Part 12
»Le temps s'est tout à coup radouci, les sureaux et les sorbiers sont en feuilles et seront bientôt en fleurs; les églantiers de mes haies ont déchiré l'enveloppe qui emprisonnait leurs feuilles dans les bourgeons. Tout le jour, le ciel a été gris; mais, à cette heure, deux heures avant de se coucher, le soleil a remporté la victoire sur les nuages, le printemps commence. Une petite fauvette grise à tête noire chante sur la plus haute branche d'un de _mes_ pommiers. Il y a presque un an qu'on n'a entendu cette voix pleine et vibrante. La voix de la fauvette, c'est aussi printanier que la première violette qu'on trouve sous la mousse; mais cela vous remue encore plus le coeur. Quelle touchante chanson! Charmant héraut qui annonce que la fête de la nature commence; que le soleil et les frais ombrages, et les fleurs et les amours vont reparaître. Douce chanson qui réveille les pensées du printemps endormies dans le coeur, comme les pâquerettes étaient cachées sous la terre noire, et qui refleurissent avec elles.
»Viens ici, mon Vatinel, viens avec moi voir fleurir nos pommiers. Que fais-tu à Paris? Tu m'as donné, de ne pas aimer madame de Sommery, des raisons auxquelles j'ai dû me rendre. Paris s'attriste, les gens qui ont dépensé trop d'argent à Paris pendant l'hiver ont déjà fait comme moi, ils ont fait semblant de prendre un moineau pour la première hirondelle, et ils sont partis pour la campagne; la saison du Théâtre-Italien est finie; viens voir fleurir nos pommiers.
»ROBERT.»
XIII
_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._
«Ah! Robert, que me font maintenant le printemps, et les pommiers, et la nature? Hélas! je crains de trouver dans mon coeur un bien plus mauvais sentiment que cela; sans le besoin que j'éprouve de t'écrire, de te parler, de te dire ce qui se passe, j'aurais peut-être fait le blasphème d'ajouter: Que me fait l'amitié?
»Ah! oui, je t'avais donné de bonnes raisons de ne pas aimer Clotilde; je m'en étais donné de meilleures encore; je me trompais moi-même comme je te trompais. Je l'aime, Robert, plus que je ne l'ai jamais aimée.
»Et vois-tu, maintenant, Robert, je suis perdu. Je ne puis plus être _désillusionné_, comme on dit, car je l'aime couverte d'opprobre, souillée, flétrie, je l'aime infidèle, je l'aime prostituée. Cherche donc maintenant à me guérir! Ou plutôt maintenant je n'ai plus d'idées, ni du bien ni du mal; le bien, c'est ce qu'elle est, c'est ce qu'elle fait, quoi qu'elle soit et quoi qu'elle fasse. Le mal, c'est le reste. Quand je suis revenu, il y avait des choses que je n'aimais pas, il y en avait d'autres que j'avais en horreur et en mépris. Je suis arrivé, j'ai revu Clotilde, je l'ai revue formée de toutes ces choses-là.
»Eh bien, aujourd'hui, ces choses-là, je les aime. Clotilde est décolletée, je trouve à cela des excuses; que dis-je? je blâme en dedans de moi les femmes qui ne le sont pas. Clotilde tutoie son mari, elle le tutoie devant moi; je rougirais de te dire les misérables raisons que j'ai imaginées pour trouver cela parfait. Je dis misérables, parce que je parle à ton point de vue; car moi, je suis convaincu. Clotilde parle haut, parle de tout; je trouve cela ravissant. Clotilde a un mari auquel elle veut que je donne la main; autrefois, j'appelais cela une lâcheté, une perfidie, une trahison. Non, je remplirais dix pages d'une justification que je trouve suffisante et complète.
»Je ne sais plus rien, je n'attends pas qu'elle agisse ou qu'elle parle pour savoir si ce qu'elle dit ou ce qu'elle fait est bien. Non, j'attends qu'elle agisse et qu'elle parle pour savoir ce qu'il est bien de faire et de dire.
»Je vais au spectacle; je trouve d'une sauvagerie ridicule de fuir le monde. Sa toilette, sa coiffure, sont celles qui me déplaisaient autrefois; ce sont les seules que je trouve bien aujourd'hui, et je trouve ridicules les femmes qui ne sont pas coiffées et habillées comme elle.
»Mais à quoi sert de te dire tout cela? Tout n'est-il pas compris dans ces mots:
»J'aime Clotilde en sachant que, chaque matin, elle sort des bras d'Arthur de Sommery!
»J'aime la honte, j'aime l'opprobre, j'aime la fange, si Clotilde est dans la fange, dans l'opprobre et dans la honte!
»Robert, je suis perdu.
»Oh! goûte seul ces douces sensations du printemps; mon coeur est plein, il n'y a de place pour rien.
»Je ne peux plus rien faire qu'aimer, qu'adorer cette femme, que je trouverais hideuse si j'avais une seconde de bon sens; je l'aime et j'en meurs.
»Ah! quand je n'aimais que celle que j'appelais Marie, celle que, tu avais bien raison, j'avais parée de charmes trouvés dans mon âme, alors on pouvait me guérir, parce que, en regardant de près, aucune femme ne m'aurait tenu les promesses que je faisais faire à celle-là sans la consulter. Mais maintenant Clotilde, mariée, abandonnée sans amour à Arthur de Sommery, Clotilde est ce que ma raison trouve de plus infâme; et je l'aime, et je consentirais à mourir dans une heure seulement pour baiser ses pieds nus.
»TONY.»
XIV
_Tony Vatinel à madame de Sommery._
«Je viens de parler une heure seul avec vous, et je vous quitte pour vous écrire. Et que vais-je vous écrire? Tout à l'heure il me semblait que la voix et les yeux réunis ne pourraient vous dire ce que j'éprouve. Que fera ce morceau de papier?
»Pendant le temps que nous sommes restés ensemble, vous avez laissé vos deux mains dans les miennes; puis vous m'avez donné votre main à baiser; celle que vous me donniez était la main gauche. Je n'ai pu m'empêcher de la repousser et de prendre l'autre. Vous avez cru que c'était à cause de votre _alliance_, et vous m'avez fait voir que, depuis que vous êtes Marie, vous avez substitué à cet anneau qui contenait deux noms, Clotilde et... l'autre, un simple anneau sans inscription. J'ai été bien reconnaissant de ce que vous avez fait là, chère Marie; mais je n'en ai pas moins continué à ne baiser que votre main droite, et je suis parti.
»C'est que, chère Marie, je suis bien avare de vous. Et, pensez-y, j'ai si peu de vous, que je n'ai pas cette avarice de l'homme riche dont on rit; mais j'ai l'avarice du pauvre qui défend sa vie. Un de ces hommes qui vous entourent, vous avait, en vous quittant, baisé cette main gauche. Je comprends qu'avant notre rencontre vous vous soyez soumise, sans y penser, à cette formule banale. Mais, aujourd'hui qu'il y a un homme qui vous adore, un homme qui vous donne toute sa vie, sans restriction aucune; aujourd'hui que vous ne pouvez lui donner que ces légères faveurs, elles ont pris une telle importance, que vous devez, comme je le fais, moi, les estimer comme un trésor inappréciable, et que vous ne devez plus penser que cela puisse servir à une simple formule de politesse.
»Et ce même homme qui vous a baisé la main vous avait auparavant parlé à l'oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de haine cela éveille dans mon coeur! Cependant, je le crois dans d'autres moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut que cette haine soit de l'amour empoisonné, car elle a, comme l'amour, ce désir vague de saisir et d'étreindre. C'est un mélange d'amour et de haine que je ne puis exprimer que par l'idée de caresses qui vous tueraient, d'étreintes dans lesquelles je vous étoufferais.
»Je vous hais d'un mot qu'on vous adresse; je vous hais d'un désir que vous inspirez; je vous hais d'un sourire que vous donnez aux paroles des autres, d'un regard qui me semble un peu prolongé. Rien ne m'échappe, je vois tout, je vois plus que tout.
»Comme je vous hais! et comme je vous aime! La jalousie est un poison composé des passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la moindre remplit la vie d'un homme et le dévore sans le tuer, comme le vautour de la Fable.
»La jalousie est un mélange de l'amour, de la haine, de l'avarice et de l'orgueil.
»Et quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout pensez que je n'exagère jamais rien; que j'ai plutôt de la propension à atténuer ce que je sens quand je l'exprime en paroles; ou plutôt ce que j'éprouve pour vous, et que je n'éprouve rien que pour vous, a une telle violence, que les paroles ne peuvent les peindre. Pensez qu'il ne faut pas appliquer à mes paroles cette _échelle de réduction_ qu'il est prudent de faire subir à celles de presque tout le monde.
»Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que vous pouvez me donner!
»Mais comment se fait-il que, depuis que vous m'aimez, rien n'ait changé ni dans vos manières, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes seuls et qu'il nous survient quelque importun, cela ne vous coûte rien de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec quelques personnes un air de familiarité habituelle qui me désespère. C'est tout mon peu de bonheur que vous divisez ainsi et qu'on me vole. Qu'on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n'en sait que faire, je le conçois; mais, maintenant, il faut leur reprendre tout ce que vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle de vous est pour moi un trésor que je voudrais enfermer dans mon coeur et dérober à tous les regards.
»Encore une chose qui me choque au plus haut degré. A chaque instant, quelqu'un de votre société a avec vous un échange de paroles auxquelles je ne puis rien comprendre. Il y a entre vous et certaines gens des langages mystérieux, des choses dont vous êtes et dont je ne suis pas.
»Ah! Marie, que je vous aime!
»Je vous le répète, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je souffre, c'est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez me donner de bonheur.
»TONY.»
XV
_Clotilde de Sommery à Tony Vatinel._
«Vous êtes fou, Tony, et vous me faites peur. Il y a donc une triste nécessité qui oblige l'homme à souffrir, puisqu'il se forge lui-même des sujets de chagrin quand le sort semble s'obstiner à lui en refuser de réels.
»Quoi! ce n'est pas assez que je vous donne mon coeur tout entier, ce n'est pas assez que vous soyez devenu le plus cher ou plutôt le seul intérêt de ma vie, ce n'est pas assez que mes journées et mes nuits s'emploient à préparer et à amener les quelques instants que je peux passer avec vous? Vous voulez encore que je change mes habitudes et mes façons d'agir! Savez-vous ce que vous me demandez là, Tony? Rien autre chose que ma perte et notre séparation éternelle. Ces changements que vous exigez de moi, et que je désire plus que vous peut-être, savez-vous ce qu'ils produiraient? Rien autre chose que de faire rapprocher leur date et celle de votre entrée chez moi. Et, une fois qu'il serait établi que j'aime quelqu'un, tous ces hommes qui m'entourent, qui se maintiennent l'un l'autre, et que je maintiens moi-même par l'absence de préférences, ces hommes s'en iront et deviendront mes ennemis. On veut bien être amoureux inutilement d'une femme que personne n'a, parce que, dans son amour-propre, on la déclare insensible; mais, le jour où ils croiront que j'ai fait un choix, ils deviendront mes ennemis, je vous le répète, et ils me perdront dans le monde.
»Et à quel titre vous recevrai-je quand je ne recevrai plus les autres?
»D'ailleurs, ce que je fais, ce que vous croyez à tort quelque chose, je le fais pour tous. Vous savez ce que je ne fais que pour vous. Vous vous plaignez, vous êtes jaloux. Voulez-vous donc changer votre sort contre celui du plus favorisé d'entre eux? Toutes ces choses dont vous vous blessez sont les choses les plus simples, et elles vous choquent, parce que vous n'allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien vu. Je vous parais légère, n'est-ce pas? Eh bien, dans le monde, je passe pour pousser la réserve à l'excès, et l'on me traite de prude. Je vous le dis encore, Tony, vous êtes fou, et la folie me fait plus de peur qu'elle ne m'intéresse. Vous me récompensez mal par des menaces des dangers que je cours et de la tendresse que je vous porte.
»CLOTILDE.»
XVI
_Tony Vatinel à madame de Sommery._
«Moi, vous menacer, grand Dieu! Et de quoi est-ce donc que je vous menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volonté, vous qui me faites vingt fois dans une heure mourir ou revivre d'un mot ou d'un regard? Je souffrais, j'ai demandé des consolations à votre coeur; ai-je donc eu tort? A qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand je vous dis que je souffre? Mais ma lettre était pleine d'amour, je n'avais que de l'amour dans le coeur en l'écrivant; mais vous ne l'avez donc pas lue? Comment! vous n'avez pas compris ma lettre? Mais je vous aime!... je vous aime, entendez-vous?... je vous aime... Quoi que j'écrive, que je dise... cela signifie toujours: Je vous aime...
»Je n'ai pas écrit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse lettre; je ne me rappelle plus ce que j'ai écrit; mais je n'ai pas besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu'il n'y avait que de l'amour...
»Vous pensez que je juge mal certaines choses parce que je ne connais pas le monde; mais n'est-il pas possible que ce soit vous qui les jugiez faussement parce que vous avez été toujours dans le monde?
»La seule raison que vous me donneriez serait celle-ci: que je ne serais pas choqué des choses dont je me plains si j'allais dans le monde, parce que l'habitude de voir ces mêmes choses faites par tous me les rendrait indifférentes. Voilà ce que vous voulez dire.
»Mais il y a des pays où on mange les hommes: il est probable que l'habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-là; croyez-vous qu'un étranger fût très-injuste de s'en choquer un peu?
»En tout cas, il y a un jugement sans appel.
»C'est celui de l'amour: ce qui blesse, à tort ou à raison, l'homme qui vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.
»A tort ou à raison, ce qui m'inquiète, ce qui me décourage, ce qui me fait douter de l'avenir, du présent, du bonheur, de votre tendresse, qui est pour moi la vie, tout cela est mal, quel que soit d'ailleurs le jugement qu'en porte le monde.
»J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le monde, avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d'imbéciles, je ne me soumettrais à rien de ce qui m'arrive douloureusement au coeur, à rien de ce qui excite ma jalousie, à rien de ce qui vous fait moins à moi.
»Eh! que donne donc le monde, en échange des sacrifices qu'il impose?
»TONY.»
XVII
_Clotilde de Sommery à Tony Vatinel._
«Ce que donne le monde? Une considération sans laquelle vous-même, peut-être, vous ne m'aimeriez pas.»
(Ces lignes étaient effacées dans la lettre de Clotilde. Elle avait pensé sans doute que Tony l'aimerait sans le respect du monde, lui qui l'aimait sans... sans l'estimer lui-même; car, dans les idées de Vatinel, le mariage de Clotilde, mariage pour un nom et pour une fortune, était une honteuse prostitution. La lettre n'avait donc de lisible que ces mots:)
«Venez tout de suite, je n'ai qu'une minute à être seule.
»MARIE.»
XVIII
Tony arriva en toute hâte chez Clotilde. Elle était couchée sur un divan de soie, il ne pénétrait qu'un faible jour dans la chambre. «Tony, lui dit-elle, vous avez tort, car je vous aime. J'ai voulu vous faire entendre ces paroles; j'ai pensé que ma voix entrerait mieux dans votre coeur que des caractères sur du papier. Maintenant, allez-vous-en après avoir posé vos lèvres sur mes yeux, que vous avez fait pleurer, et qui seront rouges ce soir pour ma soirée, la dernière.»
Tony s'en alla, heureux et insensé.
XIX
Pour quelqu'un moins amoureux que Tony Vatinel, il eût été facile de voir que Clotilde ne négligeait rien pour exalter sa passion et le tenir dans la dépendance la plus absolue. Clotilde, de son côté, croyait avoir jeté au dehors d'un seul coup tout ce qu'il y avait d'amour dans son coeur, avec les émotions qu'elle avait ressenties à Trouville, émotions qui ne s'étaient jamais renouvelées dans sa vie.
Elle en avait conclu que, pour certaines organisations, l'amour est la fleur de l'âme qui doit s'effeuiller au vent pour faire place aux fruits qui mûrissent lentement. Aussi n'avait-elle nullement redouté de jouer avec l'amour, pour lequel elle se croyait invulnérable. D'ailleurs, une autre passion, exclusive autant que l'amour, la haine, s'était emparée de ses facultés. Néanmoins, il y avait des moments où cette passion si vraie et si profonde de Vatinel la touchait au fond de l'âme et lui faisait craindre que l'amour fût contagieux. Puis elle se rassurait en se rappelant qu'elle avait payé son tribut, et en pensant que l'amour, comme la petite vérole, ne _s'attrape_ pas deux fois.
A peine était-elle rassurée, que Tony Vatinel tirait de son coeur quelqu'une de ces paroles puissantes qui ouvraient le sien invinciblement, comme les paroles mystérieuses: «Sésame, ouvre-toi!» ouvrent, dans _les Mille et une Nuits_, la porte de la caverne à l'heureux Ali-Baba.
XX
Arthur, de son côté, grâce aux suggestions d'Alida Meunier, ne tarda pas à remarquer que Vatinel ne sortait guère de sa maison, qu'il ne jouait pas, ne causait pas, et regardait beaucoup Clotilde. D'abord, il en tira cette conclusion que Vatinel était amoureux de sa femme. Mais Tony Vatinel était si peu conforme à l'idée que se faisait Arthur d'un séducteur; il paraissait aux yeux d'Arthur si fort au-dessous de lui-même, Arthur, par la figure, le ton, les manières, l'esprit et l'élégance, qu'il ne pensa pas d'abord à s'en inquiéter. Mais bientôt, toujours _adjuvante Alida_, il trouva impertinent qu'un semblable monsieur eût, même sans aucune chance de succès, le désir et l'espérance de tromper un homme comme lui et de lui enlever sa femme. Quand Tony était sorti, il faisait sur lui des plaisanteries qu'il ne pouvait s'empêcher de mêler d'un peu d'amertume. Clotilde ne les relevait pas et semblait ne pas les entendre. Mais cela n'apportait à Arthur qu'une satisfaction personnelle, sans être désagréable à Tony, qui l'ignorait; aussi bientôt, soit qu'il prît subitement à M. de Sommery une recrudescence de tendresse pour ce qu'on voulait lui enlever, soit qu'il voulût blesser Tony, il manifesta pour sa femme, devant tout le monde, un amour extrêmement exigeant. Il sortit même des manières de bonne compagnie qu'il avait d'ordinaire (le pauvre garçon ne les avait pas choisies, il n'en avait jamais vu d'autres), et se permit, en paroles, diverses allusions aux détails de sa félicité conjugale, et, en action, des caresses pour lesquelles il semblait que son impatience ne lui permît pas d'attendre le départ de ses visites.
C'était surtout quand Vatinel se trouvait seul en tiers avec eux, ce qui arrivait souvent, parce que l'on commençait à partir beaucoup pour la campagne, qu'il pouvait se donner le plaisir d'être désagréable à Tony, sans s'exposer à paraître un rustre à des personnes dont il redoutait l'opinion; il embrassait sa femme, il mettait sa tête sur son épaule. Tony, pendant ce temps, changeait de couleur, et haïssait Clotilde autant qu'Arthur. Un jour, Arthur alla jusqu'à vouloir asseoir sa femme sur ses genoux. Clotilde se releva rouge et confuse, et fut quelque temps sans oser lever les yeux sur Tony Vatinel. Cependant, Arthur étant sorti un moment du salon, elle dit à Tony: «Ne manquez pas en sortant de lui tendre la main comme de coutume.--Moi? dit Tony. Je le hais, et, si je tenais sa main dans la mienne, je la briserais.--Avant-hier, vous êtes parti, dit Clotilde, sans lui donner la main, et il l'a remarqué. Cette action de mauvais ton qu'il a faite aujourd'hui en est une preuve. Vous m'avez effrayée; vous êtes devenu pâle comme un mort. Il ne peut manquer de l'avoir vu comme moi.--Il arrivera ce qu'il pourra, reprit Vatinel; mais je ne donnerai pas la main à l'homme que je hais le plus au monde.--Belle et noble haine, en effet, interrompit Clotilde, dont les effets retomberont sur moi! Pourquoi ne lui dites-vous pas alors que vous m'aimez et que je vous aime? Je vous assure que cela ne serait pas beaucoup plus clair, et ne m'exposerait pas davantage à tous les ennuis d'une guerre intérieure. Tony, vous tendrez la main à Arthur quand vous vous en irez.»
Le pauvre Tony obéit, et Clotilde, quand il partit, regarda avec une joie cruelle la haine qui éclatait en feu sombre dans ses yeux presque sanglants.
XXI
Quoique M. Arthur de Sommery ne se fît pas à lui-même l'injure de redouter Tony Vatinel, sans s'en apercevoir, il commença à rester un peu plus chez lui. Il ne perdait pas une occasion de faire paraître Tony ridicule aux yeux de Clotilde.
«Ma chère Clotilde, lui disait-il, tu ne t'aperçois pas des plaisantes figures que fait le fils de M. le maire. Ses yeux ne te quittent pas un moment, et il rougit ou pâlit d'un mot que tu prononces.» Ou: «J'ai vu peu d'habits aussi mal faits que celui de l'héritier présomptif de la mairie de Trouville.» Ou: «Certes, je ne suis pas jaloux (il y a des maris qui croient faire beaucoup de plaisir à leurs femmes en leur disant: _Je ne suis pas jaloux_; comme si _Je ne suis pas jaloux_ ne signifiait pas: _Je ne suis pas amoureux_; comme si _Je ne suis pas amoureux_ n'était pas la chose la plus injurieuse qu'on pût dire à une femme); je ne suis pas jaloux, disait Arthur de Sommery; mais réellement, ma chère amie, d'_autres_ ne sauraient que penser de te voir souffrir ainsi les assiduités et les airs de ce monsieur, etc. etc.»
Un des meilleurs procédés pour faire les affaires d'un amant est celui que tout mari se hâte d'employer avec le plus grand soin: à savoir, de parler dudit amant avec injures et mépris. Les femmes se croient obligées à réparer l'_injustice_ des maris, et cela les place vis-à-vis de l'amant dans une situation de miséricorde et de protection qui leur plaît infiniment, et qu'elles payent quelquefois un peu cher aux dépens des maris.
Clotilde avait la prétention, à ses propres yeux, d'être une femme forte et maîtresse d'elle-même. Aussi, quand elle se sentait dans le coeur quelque chose de tendre pour Tony Vatinel, s'en donnait-elle à elle-même quelque excuse. D'autres fois, il s'établissait en elle des discussions et des conflits assez semblables à des séances parlementaires.
XXII
_Séance du..._
«Clotilde, disait Clotilde à Clotilde, tu m'inquiètes. Serais-tu donc amoureuse?
--Clotilde, répondait Clotilde à Clotilde, tu es folle.
--Cependant, ma chère Clotilde, quand il n'est pas là, tu es inquiète, agitée; en vain tu prends une tapisserie ou un livre, ou tu causes; quoi que tu fasses, tu ne fais pas autre chose que l'attendre.
--Tu prends, ma chère Clotilde, la préoccupation de ma juste vengeance pour une préoccupation amoureuse.
--Cependant, ma chère Clotilde, son regard te trouble, sa voix touche et fait vibrer certaines cordes dans ton coeur.
--Cela m'émeut, ma chère Clotilde, comme m'émeut une tragédie ou un roman.
--Le jour qu'il t'a baisée au front, tu as singulièrement frissonné. Et que de soins tu prends pour lui plaire, ma chère Clotilde!
--Tu confonds ma haine pour Arthur avec un prétendu amour pour Vatinel, ma chère Clotilde.
--Je crains, ma chère Clotilde, que tu ne les confondes toi-même et que tu ne haïsses d'autant plus Arthur que tu aimes un peu Vatinel.
--Mais, ma chère Clotilde, vois donc quel art j'emploie contre lui, avec quelle froide habileté je l'enchaîne, comme je marque d'avance le pas que je lui laisserai faire, et comme il n'en fait jamais deux; comme je calcule, comme je prépare et comme je conduis tout; comme j'excite à la fois sa haine pour mon mari et son amour pour moi! Non, Clotilde, ce sang-froid n'appartient pas à une femme amoureuse.