vers la maison de Samuel Aubry.

Un autre corps, d'une force athlétique, sortit de l'herbe non loin de celui-là; il écarta les herbes, rejeta ses cheveux en arrière et dit: «A-t-il péri du monde cette nuit? Je suis André Méhom. J'ai été enfant de choeur du curé de Trouville, et je me suis noyé en allant au secours d'un bâtiment naufragé. Je n'ai pas besoin de prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? T'es-tu, hier, noyé comme nous?»

Et alors, de toutes parts, l'abbé vit sortir de l'eau et des algues des hommes, des femmes et des enfants, tous pâles, tous écartant les herbes pour passer, et rejetant leurs cheveux en arrière. Ils se firent gravement entre eux des signes d'intelligence, et tous se mirent à parler d'une voix étrange qu'on sentait plus qu'on ne l'entendait, car tous parlaient à la fois, et, cependant, ne diminuaient rien du silence morne et froid qui régnait dans la nature, et voilà ce qu'ils murmuraient: «Les morts ne perdent que les jours, et les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Quelle différence fais-tu entre les vivants qui dorment la nuit et nous qui dormons le jour sur des lits d'algues et de varechs, au fond des mers? Voici l'heure où les morts du cimetière sortent de leurs tombeaux, comme nous, et se promènent sous les berceaux de chèvrefeuilles que leur font les vivants. Voici que nous allons visiter ceux qui nous ont aimés, et qui nous prennent pour des rêves. Nous jouissons d'un calme et d'une paix éternels; nous nous appelons vivants et nous vous appelons morts, car votre vie à vous n'est qu'un combat et une agonie. Sois le bienvenu! Nous attendions du monde cette nuit après la tempête d'hier. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? T'es-tu donc, hier, noyé comme nous?»

Et de nouveaux corps paraissaient sur les eaux, et ils devinrent nombreux comme le galet de la mer.

L'abbé Vorlèze hâta le pas pour échapper, par le mouvement, à ces prestiges qui lui faisaient dresser les cheveux sur la tête, et il se mit à marcher à pas précipités. Mais, tout à coup, ses pieds heurtèrent à quelque chose; il frémit et il lui sembla qu'un vêtement de glace descendait depuis sa tête jusqu'à ses pieds; tout le rêve s'évanouit devant une réalité. Ce que l'abbé Vorlèze avait touché du pied, ce n'était pas une pierre, c'était un corps, c'était un cadavre!

Le premier mouvement de l'abbé fut de se relever brusquement, puis il revint, se pencha sur le corps, chercha si son coeur battait encore; il était froid et roidi par la mort.

La lune, qui avait monté, éclaira le corps; et l'abbé se redressa en s'écriant: «Ah! mon Dieu! Mais c'est impossible! dit-il. Il devait revenir par terre.»

Il se pencha encore, se mit à genoux, écarta les cheveux du mort. «Oh! mon Dieu! dit-il, c'est bien lui! Aidez-moi, mon Dieu, dans les tristes devoirs que j'ai à remplir.»

Alors il traîna le corps jusqu'au pied de la falaise, pour que la mer, en remontant, ne vînt pas l'entraîner; il fit une courte prière et se dirigea vers le château, où il demanda à parler à M. de Sommery, et l'emmena dans le jardin.

LXIV

L'abbé avait, tout le long du chemin, préparé son discours et ses précautions oratoires; mais, quand il fut au fond du jardin avec M. de Sommery, il se prit à pleurer et lui dit: «Mon cher monsieur de Sommery, il faut du courage pour ce que j'ai à vous apprendre. Il vous est arrivé un grand malheur.--Qu'est-ce? dit le colonel.--O mon Dieu! dit l'abbé, donnez à ce pauvre père la force et le courage, car toute force vient de vous.--Arthur! s'écria M. de Sommery, où est Arthur?

L'abbé baissa la tête sans répondre.

«Parlez! parlez! s'écria M. de Sommery; il est malade, n'est-ce pas, il est blessé?--Il est mort! dit l'abbé.--Mon fils! s'écria M. de Sommery d'une voix forte et éclatante qui résonna dans toute la maison, mon fils Arthur est mort! O mon Dieu! ayez pitié de moi!» Et le vieux soldat tomba sur un banc et se mit à pleurer.

Au cri du colonel, tout le monde accourut au jardin.

LXV

Excepté cependant Clotilde. Tony Vatinel était auprès d'elle et lui disait: «Marie, veux-tu me suivre?--Éloignez-vous, sauvez-vous! disait Clotilde; entendez-vous ce tumulte dans la maison? Sauvez-vous!--Marie, veux-tu me suivre? répéta Tony froid et impassible.--Au nom du ciel, fuyez! répondit Clotilde.--Marie, dit une troisième fois Tony Vatinel, veux-tu me suivre?--Allez-vous-en! répondit encore Clotilde.--Adieu donc, Marie,» dit Tony Vatinel.

Et il s'en alla.

LXVI

On fit rentrer M. de Sommery dans la maison, et alors il fut entouré de toute sa famille. Par l'ordre de l'abbé, des domestiques, avec une lanterne et une civière, vinrent avec lui relever le corps d'Arthur de Sommery, que l'on rapporta tristement dans la maison, dans cette maison préparée pour la fête de son retour, dans cette maison toute pleine des petits soins industrieux de sa mère.

Le matin, le maire Vatinel vint _constater le décès_. L'abbé Vorlèze dit à M. de Sommery: «Mon ami, mon pauvre ami! frappé par Dieu, reconnaissez sa puissance, et demandez-lui le secours et la force dont vous avez besoin. Ce n'est qu'à l'homme présomptueux, qui se croit assez fort sans sa divine assistance, qu'il laisse arriver des malheurs plus grands qu'il ne peut les supporter.--Monsieur de Sommery, dit Vatinel le maire, quelles sont vos intentions pour l'enterrement?--Mon cher ami...» dit l'abbé Vorlèze.

LXVII

Mais, comme l'abbé Vorlèze allait parler, le médecin de la commune arriva; l'abbé ressentit une sorte de plaisir de voir un peu retarder le coup qu'il avait à porter.

Le médecin constata qu'Arthur de Sommery était mort d'une balle de pistolet qui avait traversé la région du coeur.

On se perdit en conjectures; on ne connaissait pas d'ennemis à Arthur, du moins dans le pays, et on trouvait encore sur lui une montre et plusieurs pièces d'or. Le maire fit son procès-verbal.

Clotilde s'était retirée et renfermée dans sa chambre.

«Mon bon ami, mon cher colonel, dit le curé, vous ne serez, n'est-ce pas, aujourd'hui, ni orgueilleux ni incrédule? La vanité de ne pas paraître changer d'opinion n'osera pas élever la voix dans le coeur d'un père qui vient d'être privé de son fils?--Que voulez-vous dire, monsieur Vorlèze? dit M. de Sommery d'un ton sévère.--Rien qui puisse vous blesser, mon pauvre ami; je sais la puissance et l'obstination de certaines idées, hélas! bien répandues aujourd'hui. Mais je vous connais, vous avez un bon et noble coeur. Toutes ces phrases de fausse philosophie dont vous vous servez habituellement ne sont pas dans votre coeur: c'est une malheureuse vanité qui vous les fait prononcer, mais vous n'en pensez pas un mot.»

Le pauvre abbé avait tort quand il prétendait connaître M. de Sommery; il prenait le meilleur moyen, en parlant ainsi, pour ne pas réussir dans ce qu'il désirait.

S'il avait parlé à part, ou s'il avait dit au colonel: «Vous avez vos idées, gardez-les; mais, pour ne pas scandaliser des gens plus faibles que vous, pour flatter la douleur maternelle de madame de Sommery, ne vous mêlez de rien, laissez faire;» certes, le colonel se fût rendu à ce qui était peut-être son désir secret à lui-même.

Mais, attaqué aussi maladroitement, il répondit: «Mon fils, victime d'un lâche attentat, peut paraître devant Dieu, comme j'y paraîtrai moi-même; croyez-vous, monsieur Vorlèze, que Dieu attende votre messe de demain pour savoir ce qu'il a à faire?»

Malheureusement, le médecin de la commune partageait les idées de M. de Sommery; c'était lui qui envoyait au journal du département les _abus de pouvoir_ du garde champêtre, suspect de tendre à l'absolutisme.

Il applaudit M. de Sommery d'un mouvement de tête. Dès ce moment, M. de Sommery se vit des spectateurs, se sentit sur un théâtre, et rentra dans son rôle philosophique.

L'abbé parla, menaça, prit tous les moyens. M. de Sommery refusa de rien écouter; le pauvre abbé se retira triste et confus auprès de madame de Sommery et d'Alida Meunier. «Eh bien, dit madame de Sommery, monsieur l'abbé, qu'avez-vous obtenu?--Hélas! madame, rien, absolument rien.--Quoi! mon fils ne sera pas porté à l'église?--Non, madame.--Mais c'est affreux! c'est impossible!--M. de Sommery n'a rien voulu entendre, madame.--Ah! monsieur Vorlèze, je vous en prie, ne vous découragez pas.--Je reviendrai ce soir, madame; la triste cérémonie n'est que pour demain matin.--Ah! oui, monsieur l'abbé, je vous en prie, venez.--Et vous, madame, ne tenterez-vous aucun effort?--Si vous échouez encore, monsieur l'abbé, je crois... je sens que j'aurai un courage que je n'ai jamais eu une seule fois dans toute ma vie. Je parlerai à M. de Sommery; mais je n'espère rien de moi; jamais je n'ai exercé sur lui la moindre influence, même pour les choses sans importance.--Je reviendrai ce soir, quoique j'aie déjà employé toutes les ressources que me donnent mon expérience et ma _connaissance des hommes_.»

Pauvre abbé!

LXVIII

Le soir, l'abbé crut inventer quelque chose de miraculeux en amenant trois ou quatre personnes pour lesquelles M. de Sommery avait quelque déférence. Il ne s'apercevait pas que c'était encore _un public_ qu'il amenait, et que le colonel ne pourrait quitter le rôle commencé. Il échoua complétement, et s'attira même quelques paroles dures de M. de Sommery.

Il rentra auprès de madame de Sommery et lui rendit compte du mauvais succès de sa nouvelle démarche. «Quoi! dit madame de Sommery, il a encore refusé? Oh! cette fois, j'aurai de la force et du courage; je ne laisserai pas mon enfant sans les secours de la religion; je vais lui dire que je le v...»

LXIX

A ce moment entra M. de Sommery; il avait congédié les personnes amenées par l'abbé. Madame de Sommery fut atterrée et ne trouva plus de voix pour achever le mot commencé; seulement, elle joignit les mains et tomba à genoux devant son mari. Le colonel se sentit ému, et s'irrita de son émotion. «Monsieur Vorlèze, s'écria-t-il, voulez-vous donc mettre le trouble et la désunion dans ma maison? Les prêtres n'ont-ils donc de respect pour rien? et ne se mêlent-ils à nos infortunes les plus cruelles que pour nous dominer?» L'abbé voulut recommencer un discours. «Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery en l'interrompant, vous me permettrez de ne pas faire aujourd'hui de controverse avec vous, n'est-ce pas? et vous comprenez que nous avons besoin de silence et de solitude.»

L'abbé se retira.

M. de Sommery ne voulut pas rester avec sa femme, et alla s'enfermer dans sa chambre, où il resta dans une grande agitation, se promenant à grands pas en long et en large, s'asseyant, se relevant et recommençant à marcher. Il sortit de sa chambre vers dix heures du soir, et descendit en bas. Il trouva les gens qui veillaient le corps; ils avaient mis près de lui de l'eau bénite et une branche de buis. Il fronça le sourcil, il ouvrit la bouche et ne parla pas, puis remonta. En passant devant la chambre de sa femme, il l'entendit qui pleurait, et retourna dans sa chambre, où il resta une demi-heure dans la même agitation; après quoi, il sortit tout à coup et alla chez l'abbé Vorlèze.

LXX

L'abbé Vorlèze lisait auprès d'une fenêtre ouverte. Sur sa petite table de bois blanc, il avait établi un échafaudage de livres pour empêcher l'air de trop hâter la combustion de sa lumière. Il lisait pour se calmer; car il avait ressenti le premier mouvement de colère de sa vie, lorsque M. de Sommery l'avait à peu de chose près mis à la porte. Ses yeux parcouraient les pages, ses lèvres murmuraient les paroles sans qu'aucun son arrivât à son esprit, ni parvînt à le distraire de ce qu'il se plaisait à intituler _chagrin_, quoique ce fût un bon gros ressentiment.

Il fut très-étonné quand sa servante lui annonça M. de Sommery.

Il se leva et alla au-devant du colonel: c'était la première fois que M. de Sommery venait dans sa maison.

L'abbé murmura les paroles du publicain: _Domine, non sum dignus ut intres in domum meam_.

Puis il avança une chaise à M. de Sommery. Quand le colonel fut assis, l'abbé se remit sur sa chaise. M. de Sommery se leva dans une grande agitation et dit en marchant dans la chambre: «Monsieur Vorlèze, ma femme pleure beaucoup; c'est vous qui lui aurez fait quelques contes. Puisque vous le voulez absolument...»