Cloches pour deux mariages: le mariage basque; le mariage de raison
Part 7
L’humble déménagement amusa Marie. Un soir, on s’éclaira avec des bougies plantées dans des bouteilles parce que les chandeliers avaient été emballés par papa, qui aidait les ouvriers à clouer les caisses. Avant de quitter la maison natale, elle alla, toute seule, une dernière fois, dans le jardin où le violon ne s’entendait plus. Elle tenait bien raisonnablement les mains dans les poches de son paletot. Sa figure eut un pli, comme si des larmes allaient jaillir. Mais elle se retint de pleurer. Et elle rentra en frissonnant. La dernière nuit, comme on n’avait plus de chez soi, on la passa à l’auberge, et, le lendemain malin, on partit pour la gare avec quelques amis de Roquette-Buisson, venus pour les accompagner, parmi lesquels deux Sœurs-bleues, Isabelle, son papa et sa maman. Ces derniers avaient apporté des provisions de bouche pour les voyageurs. Marie se tenait en avant du groupe, donnant une main à sa chère amie et pleurant dans son mouchoir. Toutes deux portaient de jolies toques, parce que la maman d’Isabelle avait donné à Marie la même qu’à Isabelle. Mais Marie portait toujours une robe naïvement coupée, et les gros souliers que, maintenant, elle aimait bien. Quant à Michel, tenu par la bonne, il avait l’air d’un ange d’or aux joues gonflées. Ils montèrent dans le train. On agita des mouchoirs. La machine siffla, et les maisons et les arbres se mirent à courir en arrière.
III
Marie et ses parents, à Arbouët, allèrent occuper le logement du receveur qui venait de partir. Il était plus clair et plus vaste que celui de Roquette-Buisson, mais le jardin avait moins de mystère. Il n’y avait pas de ces sombres recoins, si doux, que l’enfance chérit dans la maison natale. Cependant Marie accepta le dépaysement, à cause de ce qu’elle conservait dans son cœur touchant l’exil de la Vierge.
A Arbouët, papa disait que le bureau était bien plus chargé qu’à Roquette-Buisson. Néanmoins, il pouvait souvent sortir à cinq heures, et, quand les jours furent assez longs, on alla se promener et, parfois, on emmenait Michel en lui donnant la main. Marie aimait tant son petit frère! Il avait maintenant deux ans.
* * * * *
Un après-midi que l’écolière rentrait du pensionnat, son père lui dit:
--Marie, je vais t’annoncer une grande nouvelle, qui te rendra bien heureuse. Tu sais que maman était couchée depuis hier, parce qu’elle était un peu malade. A présent elle est guérie. Et il vous est arrivé une petite sœur à toi et à Michel, et qui s’appellera Madeleine.
Oh! quelle émotion, quel transport de joie ce fut pour Marie. Papa la conduisit dans la chambre de maman, après lui avoir recommandé:
--Il ne faut pas faire de bruit.
Alors, Marie avait marché doucement, doucement, sur la pointe des pieds, pour obéir. Et, d’abord, elle regarda sa mère dans le grand lit. Et sa mère la regardait aussi avec un immense amour. Et elles s’embrassèrent. Et Marie souriait sans rien dire, un peu haletante. Puis elle cherchait des yeux la petite sœur qu’elle ne voyait pas. Alors son père la conduisit vers le berceau. Et elle s’avançait, de plus en plus lente. Elle mettait sa main sur sa bouche pour retenir sa respiration. Enfin, son père la souleva dans ses bras, après avoir écarté les rideaux, et il la mit en face de la nouvelle née qui dormait, toute rouge et toute chiffonnée. Et Marie aurait voulu crier son admiration, sa tendresse, mais elle faisait silence, elle était comme en extase devant cette merveille de Dieu qu’est une petite sœur.
Papa ramena les voiles de tulle, après avoir reposé sur le sol Marie qui revint vers sa mère, qui ne bougeait pas mais qui souriait, et elle appliqua sa joue contre la main pendante hors du lit, afin de se faire caresser. Ensuite elle regarda, sur la commode, la Vierge. Et, elle la vit comme toujours, immobile et fidèle, et laissa sur elle son cœur se poser comme l’oiseau sur la branche, la remerciant de ce qu’elle lui eût envoyé Madeleine.
IV
Les jours se suivent, et ne se ressemblent pas. Hélas! six mois après le baptême de Madeleine, auquel Marie avait assisté toute glorieuse, le beau petit Michel mourut du croup en quelques heures. Ce fut un arrachement. Marie, sensible et déjà réfléchie comme une petite femme, souffrit pour elle-même et pour ses parents atterrés par ce coup de foudre. Les détails de la sépulture se gravèrent dans son esprit comme se gravent, sur les petites pierres que l’on dédie aux innocents, des formules désolées sous un buisson aux baies saignantes. Mais tant de sanglots, étouffés dans l’ombre, ne firent qu’accroître la sagesse de Marie.
* * * * *
La vie reprit amère et pleine d’amour. On allait parfois déposer des fleurs sur la tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, sans rien dire. Papa, dont la barbe avait beaucoup blanchi en peu de jours, après la mort de Michel, ne touchait plus à son violon.
Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans le bureau, sur l’un des rayons à registres, était recouvert de poussière, tellement qu’en y passant le doigt dessus, elle y laissa une trace. Elle demanda:
--Papa, pourquoi ne joues-tu plus?
Il répondit, comme s’il avait eu affaire à une grande personne:
--Tu le devines bien, ma chérie, je suis si triste depuis la mort de petit Michel...
Alors, elle fit cette réponse que lui inspira son ange:
--Oh! non. Il ne faut pas que tu cesses de jouer. La Sainte Vierge veut que tu joues parce que Michel t’entend.
Pendant les vacances qui suivirent cette cruelle épreuve, on allait parfois dans la prairie en fleurs qui bordait la rivière où papa pêchait des goujons. Maman s’asseyait, prenait son ouvrage, et Marie faisait au soleil des bouquets de boutons d’or, de lychnis et de grandes-marguerites. Elle les disposait tout autour de son panier à goûter, qu’elle transformait ainsi, le recouvrant de son mouchoir, en un petit autel qu’elle vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque toute chose était en ordre, elle se mettait à genoux dans l’herbe. Et, non loin de sa mère, elle tirait de sa poche son mince chapelet, le récitait. Sa mère répondait. Prions, pensait Marie, pour que le petit Michel vienne nous voir ici.
Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient à travers les feuillages sur l’eau dormante et bleue, émouvaient l’enfant qui, dans une fusion du ciel et de la terre, sentait Michel descendre à son appel.
Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme à Marie la trouvaient si fervente que, parfois, elles l’interrogeaient sur une vocation possible. L’enfant leur répondait:
--J’aime beaucoup la Sainte Vierge, mais je ne veux pas me faire religieuse. Plutôt je veux être une maman comme la mienne.
Au début de novembre, la tante de Navarrenx, qui était infirme depuis deux ans, mourut. Elle laissait à sa nièce quelque argent et la villa où elles avaient vécu ensemble autrefois et qu’elle lui avait promise.
Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus avec Marie, celle-ci entendit papa qui disait à maman:
--Si petit Michel avait vécu, peut-être qu’il serait devenu notaire à Navarrenx; qu’il se serait marié; qu’il aurait habité dans la jolie villa de ta jeunesse. Notre bonheur a été brisé.
--Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou pour Madeleine. Et qui sait... peut-être que Dieu va nous envoyer bientôt un garçon.
Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui peut-être serait là bientôt.
Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle s’appliquait de plus en plus.
L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle s’approcha de lui pour l’embrasser.
Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder:
--Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il s’appelle Pierre.
Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui n’était plus là.
Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur. On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah! comme elle pria! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie.
Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur; la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la crèche; la naissance de son Michel doré; les jeux avec Isabelle; les adieux à la gare; la nouvelle demeure à Arbouët; sa première entrevue avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait; la mort rapide de Michel; la petite tombe.
* * * * *
Alors, le violon s’était tu, papa n’avait plus souri jamais, et rien ne l’avait plus consolé, pas même la naissance de Pierre. Enfin après six longues années, voici que le violon, rompant le triste silence, chantait comme une voix d’enfant au Paradis.
Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint nicher.
Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie avec une foi plus pleine, avec un recueillement plus réfléchi que Marie ne la reçut. Elle ne quitta l’église qu’à regret, à pas lents, devenue le vase honorable qui craint qu’on ne le heurte et que son parfum ne se répande.
Maman était contente que papa se fût remis à la musique, et dans une occasion si belle. Sur le massepain que l’on servit à déjeuner, il y avait, toute tremblante, une première communiante. On prit le café au bureau. Et, quand sonna l’appel des vêpres, le père, sentant la lointaine douleur s’adoucir, pressa Marie contre lui.
V
Depuis quelques années que son père était mort à Arbouët, Marie vivait avec sa mère, sa sœur Madeleine et son frère Pierre, dans la maison de Navarrenx que leur avait laissée leur tante.
Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, on l’avait mis en pension au collège d’Orthez, à une vingtaine de kilomètres. Il travaillait. Il montrait la bonté, mais aussi la mélancolie de son père. Il n’avait rien de l’exubérance que montrait Michel, dont la mort foudroyante, à l’âge de trois ans, avait laissé leur père inconsolable.
Dans l’âme de Marie, la grâce virginale n’avait cessé de croître, qui s’épanouissait aujourd’hui.
Il n’apparaissait point, et elle le disait comme autrefois à qui voulait l’entendre, si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la moindre idée d’embrasser la vie religieuse. Je suis née pour être maman comme maman, si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. Je ne suis pas assez parfaite pour le cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage.
Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, elle jouissait d’un parfait équilibre. Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, sa santé donnait du charme à son visage et à son corps.
Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi, elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier, luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion.
Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût, n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées.
Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri. Certes! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire, surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone.
La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien. Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une aspiration jusque-là inconnue.
Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait fait.
* * * * *
Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues, rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui, s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil.
Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un frisson au cœur.
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Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles. Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu.
Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas, et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait, au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné?
Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il chante. Elle l’admirait tout de suite.
Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses lèvres franches et rouges, ces mots candides:
--Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et qui portait le même nom que vous: Michel.
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A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se réfugièrent dans le grand salon.
Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus qu’à peine. Elle fermait les yeux.
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C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau; c’est ainsi que, devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui portait des souliers faits par le cordonnier du village; c’est ainsi que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de lumière; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu! Et la jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se demandait: La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et acceptée jusqu’ici!
Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage qu’elle avait menée jusqu’ici? Ce Michel si blond, si beau, si sensible ne jouait-il pas mieux que papa? Oh! non! Mais c’était autre chose, comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre rosier.
La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre. Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain.
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A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez, laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin.
Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir Pierre «s’en aller» après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du plus menaçant des nuages.
On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant. Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température, Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait de prévoir la rémission.
Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui était à son chevet. Il était guéri.
Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant, attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de sa poitrine, se dilata.
* * * * *
Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson, Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage qu’elle lui avait annoncé l’an dernier.
Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur ses genoux.
Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu.
Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger. Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines, un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien.