Clotilde

Part 10

Chapter 103,776 wordsPublic domain

CHARLES. Quoi! tu veux me faire croire que tu es allée au bal pour pleurer?

ZOÉ. J'ai quitté à minuit. Il reste bien assez de temps pour pleurer jusqu'au jour.

CHARLES. Je te parle du bal de l'Opéra.

ZOÉ. C'est à cause du bal de l'Opéra que j'ai pleuré.

CHARLES. On t'avait peut-être forcée d'y aller?

ZOÉ. Personne ne m'en a seulement parlé. Et pour quelle femme encore est-ce que tu te bats? Je voudrais que tu fusses tué.

CHARLES. Merci.

ZOÉ. D'abord, on ne se bat que pour des femmes qui ne le méritent pas. Une honnête femme ne sert jamais de prétexte à de semblables choses.

CHARLES. Tu es bien sévère pour toi-même.

ZOÉ. Comment, pour moi-même?

CHARLES. Je me bats avec Dimeux parce que tu es allée avec lui au bal de l'Op...

ZOÉ. Avec Dimeux? au bal? moi?

CHARLES. Oui.

ZOÉ. Je ne suis jamais allée nulle part avec M. Dimeux, et jamais de ma vie je n'ai vu le bal de l'Opéra. Voilà de jolies choses!

CHARLES. Allons donc! je vous ai vus sortir d'ici tous les deux, et je vous ai suivis jusqu'à l'Opéra, et j'ai parlé à Dimeux, qui n'a pas pu le nier, et tu lui donnais encore le bras quand je lui ai donné ma provocation.

ZOÉ. Mais non, mais non; c'est Clotilde qui s'est habillée ici. Moi, j'ai passé la nuit à pleurer de ce que tu allais à ce bal, de ce que tu ne m'aimes plus, de ce que tu aimes Alida.

CHARLES. Comment! ce n'était pas toi?

ZOÉ. Non, non, mille fois non! mais tu ne te battras pas; je ne veux pas; c'est impossible; et pour moi!...

CHARLES. Oui, pour toi, et aussi pour moi; pour ton honneur et aussi pour ma jalousie; et puis ton honneur me semble toujours être le mien.

ZOÉ. Ta jalousie? Tu es jaloux, jaloux, jaloux de moi! Mais tu m'aimes donc, Charles?

CHARLES. J'en meurs de désespoir.

ZOÉ. Et moi, si tu savais, je ne fais plus que pleurer, car je t'aime aussi. Ah! j'ai bien expié ma folie et mes idées romanesques. J'ai été bien malheureuse de te voir parler à d'autres femmes. Tu n'aimes donc pas Alida?

CHARLES. Je n'ai jamais pensé à Alida.

ZOÉ. Quel bonheur! Mais ce duel, cet horrible duel?

CHARLES. Ah! puisque tu m'aimes, je serai vainqueur. Dis-moi seulement encore un fois:

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

ZOÉ. Ne plaisantons pas. Mais, puisque ce n'était pas moi, pourquoi te battrais-tu alors?

CHARLES. C'est bien un peu mon idée; mais c'est que mon billet n'était pas très-mesuré, et c'est Dimeux à son tour qui me demandera raison.

ZOÉ. Raconte-lui ton erreur; il t'excusera.

CHARLES. Mais je ne veux pas que l'on m'excuse.

ZOÉ. Alors tu te battras?

CHARLES. Je n'en sais rien.

ZOÉ. Écoute, Charles, si tu n'arranges pas cette affaire-là autrement, je croirai que tu m'as trompée, parce qu'après votre explication il n'y a aucun prétexte pour que tu te battes; je croirai que tu m'as trompée, et que c'est pour Alida et peut-être pour pis encore que tu te bats.

CHARLES. Écoute, je vais aller chez Dimeux; je vais lui raconter mon erreur, puis je lui dirai: «Je ne suis plus offensé; mais, si vous croyez l'être par mon épître, je suis prêt à vous en rendre raison.»

ZOÉ. Et il te dira qu'il n'est pas offensé non plus.

CHARLES. Peut-être.

ZOÉ. Va, et reviens bien vite; je ne vis pas en attendant. Écoute un peu: quoi qu'il arrive, tu viendras me rendre réponse.

CHARLES. Oui.

ZOÉ. Donne-m'en ta parole d'honneur.

CHARLES. Ma parole d'honneur!

XLIII

C'est alors que Charles entra chez Robert et lui dit: «Mon cher Robert, tout est expliqué, je ne suis plus offensé; mais, si vous l'êtes par ma démarche ou par ma lettre, je suis prêt à vous faire des excuses ou à vous en rendre raison.--Mon cher Reynold, répondit Dimeux, je ne vous en veux nullement. Permettez-moi, au contraire, de vous féliciter de votre air parfaitement majestueux. Je ne veux de vous ni excuses ni coups d'épée.»

Charles sortit avec son héraut.

XLIV

_A monsieur Robert Dimeux de Fousseron._

Paris.

«M. et madame Frédéric Reynold ont l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Zoé Reynold, leur fille, avec M. Charles Reynold, et vous prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée le..., en l'église de Saint-Vincent-de-Paul, leur paroisse.»

XLV

_A monsieur Robert Dimeux de Fousseron._

Paris.

«M. et madame Émile Reynold ont l'honneur de vous faire part du mariage de M. Charles Reynold, leur fils, avec mademoiselle Zoé Reynold.»

DEUXIÈME PARTIE

I

Arthur fit à Tony Vatinel un accueil convenable quoique un peu froid. Tony, tout le temps de la soirée se tint dans un coin du salon, et il n'aurait pas fait autre chose que regarder Clotilde si Robert n'était venu de temps en temps échanger quelques paroles avec lui. Il y avait heureusement, d'ailleurs, assez de monde pour que la préoccupation de Tony ne fût pas remarquée. Clotilde était changée; ses traits avaient perdu ce calme, cette indécision du visage de la jeune fille. Cependant elle était charmante autrement, sans qu'on pût dire qu'elle le fût moins ou plus qu'autrefois. Ses formes développées, sa démarche plus assurée, sa voix, son sourire, ses gestes, tout avait subi des modifications que Tony étudiait avec le plus vif intérêt. Il la comparait avec la Clotilde d'autrefois, et il avait besoin de se répéter: «C'est bien elle, c'est bien la même.» Sous certains aspects, éclairée de certaines façons, il ne la retrouvait pas; mais elle garda quelques instants une attitude qui lui était familière autrefois, et Tony alors ne vit plus en elle aucun changement. Il la voyait de profil, le cou penché en avant; les longues boucles de ses cheveux, qui pendaient un peu détachées du côté opposé à celui de Vatinel, formaient un fond sur lequel se découpait nettement son profil ravissant. Quand elle releva la tête, et rejeta un peu ses cheveux en arrière, il sembla à Tony que c'était un fantôme qui s'évanouissait. Il ne revit plus Clotilde que dans ses pieds et dans la couleur de ses cheveux. Il épiait le moment où un nouveau changement de position la ferait reparaître à ses yeux. Il l'avait saluée, en entrant; mais il n'avait pas cherché l'occasion de causer avec elle, occasion que, du reste, elle n'avait nullement paru lui offrir. Leur conversation, sans se connaître, au bal de l'Opéra, les embarrassait également. D'où fallait-il reprendre? De leurs adieux au Havre, au moment où Tony y avait conduit Arthur et Clotilde pour les faire embarquer. Tony avait alors renoncé à Clotilde, qui le lui avait demandé au nom de son bonheur à elle. Ou fallait-il reprendre de cette conversation de l'Opéra qui avait appris à Vatinel que Clotilde l'avait réellement aimé, et que, peut-être, elle l'aimait encore? C'était à Clotilde à décider ce point. Alida ne vint pas ce jour-là chez son frère; elle était extrêmement irritée de la scène du bal, quoique la dernière et la plus profonde blessure eût été pour Clotilde. En regardant sa femme, Arthur de Sommery s'étonnait de lui voir montrer aussi peu de ressentiment du mot si dur qu'il avait laissé échapper, et dont elle avait paru mortellement frappée.

II

«Ah! dit Tony Vatinel, en s'en allant avec Robert Dimeux, que je l'aimais bien mieux avec sa simple robe gris foncé, lorsque nous étions à Trouville!--Tant que tu ne préféreras à la Clotilde de Paris que la Clotilde de Trouville, il ne faut pas te flatter d'être extrêmement bien guéri de ton amour. Je crois même devoir t'avertir que c'est un symptôme assez fâcheux.--Et qui t'a dit, Robert, que je voulais guérir de mon amour? Pourquoi ne me proposes-tu pas de me guérir de mon coeur, de me guérir de ma vie? J'ai perdu Clotilde, elle ne peut être à moi; et, d'ailleurs, ce qu'elle est aujourd'hui, ce n'est plus Clotilde. J'ai perdu Clotilde, laisse-moi mon amour!--Tu me donnes, du reste, une preuve de ce que je t'ai dit, bien satisfaisante pour l'amour-propre d'un philosophe. L'objet de ton amour est si bien une femme de ton invention, que tu as besoin qu'elle soit à un certain éloignement. A peine es-tu auprès d'elle, que tu te mets à l'adorer à soixante lieues et à un an de distance. L'amour est comme un de ces petits jardins, de quelques toises carrées, que l'on a sillonné d'allées, de détours et de labyrinthes. Si on le traversait droit, il y aurait à faire de trois à cinq pas; mais, grâce aux circonvolutions que l'on est obligé de faire entre les petits défilés bordés de buis, grâce aux fréquents retours sur ses pas, on fait huit ou dix lieues sur quatre toises. Il y avait autrefois, une manière de faire un pèlerinage à Jérusalem, qui consistait à faire deux pas en avant et un en arrière; tu as trouvé encore mieux que cela. Tu fais deux pas en avant et au moins deux en arrière; tu fais tomber la dernière allée du labyrinthe dans la première, de telle façon que les circuits sont toujours à recommencer, sans qu'il soit jamais possible d'arriver au mur. Voyons, Tony, penses-tu consacrer toute ta vie à un semblable exercice? Tu as reçu de la nature de belles facultés; ne penses-tu pas à te distinguer, à te faire un nom, à devenir quelque chose?--Pfff!» répondit Tony.

III

Il est quelques personnes auxquelles peut-être la réponse pleine de sens et de sagacité par laquelle Tony Vatinel termine le chapitre précédent, peut sembler manquer de quelque clarté. Nous traduirons donc par nos propres impressions le _pfff_ de Tony Vatinel; car, pour nous, ce _pfff_ est encore un de ces mots qui en disent plus qu'ils ne sont gros.

Les honneurs que l'on rend aux hommes distingués ne sont qu'une amorce pour faire faire, à de bonnes gens crédules, certaines corvées sociales qu'il est plus commode d'admirer que de faire soi-même. Et encore leur fait-on payer les vertus et les belles actions comptant, et remet-on les honneurs à l'époque de leur mort. On s'occupe volontiers, en France, de rendre les honneurs aux grands hommes morts; on dépense pour leur tombe un argent qui leur eût été fort utile pendant leur vie, et qui leur eût peut-être évité le désagrément d'une immortalité prématurée. Cela vient peut-être de qu'on aime également beaucoup à enterrer les grands hommes, et que leur mort semble toujours être la plus belle action de leur vie, ou, du moins, celle dont on leur sait le plus de gré, tant on manifeste alors une recrudescence d'enthousiasme et d'admiration.

Une seule chose m'étonne, c'est qu'on n'ait pas encore jusqu'ici imaginé de les enterrer vivants; c'est une idée que je n'émets qu'avec une grande timidité; beaucoup peuvent la trouver séduisante et chercher à l'appliquer. Cicéron disait: «Il n'y a, en fait de religion, qu'une absurdité que les hommes n'aient pas encore inventée, c'est de manger leur Dieu.»

On a depuis profité de l'avis. Je serais réellement fâché d'être cause qu'on enterrât vifs M. Rossini ou M. Hugo. Je crois que la France produit trop de grands hommes pour sa consommation, et qu'elle craint d'être consommée par eux; elle en a fait tant, qu'elle peut l'exportation.

Mais aucune époque autant que celle-ci, peut-être, ne s'est montrée empressée d'en finir avec les grands hommes; aucune n'a si vite et si légèrement décerné l'immortalité aux vivants. On voudrait faire des dieux à la manière des gardes prétoriennes, quand elles se défaisaient d'un empereur dont on commandait d'avance l'apothéose. A peine un homme, aujourd'hui, a-t-il fait deux romances ou manifesté, par un commencement d'exécution, l'intention de faire un vaudeville, qu'on fait son buste, sa statuette, sa biographie: toutes choses autrefois à l'usage des morts. On l'immortalise d'avance et en effigie, et, quand il est mort une bonne fois, on n'a plus qu'à l'enterrer; ou plutôt, de ce moment, on se plaît à le considérer comme mort et enterré; ses fossoyeurs prennent sa place: chacun à son tour.

M. David, qui a fait un fronton pour le Panthéon, y a taillé dans la pierre de futurs grands hommes. C'est une remarquable fatuité aux yeux des étrangers, de leur montrer ainsi, dans ce temple consacré à nos grands hommes, des grands hommes jusqu'au dehors, jusque sur les toits, un débordement de grands hommes qui n'ont pas pu tenir dans le temple.

Peut-être, si l'on fait des temples aux grands hommes, serait-il bon de fixer un temps où l'immortalité serait prescrite, un temps où il n'y aurait plus d'appel ni de recours en cassation. Si l'on ne déclare pas, par une bonne loi, après combien de temps un _mort_ pourra s'endormir sur les deux oreilles, sans se voir chicaner son immortalité, il arrivera ce qui est arrivé: que les petits hommes d'une époque jetteront à la voirie les grands hommes de l'époque précédente; que les successeurs des petits hommes ramasseront les os de leurs grands hommes, et que l'on court grand risque de se tromper d'os et de donner, dans le Panthéon, asile à quelques gredins qui ne s'y attendaient guère.

Mais, quand on aura fait, et discuté, et promulgué une loi à ce sujet, qui garantira l'efficacité de cette loi, et qui empêchera de remplacer cette loi par une autre loi, comme les grands hommes par d'autres grands hommes? Car il n'est pas d'époque qui n'ait un demi-quarteron de grands hommes qu'elle ne soit pas fâchée de mettre sous des marbres assez lourds pour qu'ils ne puissent se relever. C'est, du reste, le secret des riches tombeaux que font les héritiers à ceux dont ils héritent. Sérieusement, à propos du Panthéon, il faut avouer qu'il n'est rien d'aussi ridiculement barbare que le changement de destination des édifices. Les gens qui font de telles choses semblent toujours chercher à faire croire à la postérité que l'histoire commence à eux, et que ce qui a précédé ne vaut pas la peine d'être conservé. Les monuments, ces masses de pierres, sont semés dans le temps par les hommes qui passent, comme les cailloux que le petit Poucet, des contes de Perrault, semait sur la route qu'il voulait retrouver. Seulement, c'est à ceux qui viendront après que ces masses de pierres doivent servir de guides pour leurs investigations dans l'histoire des moeurs et des arts. Il y a, dans le cabinet des figures de cire, un enfant vêtu richement avec un cordon bleu en bandoulière. Le démonstrateur l'a donné successivement, et, selon les circonstances, comme le roi de Rome, le duc de Bordeaux, le duc de Montpensier, le comte de Paris. Il y a encore une industrie qui consiste à afficher sur les murs un morceau de papier sur lequel on lit:

TELLE RUE, TEL NUMÉRO, ON DÉGAGE LES EFFETS DU MONT-DE-PIÉTÉ, POUR EN PROCURER LA VENTE.

Il paraît que l'industrie est bonne, car la concurrence est ardente. Voici ce que quelques-uns ont imaginé: comme le métier est identiquement le même, ils collent seulement sur l'adresse du rival une bande de papier, contenant leur propre adresse, et ils trouvent à cela un triple avantage: ils sont annoncés, le concurrent ne l'est plus, et ils diminuent leurs frais d'impression et de papier en les lui faisant payer.

C'est précisément ce que font les grands hommes du présent avec les grands hommes du passé. Voilà à peu près ce que voulait dire le _pfff_ de Tony. Robert probablement l'avait compris et l'avait trouvé sans réplique, car il ne répondit pas un mot.

IV

Tony alla faire une visite du matin à madame de Sommery; elle avait du monde; Arthur lisait des journaux dans un coin et ne se mêlait à la conversation que par quelques phrases plus ou moins bien ajustées qu'il y jetait à peu près au hasard. Clotilde, d'après la coutume, fort inconvenante à mes yeux, de la plupart des femmes de Paris, recevait ses visites de deux heures à six heures dans sa chambre à coucher. Pour Tony, ce n'était pas une inconvenance, c'était une chose horriblement cruelle. Dans son amour pour Clotilde, il avait eu peu d'instants dans lesquels ses sens avaient osé élever la voix: c'était lors de leur rendez-vous sous la niche de la Vierge, à Trouville, quand Clotilde, fatiguée et épouvantée, s'était laissée aller sur le bras et sur la poitrine de Vatinel. Mais, le plus souvent, sa pensée n'allait pas jusque-là. Il n'avait jamais été assez sûr d'être aimé de Clotilde pour oser rêver sa possession, et, d'ailleurs, Clotilde ne lui paraissait pas une femme que l'on possédât. Tant qu'on n'est pas aimé, ou qu'on ne croit pas l'être, il semble que l'on se contentera parfaitement d'être aimé, et que l'on ne demandera rien au delà. Une fois aimé, on borne, avec la même bonne foi, ses voeux à un baiser; mais, je crois que je le répète, Clotilde ne semblait pas à Vatinel une femme que l'on possédât. Qui n'a rencontré de ces femmes dont l'inflexible jupe de plomb semble faire partie de leur personne?

Mais cet odieux lit conjugal changeait, malgré Tony, ses idées sur Clotilde; Clotilde était donc une femme comme toutes les femmes. Ces deux oreillers racontaient des choses bien humaines. Arthur, aux yeux de Tony, était non-seulement un rival heureux, mais encore un profane, un sacrilége, qui faisait descendre la divinité de son piédestal pour l'abaisser jusqu'à son ignoble amour; puis, à force de s'indigner, il arrivait à penser que, puisque la divinité était devenue une simple mortelle, il eût été bien charmant qu'elle le fût à son bénéfice; puis Clotilde, qu'il aurait craint autrefois de souiller par ses caresses à lui, lui semblait bien autrement souillée par les caresses d'un autre; son imagination ne lui faisait grâce d'aucun détail; et il se sentait plein d'un mélange bizarre de haine et de mépris pour Arthur; de haine, de mépris, de fureur et de désirs pour Clotilde. Il ne se contentait plus de regarder le visage de Clotilde; ses yeux, en regardant ses petits pieds dans des mules de velours vert, voyaient malgré lui beaucoup plus de la jambe qu'on n'en montrait; il interrogeait du regard les plis de la soie, plus tendre sur les genoux et trahissant des contours qui lui faisaient frissonner le coeur.

Arthur lui dit: «Vous avez voyagé depuis quelque temps, monsieur Vatinel?--Oui, répondit Tony, je suis allé en Angleterre, en Irlande et en Amérique.--Vous avez dû voir bien des choses curieuses!--Mais non.»

Clotilde rougit; elle avait lu, comme vous savez, madame, les lettres que Tony avait écrites à Robert Dimeux pendant son voyage, et le _mais non_ qu'il venait de prononcer lui faisait entendre, à elle, tout ce qu'il y avait de tendresse et de passion dans ces lettres. Elle leva les yeux sur Vatinel; mais elle rencontra les siens, et tous deux sentirent un mouvement de frisson. Clotilde changea la conversation. Tony se leva et sortit.

Comme Tony s'en allait, et qu'il paraissait hésiter entre deux portes pour sortir, Arthur se leva, lui ouvrit celle qu'il fallait prendre, et lui dit: «Vous ne connaissez pas encore _nos êtres_.»

Quand Tony fut parti, il se demanda à lui-même pourquoi ces paroles d'Arthur lui avaient si joyeusement résonné dans le coeur: c'est qu'il espérait de se voir installé dans la maison; et comment finirait tout cela, en supposant même que les hommes et le sort le remissent à sa volonté?

V

La veille du jour fixé pour son mariage, Charles Reynold vint demander à déjeuner à Robert. Il cachait son triomphe et sa joie sous un air d'indifférence qui lui donnait beaucoup de peine; car le pauvre garçon était gonflé de bonheur et de pensées d'avenir. Il avait voulu voir la toilette de Zoé, et il était dans le ravissement.

«Ah çà! mon cher, dit-il à Robert, vous n'oubliez pas que je me marie demain et que vous devez assister à mon mariage? Pourvu que je ne l'oublie pas non plus, moi! Vous amènerez votre ami, n'est-ce pas? les amis de nos amis sont nos amis. C'est un peu imprudent de prendre précisément l'instant où l'on se marie pour faire de nouveaux amis; mais je n'ai pas la prétention d'échapper seul au sort commun à tous les maris; et j'ai, sous ce rapport, une philosophie toute faite et prête à tous les événements. Ce ne sera, après tout, qu'une représaille, et la plus douce des justices est sans contredit la peine du talion. C'est à dix heures, vous savez; cela veut dire dix heures et demie, car les femmes feront attendre. Mon Dieu! Zoé a voulu absolument me faire voir sa toilette; je n'aime pas m'occuper de ces enfantillages-là, mais j'ai fini par céder. C'est incroyable, l'importance que les filles y attachent. Je vous demande un peu ce que cela signifie! Je ne sais pas si j'aurai un habit, et je ne compte guère m'en occuper; pourvu que je n'aille pas oublier demain matin! Mais je me sauve. Vous savez, Laure, à laquelle je fais la cour depuis quelque temps?...--Non.--Mais si, une _prima donna_ de boulevard, une petite blonde.--Ah! ah!--C'était une tigresse, elle avait un tas de scrupules. Moi, du caractère dont vous me connaissez, vous comprenez bien que cela ne m'allait guère; et puis, un mariage, ça vous dérange toujours un peu; ma foi, j'avais oublié mon inhumaine, quand hier je reçois une lettre d'elle; elle m'annonce qu'elle viendra me voir _après-demain matin_. Or, cet après-demain est _devenu_ DEMAIN MATIN. Vous saisissez l'à-propos, sans doute: à dix heures, juste l'heure du _conjungo_. Je lui ai répondu: «Ma chère petite, après-demain, c'est impossible, _j'ai quelque chose à faire_; mais demain, par exemple, je serai très-heureux de vous voir.» Et ce demain est aujourd'hui. Elle doit être chez moi; vous comprenez bien qu'une femme qui entre chez moi... Je n'en dis pas davantage. Je vais aller me débarrasser de ce petit triomphe avant d'aller chez ma future; pourvu qu'on ne me fasse pas voir encore des toilettes! Adieu. Si vous étiez aimable, demain, à dix heures, vous m'enverriez un petit mot par votre domestique pour me rappeler la chose. Adieu, mon cher... Ah çà! se dit en bas de l'escalier Charles, qui n'était pas attendu par la moindre Laure, vais-je aller d'abord chez mon bottier ou chez mon tailleur? Pourvu que mes _affaires_ soient prêtes, mon Dieu! Que faire si ces gens-là ne m'ont pas tenu parole? Allons d'abord chez le tailleur... Dites-moi, mon cher, eh bien?--Monsieur, nous serons en mesure.--Pensez que c'est à dix heures.--A neuf heures, on sera chez vous.--Je compte sur vous; c'est très-grave, je ne puis me marier sans un habit noir: je n'en ai, comme vous savez, qu'un brun et un bleu.--Soyez tranquille.--Je vous déclare que je ne le serai pas.--A neuf heures, on frappera à votre porte.--Maintenant, chez le bottier... Mes souliers? Je les attends. Il me les faut aujourd'hui; comment! voilà quinze jours qu'ils sont commandés!--On est _très-pressé d'ouvrage_ en ce moment, et, d'ailleurs, ça ne pouvait pas être confié au premier venu; je n'ai qu'un seul ouvrier auquel je donne l'_ouvrage_ tout à fait _soigné_.--Vous me les promettez pour ce soir?--Ce soir ou demain matin à sept heures.--Bien sûr?--C'est comme si vous les aviez.»

VI