Clotilde

Part 11

Chapter 114,058 wordsPublic domain

Le jour du mariage de Charles Reynold, Vatinel se trouva à l'église auprès de madame de Sommery. Il était grave et triste, et, au moment où l'orgue résonna sous la voûte, il fut saisi d'une telle émotion, que quelques larmes tombèrent de ses yeux. Le soir, au bal, Clotilde lui dit qu'elle avait remarqué son émotion. «Je suis sûre, ajouta-t-elle, qu'Alida aura pensé que vous étiez quelque amoureux de Zoé rebuté.--Non, dit Vatinel, mon coeur pleurait malgré moi toute ma vie manquée et perdue. Au moment où le prêtre a dit ces paroles du Christ? «L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme,» je n'ai pu m'empêcher de penser que, moi aussi, j'ai quitté mon père et ma mère pour mener une vie errante, triste, solitaire et à jamais sans amour.--Vous êtes bien jeune, monsieur, dit Clotilde, pour parler ainsi de l'avenir et pour croire que vous ne rencontrerez jamais une femme que vous puissiez aimer.--Quand je dis que ma vie sera sans amour, reprit Vatinel, je veux dire que je ne serai pas aimé; car, pour moi, mon coeur est rempli d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec moi, ou plutôt qui me tuera.--Est-ce donc un amour tout à fait sans espoir, monsieur?--Oh! oui, madame, tellement sans espoir, que, si celle qui en est l'objet venait à moi et me disait: «Tony, je vous aime et je suis à vous,» je la repousserais en lui disant: «Laissez-moi; je ne veux pas de vous, femme souillée et flétrie!»

Clotilde se mordit les lèvres et ne parut pas très-fâchée que Zoé vînt prendre son bras et l'emmenât dans une autre pièce.

«Eh bien, chère Clotilde, voilà donc mon roman fini, sans avoir commencé. J'avais bien fait une tentative, mais elle m'a rendue trop malheureuse. J'ai trouvé dans ce qu'on nous a dit à l'église des choses qui n'ont rien de romanesque, mais qui m'ont rempli l'âme de pensées sévères et élevées, d'un bonheur grave et calme que je ne soupçonnais pas. Embrasse-moi, ma bonne Clotilde, je serai heureuse.

--Oui, tu seras heureuse, répondit Clotilde, tu as épousé un homme qui ne croira pas avoir fait un sacrifice en t'épousant; tu es la femme d'un homme que tu aimes, et les devoirs, si rigoureux pour d'autres, seront pour toi un bonheur ineffable. Tu auras des enfants, car le ciel bénit les mariages d'amour: ce sont les seuls qu'il reconnaisse et sanctifie. Tu seras heureuse, Zoé. Tu ne seras tourmentée ni par l'ambition ni par la vengeance. Être heureuse, c'est aimer et être aimée. Voilà ton devoir.»

Charles était ivre de joie; mais un nuage passait de temps en temps sur son visage. Plusieurs fois il se dirigea vers Robert, puis s'arrêta sans être allé jusqu'à lui et sans lui avoir parlé. Il finit par prendre une résolution. «Robert, lui dit-il, voulez-vous faire un tour de jardin avec moi?--Je vous rends grâce mon cher ami, il fait trop froid.--C'est que j'ai un service important à vous demander.--C'est différent; je croyais que c'était simplement un plaisir que vous me proposiez. Je vais mettre mon manteau. Faites-moi donner un cigare. Mais est-il tout à fait nécessaire que ce soit dans le jardin?--Oui; il y a du monde partout, et je ne veux pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu par d'autres que vous.»

VII

«Mon cher Dimeux, dit Charles Reynold quand ils furent descendus dans le jardin, je vais vous montrer la grande confiance que j'ai en vous; mais vous allez vous moquer énormément de moi.--Allez toujours.--Promettez-moi du moins que vous me garderez le plus profond secret.--Il paraît que votre confiance en moi est au fond de votre coeur sous un tas de petites défiances dont il faut la débarrasser pour qu'elle puisse sortir.--Non; mais...--Tant qu'à ne pas me moquer de vous, je puis vous promettre, si vous voulez, et si réellement la chose mérite la moquerie, de me contenter d'un sarcasme intérieur et latent dont vous-même ne vous apercevrez pas; pour la discrétion, je vous la promets.--Eh bien, dit Charles Reynold cherchant à diriger la promenade vers les allées sombres et les plus éloignées de la maison, dont les fenêtres jetaient de la clarté; eh bien, me voici marié.--Oui.--Le maire et le prêtre ont fait leur état, je n'ai plus qu'à faire le mien. Il est dix heures; j'esp... je pense que madame ma tante va emmener sa fille dans une heure.--C'est très-probable.--C'est que je vous avouerai, mon cher Dimeux, que je ne me suis jamais marié.--Je l'espère bien; sans cela, vous vous trouveriez dans une situation parfaitement prévue par le Code pénal.--Oui; mais il y a des choses qui m'embarrassent.--Ce n'est rien; demandez à votre belle-mère quand elle emmènera sa fille, et suivez-les.--Ce n'est pas cela.--Vous m'effrayez, mon cher Reynold.--Ah! voilà déjà que vous vous moquez de moi.--Mais non, vraiment.--Eh bien, je vais vous dire les choses sans détours.--Je commence à l'espérer avec d'autant plus de plaisir qu'il fait froid, et avec d'autant plus de raison que vous les épuisez tous.--Je vous dirai donc... mais sans hésiter davantage... mon cher... Robert Dimeux... je vous dirai donc... sans préambule... sans tergiversation... que... Mais vous vous rappelez la discrétion que vous m'avez promise... Je vous dirai alors...»

Ici, Charles parla si bas, que je ne puis répéter ce qu'il dit.

«Mais, dit Robert, et Laure, dont vous me parliez hier?...--Plaisanterie! mon cher Dimeux.--Et Julie, dont vous m'avez raconté de si bonnes histoires?...--Mensonge! mon cher Dimeux.--Et Anna, sur laquelle vous m'avez donné des détails si intimes?...--Vanterie! mon cher Dimeux.--Et Adèle, je crois, oui, c'est Adèle que vous l'appeliez, dont vous m'avez fait des descriptions si ravissantes que j'avais presque envie de les vérifier?...--Invention! mon cher Dimeux.--Ce sont donc aussi plaisanterie, mensonge, vanterie et invention, que ces lettres, ces billets et ces rendez-vous, ces nuits passées dehors, ces maris jaloux, ces invasions par les fenêtres?...--Comme vous dites, mon cher Dimeux, plaisanterie, mensonge, vanterie, invention.»

Et alors Robert fit une question aussi bas que Charles avait parlé quelques instants auparavant.

CHARLES. Jamais.

ROBERT. Jamais, jamais?

CHARLES. Jamais.

ROBERT. C'est très-drôle.

CHARLES. Pour vous.

ROBERT. Je ne vois pas où est le malheur pour vous à présent; mais enfin...

CHARLES. J'ai bien quelques théories; mais...

Robert parla bas assez longtemps.

CHARLES. Je vous remercie, mon cher ami.

ROBERT. Il n'y a pas de quoi; vos théories étaient excellentes. C'est tout ce que vous aviez à me dire?

CHARLES. C'est parbleu bien assez!

ROBERT. Alors rentrons, je meurs de froid; vous m'avez tenu là un cigare tout entier.

Robert jeta la fin de son cigare et rentra le premier. Madame Reynold la mère lui demanda d'un air fort inquiet: «Où est mon beau-fils?--Il va venir, madame.--C'est qu'on n'est jamais tranquille avec des jeunes gens qui ont mené une vie si folle et si dissipée!...»

VIII

Marie-Clotilde.

Tony Vatinel devint assidu chez Clotilde. Il était généralement silencieux. Un soir, cependant, on vint à parler de Trouville; il prit la parole et demanda à Clotilde si elle se rappelait bien la plage, et si elle se rappelait aussi les petits bois qui dominent la Touque, et les beaux couchers du soleil. «Vous rappelez-vous, madame, disait-il, ce jour où les pêcheurs rentrèrent par un si terrible coup de vent?» Et il fit de la tempête une description qui fit frissonner les auditeurs. «Vous rappelez-vous la colline, au mois de mai, couverte de joncs en fleurs comme d'un drap d'or?» C'était, ce soir-là, grande représentation au Théâtre-Italien. Clotilde était un peu fatiguée et n'y allait pas. Les trois ou quatre hommes qui étaient chez elle se levèrent. «Et vous, monsieur Vatinel, dit-elle à Tony, n'allez-vous pas au Théâtre-Italien?--Non, madame.--Vous le voyez, mes amis ne se gênent pas avec moi. Ce n'est pas un reproche que je vous fais, messieurs; allez-vous-en. Je suis naturellement ingrate, et je ne veux pas de sacrifices. Ne vous croyez donc pas obligé, monsieur Vatinel, de me tenir compagnie, si vous avez mieux à faire.--Faut-il, madame, demanda Vatinel, me croire obligé de m'en aller?--Non... Vous n'aimez donc pas le spectacle? dit Clotilde à Tony quand ils furent seuls.--Non, madame.--Ni la musique?--Non plus.--Je ne vous ai jamais vu danser.--En effet, je ne danse pas.--Ni jouer.--Ni jouer.--Ni causer.--Ni causer.--Qu'aimez-vous donc, alors?--Moi, madame, je n'aime rien.--C'est une plaisanterie!--J'aime la plaisanterie moins que toute autre chose; mais je comprends bien que ce que je vous ai dit a besoin d'explication. J'ai dans le coeur une grande et violente passion.»

Clotilde, à ces mots, s'embarrassa visiblement; Tony s'en aperçut et ajouta: «La femme que j'aime est une jeune fille, vierge et ignorante, qui n'a jamais eu même un frère dont les lèvres aient touché son front. Deux fois seulement, et cela m'a tellement ému que j'en pourrais dire le jour et l'heure; deux fois seulement mes doigts ont touché les siens; une autre fois, craintive, fatiguée, elle a abandonné un instant son corps sur mon bras, et j'en sens encore l'impression. Cet ange n'est plus, madame.»

Clotilde le regardait avec étonnement et avec défiance. Elle savait bien que c'était elle que Tony aimait, et tous ses souvenirs s'appliquaient à elle parfaitement. Tony continua. «Je sais, madame, dit-il, que Robert vous a montré mes lettres, et je saisirai cette occasion de vous les expliquer, parce que, un jour ou un autre, vous pourriez bien me chasser de votre présence et croire accomplir un devoir en agissant ainsi, et ce serait pour moi un grand malheur; car réellement je ne peux vivre que là où vous êtes. Donc, madame, je ne vous dirai pas: «Je vous ai aimée et je ne vous aime plus.» Ce n'est pas cela; ce n'est pas moi qui ai changé. J'ai aimé ce que vous étiez quand je vous ai connue, et je n'aime pas ce que vous êtes aujourd'hui. Non-seulement j'ai aimé ce que vous étiez alors, mais je l'aime encore. J'aime encore de toutes les forces de mon âme cette jeune fille dont je parle dans les lettres que vous avez lues; mais je ne la retrouve plus en vous. Cependant, vous êtes la seule personne avec laquelle je pourrais en parler. Robert est un moqueur, et je ne veux pas exposer à la moquerie un sentiment aussi profondément enfermé dans mon coeur. Cependant, je ne puis parler que de cela. Si j'ai un peu parlé ce soir, c'est que parler de Trouville, de la plage, des bois où je l'ai vue, c'est pour moi parler d'elle et de mon amour. Ce n'est qu'à une femme que l'on peut parler d'un amour véritable, et il est peu de femmes auxquelles on puisse parler d'un amour qui n'est pas pour elles. Notre situation est tout à fait particulière. Vous seriez bien bonne de me permettre de vous parler quelquefois de celle que j'aime et qui n'est plus.»

Clotilde regardait toujours Vatinel avec attention; elle cherchait à découvrir dans les yeux, dans l'expression de son visage, dans le son de sa voix, s'il était de bonne foi en parlant ainsi, et s'il la faisait assister à quelque rêve d'un cerveau en délire, ou si c'était une façon très-alambiquée, et d'un goût plus que médiocre, de lui faire une déclaration d'amour.

Le résultat de ses observations fut que Vatinel était peut-être fou, que peut-être il se trompait lui-même; mais qu'à coup sûr, il ne voulait tromper personne et qu'il était de la meilleure foi du monde.

«Monsieur Vatinel, dit Clotilde, j'imiterai votre franchise. Le hasard, ou une petite perfidie de votre ami, dont j'ignore le but, vous a instruit d'une chose que je ne vous aurais jamais dite. J'ai été extrêmement touchée de cet amour si vrai que peignaient vos lettres pour mo... pour celle que vous aviez aimée, que vous aimez encore, dites-vous. Vous avez été malheureux, vous l'êtes peut-être encore. Je veux vous aider à vous consoler, et, en y consacrant mes soins les plus affectueux, je croirai accomplir un devoir; je suis heureuse de n'avoir pas à parler des barrières infranchissables qui se sont élevées entre nous. Soyons amis, nous parlerons de tout ce que vous voudrez; de cette Clotilde... qui n'est plus.--Vous avez raison, madame, répondit Vatinel, je ne l'appelle que Marie dans mon coeur, car elle s'appelait Marie, doux nom formé avec les lettres du mot _aimer_. Mais que vous disais-je d'abord? Je vous disais que je n'aimais rien. Les goûts sont de la monnaie d'amour. Tout ce qui avait en moi quelque puissance d'aimer, même le plus légèrement, tout est rentré dans mon coeur pour se réunir à l'amour que j'ai pour... pour Marie. Cet amour est comme le soleil, qui aspire jusque dans le calice des fleurs les plus petites gouttes d'eau pour les réunir en un nuage qui porte la tempête.--Monsieur Vatinel, dit Clotilde, je vous crois un homme bon et loyal, et je ne doute pas un instant que vous ne soyez parfaitement de bonne foi. Seulement, comme cet amour dont vous parlez est tout à fait en dehors des conditions humaines, il est possible que vous vous trompiez vous-même. Je ne sais trop comment vous dire cela. Rien de si ordinaire à une femme que de se refuser à croire qu'on l'aime. Mais il est moins ordinaire et moins commode de dire: «Vous dites que vous ne m'aimez pas, et je crains cependant que vous ne m'aimiez.» C'est là une grande fatuité féminine; mais j'aime mieux m'exposer à être un peu ridicule qu'à jouer un jeu qui nous amènerait peut-être du malheur à l'un et à l'autre.»

Certes, moi, l'auteur, je ne prendrais pas sur moi ici de décider si Clotilde avait réellement la crainte qu'elle mettait en avant, ou si elle était un peu piquée de la préférence que donnait Vatinel, à ce qu'elle avait été, sur ce qu'elle était présentement. Je ne déciderai pas non plus si Clotilde n'était pas partagée par ces deux sentiments, et si elle aurait été plus capable de bien définir ce qui se passait en elle. Toujours est-il que Vatinel prit sa crainte au sérieux. Mais ce brave et digne jeune homme a si peu le sens commun dans toute cette conversation, que l'on n'ose pas trop être de son avis.

«Madame, dit-il en se servant, pour lui être agréable et pour la rassurer, des sentiments qu'il était heureux de trouver dans son coeur, comment voudriez-vous que je pusse vous aimer?»

C'était réellement un singulier garçon que Tony Vatinel, un sauvage bien sauvage, et dont je suis honteux d'avoir à rapporter les discours.

Clotilde fit une petite grimace qui disait clairement qu'elle trouvait le personnage assez difficile et assez bizarre. Il n'y fit aucune attention et continua:

«Comment voudriez-vous que je pusse vous aimer avec le coeur dont j'ai aimé Marie? Il n'est pas un des objets qui vous entourent qui ne me sera odieux; vous ne pourriez pas prononcer une parole, faire un geste qui ne m'inspirât de la haine! Si je vous aimais, j'aurais envie de vous tuer et de me tuer après! Vous qui avez un mari, un homme auquel vous appartenez, un homme qui restera avec vous quand je vais être parti, dans quelques instants! Ce salon, ces fauteuils, ces rideaux, vos vêtements, vos bagues, votre nom, tout me rappellerait que vous êtes souillée, que vous êtes à un autre! Oh! non, non, madame! plus j'aimais ce que vous étiez, moins je puis aimer ce que vous êtes! Plus j'ai aimé Marie, moins je puis aimer Clotilde! Ce sont deux femmes dont l'une est morte, et, pour que je le croie mieux, vous n'avez rien gardé de Marie. Vous n'avez plus la même physionomie ni les mêmes gestes; vos cheveux sont arrangés autrement, vous avez plus d'embonpoint, votre voix a bien plus d'assurance, ainsi que votre regard. Marie parfumait sa chevelure d'une odeur de violette qui semblait être son haleine. Vos cheveux, à vous, sentent je ne sais quelle odeur que sentent également les cheveux de cent autres femmes. Quelquefois, cependant, il vous arrive pour un instant, quand vous êtes éclairée de certaine façon, ou quand votre voix, prononçant certains mots, trouve certaines inflexions, il vous arrive de ressembler à Marie et de me la rappeler; mais c'est pour moi comme une vision, comme une apparition qui s'évanouit aussitôt. Il y a quelques jours, vous étiez par hasard coiffée comme se coiffait Marie, et, quand vous aviez la tête penchée, vous lui ressembliez tout à fait. Mais qu'arrive-t-il alors? Que je vous hais, et qu'il me semble presque que j'aime moins Marie. Vous voyez bien, madame, qu'il est impossible que je puisse vous aimer. Hors de ces idées, vous êtes charmante, gracieuse, spirituelle, pleine de tact et de finesse; mais vous n'auriez pas été Marie et je ne l'aurais pas connue, que je ne vous aimerais pas; car, par un hasard étrange, vos perfections mêmes sont des choses que je haïssais avant de vous connaître, et je suis sûr que, si j'avais voulu tracer le portrait d'une femme selon mon coeur, il n'y a pas un trait qui vous eût ressemblé.»

IX

De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand elle était seule, il lui parlait du passé, de celle qu'il appelait toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations pendant tout le temps qu'ils étaient restés ensemble à Trouville; il n'avait rien oublié. Il se rappelait, pour chaque jour, ce qu'elle avait dit et comment elle était habillée. «Ce jour-là, disait-il souvent, elle avait une boucle de ses cheveux dérangée par le vent. Cet autre jour, elle avait un chapeau de paille orné d'une branche de giroflée violette.» Mais, quand il y avait quelqu'un, il se renfermait dans un silence opiniâtre; et, quand Clotilde lui en faisait des reproches, il lui disait:

«Que voulez-vous que je dise? Je n'ai rien à dire aux _autres_, et je ne sais même pas bien pourquoi il y a des _autres_ au monde. Je ne demande qu'une chose au ciel, dit-il une autre fois, c'est de vous trouver toujours seule, toujours disposée à m'entendre vous parler de Marie. Et je livrerais le reste de ma vie à qui la voudrait; mais il faudrait que j'eusse une confiance, que je suis bien loin d'avoir; il faudrait que mon coeur pût se tourner vers vous avec cette certitude de vous trouver que les yeux ont à se lever au ciel.»

X

Arthur n'avait pas compris à quel degré il avait blessé le coeur de sa femme la nuit du bal de l'Opéra. Le silence qu'avait gardé Clotilde lui avait paru une preuve de faiblesse et de soumission, et, au lieu de chercher à effacer l'impression de son injure, il crut qu'il pouvait tout oser. Il exigea qu'elle offrît des excuses à Alida, et elle offrit des excuses à Alida; il voulut qu'elle reçût la veuve, et elle la reçut. Il avait, en fait d'autorité dans sa maison, dans laquelle jusque-là il ne s'était pas trop cru le maître, toute l'insolence d'un parvenu.

Pour qui aurait bien connu Clotilde et aurait vu son coeur à nu, Arthur se trompait lourdement. Du moment où Arthur avait reproché à Clotilde son introduction dans la famille de Sommery, la blessure qu'il lui avait faite était si profonde, que toute autre blessure ne pouvait aller au fond de la première et en toucher les bords, ni par conséquent exciter de la douleur. Elle avait conçu pour Arthur à la fois tant de haine et tant de mépris, qu'elle ne pouvait plus avoir, à l'égard de la veuve, même cette jalousie de vanité que l'on éprouve pour l'homme que l'on aime le moins. De petites tracasseries d'intérieur, le refus de revoir Alida ou de voir la veuve n'auraient pu contenter Clotilde, et elle trouvait un plaisir amer à voir s'accumuler les torts et les injures de M. de Sommery.

Tony lui témoigna une grande admiration pour son angélique douceur.

«Tony, lui dit-elle, je fais ce qu'on veut, et je ne me plains pas, parce que cela m'est égal; les grands intérêts absorbent les petits. Comme vous, j'aime à me reporter en arrière. Je n'attache que peu de prix aux intérêts de ma nouvelle existence; il me semble que cela ne me regarde pas et qu'il s'agit d'une autre personne. Je crois que je redeviens Marie.

XI

Un soir, Tony Vatinel trouva Clotilde avec la coiffure qu'elle avait le jour qu'il l'avait vue pour la première fois. C'était la coiffure qu'elle portait à Trouville.

Il la regarda avec un intérêt plus marqué.

«A quoi pensez-vous? lui dit-elle.--Je pense répondit Vatinel, que je vais bien détester le premier qui entrera ce soir.--Je l'avais prévu, et j'ai défendu ma porte, excepté cependant pour mon mari.»

Tony fut très-fâché qu'elle eût prononcé ce mot; mais il ne tarda pas à oublier cette impression. Clotilde avait repris ce parfum suave et fugitif de violette dont elle se servait autrefois. Tony la regarda et resta rêveur.

Ce n'était pas sans intention que madame de Sommery avait parlé de son mari. Vatinel semblait le plus enchanté et le plus amoureux des hommes, il n'y avait rien d'impossible que, dans la suite de la conversation, il lui prît fantaisie de se jeter aux pieds de Clotilde ou de lui baiser la main; il pouvait également arriver qu'Arthur rentrât à ce moment. On ne peut cependant dire à un homme tranquillement assis sur sa chaise: «Ayez soin de ne pas vous jeter à mes genoux; ne vous animez pas trop, parce que mon mari pourrait rentrer.» Il est cependant prudent de l'avertir, et Clotilde avait jeté le plus incidemment possible la mention que son mari pouvait rentrer. «Trouvez-vous, dit Clotilde, que je ressemble à Marie?--O Marie! s'écria Vatinel, tu es Marie, tu es tout ce que j'ai aimé et tout ce que j'aime. Marie ou Clotilde, je t'aime; je t'aime comme tu étais et comme tu es. L'amour que j'ai pour toi est un culte auquel j'ai consacré toute ma vie. Depuis longtemps, l'amour a remplacé le sang dans mes veines. Il y a des gens qui marchent, il y en a qui travaillent, il y en a qui font des projets et des rêves; moi, je vous aime, et je ne fais pas autre chose.--Et moi aussi, dit Clotilde, Vatinel, je vous aime! Mais, écoutez-moi bien, mon ami. J'ai à vous entretenir d'une chose triste dont nous ne reparlerons jamais. Je suis mariée, je suis la femme de M. de Sommery. Vous ne voudriez pas plus que moi d'un odieux partage. Je ne serai jamais à vous. Nous continuerons à vivre dans le passé. Mon coeur seul vous appartiendra, mais il vous appartiendra aussi sans partage. J'aurai en vous la plus grande confiance; mais, si vous en abusiez un instant, je cesserais de vous voir, parce que ma résolution est immuable. Acceptez-vous ce pacte, ce pacte d'amour pur et fraternel?--Je l'accepte, dit Tony, et j'y serai fidèle. Vous avez raison; d'ailleurs, je ne voudrais pas d'un partage dont la seule pensée m'inspire de l'horreur. Nos âmes sont à jamais unies.--Mon ami, dit Clotilde, vous êtes ému, votre teint est animé et vos yeux étincellent; nous sommes seuls; je ne veux pas qu'on nous trouve ainsi: allez-vous-en. Il arrive souvent que nous ne pouvons nous parler. Il est rare que je puisse ainsi vous consacrer toute une soirée. Fiez-vous-en à mon coeur, je referai ce bonheur pour _nous_ aussi souvent que je le pourrai. Quand ce sera impossible, vous ne vous plaindrez pas, et vous ne m'en voudrez pas; vous n'oublierez pas que je souffre autant que vous de notre séparation. Mais rien ne nous empêchera de nous écrire. Vous enverrez vos lettres à ma femme de chambre, sans adresse. Maintenant, Tony, bonsoir. Je vous aime: emportez ce mot pour vous tenir compagnie. Donnez un baiser fraternel sur mon front.»

Tony s'avança pâle et tremblant, et se pencha sur Clotilde. Il posa ses lèvres sur son front blanc. Tout disparut à ses yeux, et, quand il se releva, son âme tenait plus au front de Clotilde qu'à ses lèvres à lui. Il chancela et s'appuya sur un meuble; puis il partit en courant.

XII

_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._

Fousseron.

«Voici faites, mon cher Tony, les réparations à notre château de Fousseron. Pierre Meglou m'avait alarmé; il ne s'agissait que de quelques tuiles à remettre. Le mois d'avril va finir, et avec lui le froid, la neige et la pluie; je suis sûr qu'à Paris on s'étonne, cette année comme tous les ans, qu'il fasse mauvais au mois d'avril.