Cloches pour deux mariages: le mariage basque; le mariage de raison
Part 6
Le mariage de Manech et de Kattalin fut béni par monsieur le curé de Méharin dont le calice neuf brilla comme un bouquet de renoncules. La noce se rendit à pied, à travers bois, du moulin à l’église et de l’église au moulin. Manech aurait pu donner à l’hôtel du village voisin le riche repas qu’il servit à ses invités, mais il jugea plus à son goût de se conformer aux usages et de laisser aux réjouissances le décor qu’elles revêtent en de plus humbles conditions. La grange des meuniers s’orna de fleurs dès l’aube. Et ce fut au son d’une chirula que sortit le cortège. Les paysannes étaient mirobolantes, pareilles aux verveines, aux campanules, et aux sauges de leurs parterres. Mais Kattalin portait la plus somptueuse robe, faite à Bayonne, et qui eût rendu jaloux tout le Nouveau-Monde.
Lui, avait passé l’habit noir qu’il avait fait couper à Santiago. Il était en pleine beauté, en pleine force. Il respirait le contentement de la grande fortune acquise. Mais ni son chapeau trop brillant, ni ses bijoux, ni le soin méticuleux apporté à sa coiffure et à sa moustache n’auraient su le ridiculiser. Manech demeurait Manech ainsi. Il n’était pas un parvenu, mais un arrivé. Il était comme Ulysse qui a parcouru les mers et regagné son pays avec une armure étincelante, de la pourpre et un butin. Sa poignée de main aux vieux Basques anguleux était aussi ferme, aussi simple, que s’il ne les eût jamais quittés.
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Garralda avait revêtu ses plumes les plus blanches.
Au retour de l’église, on fit halte dans plusieurs auberges. On y servait, sur de longues tables, du vin blanc et des biscuits. Un grand Basque, mélancolique et tanné, tirait de sa clarinette une mélodie qui faisait danser plusieurs couples. La rumeur des commères et des enfants berça le moulin endormi. Aux mets recherchés, venus de Bayonne, s’ajoutaient les truites de la Joyeuse, les poules de Garralda, les boudins de brebis et, au bordeaux et au Champagne, les vins de Méridionale et d’Irouléguy.
Le dîner se prolongea plus avant que la nuit tombante où montaient les étoiles. Tout naturellement, les invités s’étaient groupés selon leurs coutumes et leurs langues.
A l’un des bouts de la table, à la gauche des variés, les Gascons fredonnaient des airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient des poses de godelureaux, et les plus âgés, vêtus en demi-messieurs, ressemblaient à des employés ou à des fonctionnaires.
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Mais, à droite, les Basques régnaient. Ils mangeaient, beaux et graves. Leurs regards allaient et venaient avec une lente majesté. Parfois leur ménétrier se saisissait de l’instrument posé devant lui, en travers de la table, et la grange en résonnait.
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Il en faisait sortir de doux gémissements, échos des âges les plus lointains. Ces airs que n’évoquaient-ils pas? Les cris des cigales des lourds après-midi quand, vers les grottes d’Isturitz, les ancêtres chasseurs rapportaient les bêtes percées de flèches; les plaintes de la forêt si dense que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais effleurer le sol; un peu plus tard, les clameurs des bergeries plaintives, la voix des pâtres qui se prolongent; les appels angoissés des mères recherchant leurs enfants, le soir, autour des bordes; le battement régulier des vols de palombes vers Sare, Osquich ou Lécumberry; le cri chantant des chatards qui les guettent de la montagne en brandissant des haillons; le mugissement des conques annonçant les beaux coups de filet; le sanglot fou des irrintzinas; la douceur des aveux dans le crépuscule; l’annonciation désolée de ceux qui marquent les points au jeu de paume; les farouches exclamations des pilotaris; le tambourinement du sol sous les pieds ailés des danseurs aux grosses chevilles; le rire divin de l’angelus quand la place tout entière découvre son front; le pas cadencé des vieilles encapuchonnées qui se suivent une à une, pareilles, avec leur huppe sur les yeux, à des poules courroucées; les hymnes de la Fête-Dieu mêlées aux ronflements des capricornes dans la brise qui courbe les moissons accablées de gloire.
Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait plus que le cliquètement des assiettes. Mais bientôt, du même côté, un koblari se levait qui jetait, comme une provocation, une phrase balancée, que se renvoyaient, semblait-il, les collines. Un autre poète lui répondait. Et le silence se refermait.
Manech n’oublia point les pauvres de la commune. Il ouvrit largement la main aux Écoles libres dont les professeurs, jusque-là, consentaient à leur vie misérable. Il fit des dons à la Paroisse. Non loin de Garralda, il fit élever un rebot et planter autour des platanes. Il acquit plusieurs métairies. Il releva deux vignes non loin de Kattalinen-Etchea. Il accrut le nombre des moutons de son père, en se réservant une part dans le croît. Il posséda des taureaux de prix et des poulinières de race. Il fit un semis de pins au moment que les chênes étaient ravagés par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui élève l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya. Il n’accepta point la direction de la mairie, mais l’office d’adjoint.
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A travers la grille de Kattalinen-Etchea, on entrevoyait des roses et sa femme qui lui donnait un garçon au cours de 1913. Il l’aimait et la vénérait. Mais, comme ceux de son pays, il la laissait souvent seule et il allait prendre part aux parties de pelote et aux soupers qui les suivaient, à l’auberge, parfois jusqu’au matin.
Kattalin était heureuse ainsi, le sachant Basque et fidèle. En 1914, la guerre ayant éclaté, il partit. Et, en 1915, il perdit un bras et dut rentrer.
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Manech ne se retrouva en présence de Yuana qu’une seule fois, mais sans qu’elle ni lui songeassent à se reconnaître. Voici dans quelle circonstance.
La blessure qu’il avait reçue fit que ses médecins lui prescrivirent un séjour au bord de la mer, à Sainte-Madeleine. Or il existe, à Sainte-Madeleine, un couvent de Filles repenties dont lui et sa femme fréquentaient souvent la chapelle.
Un jour qu’ils en ressortaient, ils virent que le portail du cimetière de ces religieuses était demeuré entr’ouvert. Ils y entrèrent. Là, une infinité de légers monticules de sable où étaient disposés, en forme de croix, de minces coquilles, indiquaient les places des mortes. Le souffle marin le plus léger, les moindres pleurs du ciel, en faisaient dévaler la terre, éparpillaient les ornements fragiles recueillis sur la plage. Et, avec une inlassable et méticuleuse patience, ces Filles que le monde et la justice humaine avaient rejetées, mais que le Christ se fiançait dans la miséricorde, réparaient ces tombes aussi mobiles que l’air et l’eau, replaçaient chaque fragment de cette croix marine.
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Une ombre, une seule, à ce moment, était occupée à ce pauvre travail. C’était Yuana. Agenouillée, elle ne se retourna point vers le couple qu’elle entendit venir. Manech n’eût d’ailleurs pas retrouvé en elle la nymphe pastorale qui avait essayé de l’entraîner, ni elle peut-être en lui l’adolescent tout plein de la vierge lumière des fleurs. Elle continua sa tâche naïve.
Mais demain le vent qui se lève reviendrait, et le sable et le péché aussi facilement s’effacent.
LE MARIAGE DE RAISON
A
MADAME LÉON MOULIN
_Amical et respectueux hommage._
I
Marie vint au monde par un jour où la neige s’étendait au loin. Son père qui était un pauvre fonctionnaire, quand il vit que l’enfant était enfin dans son berceau et que l’accouchée avait une figure heureuse et reposée, se rapprocha de la fenêtre et versa en silence des larmes d’humble joie.
Il y avait à peine un an que le papa et la maman de Marie s’étaient épousés. Ils avaient attendu d’avoir assez d’économies pour se mettre en ménage, acheter quelques meubles à bon marché, quelques ustensiles de cuisine. Puis la bénédiction du Ciel était descendue sur eux. Et maintenant leur fille était née.
Lui, le père de Marie, était pâle avec des yeux noirs et une barbe noire. Il portait une jaquette parce qu’il était employé de l’État, receveur de l’enregistrement, dans ce chef-lieu de canton appelé Roquette-Buisson. La mère n’était ni blonde ni brune, ni laide ni jolie, mais douce et attentionnée.
Voici comment ils s’étaient rencontrés.
Une tante de la jeune fille, qui l’avait recueillie tout enfant, lui dit:
--Tu as vingt-cinq ans, tu es orpheline, il faut que tu songes à te marier parce que j’ai été trop malheureuse, moi, d’avoir passé toute ma vie, sans foyer, à Navarrenx. Tu n’as que dix-sept mille francs de dot, mais je te donnerai cinq mille francs de plus, et tu seras héritière de cette maison si l’homme que tu épouseras me convient. Le receveur de l’enregistrement m’a paru très comme il faut. Je l’ai rencontré plusieurs fois chez Mme Durand. J’ai parlé à celle-ci de l’idée que j’ai pour toi. Elle m’a approuvée. Je l’ai invitée à déjeuner avec le receveur. Il joue très bien du violon.
Cette entrevue avait eu lieu. On avait pris le café sous la tonnelle. Lui avait dit à la jeune fille:
--J’ai perdu, comme vous, mes parents de très bonne heure, je n’ai jamais connu l’affection, le doux amour qui pénètre le cœur et le réchauffe comme un oiseau le nid avec son duvet.
La jeune fille l’avait écouté en penchant la tête, et elle avait pensé qu’elle serait celle qui l’aimerait, s’il le voulait. Il avait, en parlant, les larmes aux yeux. Elle l’avait regardé avec tendresse. Et, comme on les avait laissés tout seuls, il lui avait pris la main en soupirant. Elle ne l’avait point retirée. Et ce furent leurs fiançailles, qui durèrent assez longtemps, car on espérait d’un jour à l’autre la nomination du receveur à un poste plus avantageux que Navarrenx. Malgré l’attente, la joie inondait ces cœurs simples. Elle, souriait, penchée sur son aiguille, hâtant son ouvrage. Lui, trouvait bien plus gaie la petite maison qu’il avait louée à l’entrée du village. Il cueillait une rose dans le jardin, ce qu’il n’aurait pas fait autrefois, et, en la sentant, il recevait une caresse au cœur parce qu’il pensait à la joue de sa future femme.
Il fut enfin nommé à un bureau plus important, Roquette-Buisson, dans le même département, ce qui plut à la tante. Le mariage fut célébré à Navarrenx, que le couple quitta presque aussitôt pour s’installer dans sa nouvelle résidence. Celle-ci leur parut une Terre Promise, plus belle encore quand cette enfant leur naquit par ce jour de neige.
Donc, Marie était dans son berceau, entre sa mère et son père qui regardait la cour noire et blanche, tandis que le feu, dans la chambre, faisait son bruit continu. Elle était dans son berceau, pareille à tous les petits qui sont venus en ce monde, et qui y viendront, faible comme un souffle, camuse comme un chien qui tette. Et, devant ses yeux clos, la vie se fiançait à elle, la vie telle qu’une fleur mystérieuse jaillie du néant et qui renfermait dans son calice éternel ces âmes, cette Vierge sur la commode, cette soucoupe posée là, ce hangar bourré de bûches, cette nappe gelée sur qui allait se lever la lune.
Le bois se mit à flamber plus fort, ronfla comme un linge dans le vent, et, dans l’ombre tombante, un reflet palpita sur la tapisserie. Le père se rapprocha de son enfant, la regarda de tout près. Il n’avait point ce regret bête qu’elle ne fût pas un garçon. Elle suffisait, sa petite, à combler de joie un homme longtemps orphelin en qui l’amour était entré voici un an. Il n’aurait pas échangé contre un royaume la pauvre chambre qu’avaient meublée ses appointements de fonctionnaire de troisième classe.
Marie fut baptisée dans la fête de l’Immaculée-Conception. Portée à l’église au milieu du silence des flocons, elle en revint de même, et sa mère ravie la reçut entre ses bras. Son père se retira jusqu’au déjeuner, dans l’étroit bureau où il gagnait le pain quotidien. Un plat de luxe, fourni par l’auberge, rehaussa le repas que trouvèrent bien bon la tante de Navarrenx et les deux autres invités.
La neige ne discontinuait pas de tomber. Il fit nuit de bonne heure. Le receveur, quand ses hôtes se furent retirés--la tante repartit le soir même--vint allumer la veilleuse dans la chambre de sa femme qui lui dit son désir d’entendre un peu de musique, ce dont elle était privée depuis quelques jours. Il alla chercher son violon, s’installa auprès du feu et joua. L’air était certainement quelconque, mais il exprimait le bonheur que le Ciel envoyait à cette maison. La petite Marie, dont le nom passe toute douceur, chantait dans le cœur de son père. Et, à cette frêle voix que traduisait l’archet, voici que la Sainte Vierge répondait avec toutes ses grâces. Elle ne descendait point vers le berceau, telle qu’une fée des contes, les mains chargées de bijoux, les lèvres pleines de miel et de souhaits. Mais elle apportait à la nouvelle-née les fruits merveilleux que sont l’humilité, la pureté, la patience. Et ces dons, reçus par l’innocente, devaient lui être plus précieux que des ciseaux d’or et des perles. Ils lui permettraient de ressembler à Celle qui les a possédés entre toutes les femmes, de lui ressembler dès les premiers pas de l’enfance, et de la suivre dans cette voie toute droite qui va de la Terre au Ciel.
* * * * *
Marie n’avait pas trois ans, qu’elle éprouvait déjà pour sa mère cet attachement si fort, qu’il semble que les tout-petits ne puissent davantage s’éloigner du sein qui les a nourris qu’un fruit s’écarter de l’arbre où il est encore retenu. Elle se plaçait debout devant elle, lui appliquant ses mains mignonnes et rondes sur les genoux, et relevant la tête pour lui demander un baiser, comme un oisillon la becquée à l’oiselle qui la lui donne. Avec moins de passion sans doute, elle se faisait caresser par son père dont elle touchait la barbe. Elle se sentait revêtue de je ne sais quelle importance quand il l’attirait à lui, flattée de ce qu’il sût la faire sauter bien haut, lui qui faisait chanter son violon si mystérieusement. Elle affectionnait aussi beaucoup sa poupée, une pauvre loque, dont un bras, une jambe et les cheveux manquaient, mais qu’elle pressait contre son cœur de toutes ses forces.
Une de ses plus grandes joies, c’était qu’on lui permît de s’asseoir un instant entre ses père et mère, quand le déjeuner touchait à sa fin. Ce lui était un grand honneur qu’on lui donnât alors un peu de dessert.
Lorsque Marie eut quatre ans il y avait, sous son front bombé, tout un monde insoupçonné de ses proches eux-mêmes, un monde avec des pensées et des images, et tout un paradis d’oiseaux et de fleurs.
Elle vit un jour que le jardin était luisant et merveilleux plus qu’à l’ordinaire, et une ivresse la surprit quand elle entendit le bourdonnement de la vie dans la joie du mois de mai. Elle essaya de regarder le soleil en face, un soleil dont les longs rais se brisaient aux tiges des lilas et des boules-de-neige. Éblouie, elle rentra, et courut vite voir si la Vierge était sur la commode; si, par ce temps idéal, elle n’était point échappée toute seule dans le jardin. La Vierge était toujours là.
II
Un frère lui naquit avec les roses neuves au soleil. On l’appela Michel.
Parce qu’on était très occupé maintenant, n’ayant qu’une bonne, on envoya Marie en classe chez les Sœurs-bleues. Les plus âgées des enfants qui fréquentaient l’école atteignaient quatorze ans, les plus jeunes quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y avait Isabelle, dont les parents possédaient un château à deux kilomètres du village de Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient. Marie était fière d’une compagne aussi élégante, qui portait une toque à plume, une robe à carreaux écossais, des bas bien tirés, et des chaussures d’une finesse extrême. On venait accompagner et chercher Isabelle en voiture chez les Sœurs-bleues. En se quittant et en se retrouvant, les deux petites s’embrassaient, et Isabelle riait parce que Marie avait toujours le bout du nez froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle le lui dît.
Le papa et la maman d’Isabelle avaient fait une visite au papa et à la maman de Marie, pour inviter celle-ci à venir chez eux passer une journée de vacances. Et la maman de Marie fut bien contente. Elle arrangea sa petite fille du mieux qu’elle put, lui fit une coiffure bien convenable, brossa la robe confectionnée par la couturière du village. Marie fut tout intimidée quand, descendue de la jolie voiture qui l’avait amenée, elle gravit le perron de la maison somptueuse qui ne ressemblait en rien au logis médiocre où sa maman, son papa et elle vivaient à l’étroit. Mais Marie, qui était bonne, avait une grande reconnaissance à Isabelle et à ses parents de ce qu’ils voulaient lui montrer des choses riches qui étaient à eux. Une femme de chambre avait ouvert à Marie la porte d’entrée, où luisait du cuivre, et l’avait débarrassée de son petit manteau, taillé comme la robe par la couturière qui travaillait à domicile.
Isabelle était arrivée par un grand escalier où il y avait des oiseaux de fer, et elle avait embrassé, sur les deux joues, Marie qui lui avait rendu ses baisers de toutes ses forces avec ses bonnes grosses lèvres rouges. Et elle l’avait emmenée très vite dans une chambre toute remplie de merveilles, de joujoux incroyables, dont elle lui avait fait les honneurs. Et tantôt c’était une poupée grande comme une enfant, et tantôt c’était une voiture ou un chemin de fer mécaniques. Le chemin de fer tournait en déraillant. Et Marie admirait, une fois encore, comme son amie Isabelle était élégante, avec ses bottines de fée qui ne ressemblaient nullement aux pauvres chaussures épaisses qu’elle portait. Et un petit nuage glissa tout à coup sur son cœur serein, une petite tentation, l’une des premières tentations de sa vie d’innocente: elle souffrit de la misère de ses souliers. Elle aurait voulu des bottines comme en possédait son amie, hautes, avec ces jolis cordons. La chérie n’enviait que cela, non pas certes par jalousie, mais afin de ressembler à une compagne aussi charmante.
Quand le papa et la maman d’Isabelle descendirent pour déjeuner, ils passèrent, avec les deux petites, par le large salon où luisait un piano, et il y avait un tapis qui empêchait d’entendre les pas. Marie marchait tout doucement sur les beaux dessins de laine, et ce lui était encore plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir ses souliers qui la rendaient si triste depuis tout à l’heure.
--Vous n’êtes pas souffrante, Marie? lui demanda la mère d’Isabelle.
--Non, madame.
--Vous n’avez pas l’air gai...
Gaie? Ah! certes, elle l’était en arrivant, parce que tout d’abord elle n’avait pas bien vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait un peu honte d’elle-même. Chez nous, se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il y a une toile cirée sur la table de la salle à manger. Ici, on voit tant de choses brillantes sur la nappe, qu’on ose à peine se servir de sa fourchette et de son verre. Et elle était triste, en pensant que papa et maman étaient aujourd’hui tout seuls, en face l’un de l’autre, mangeant dans des assiettes sans couleurs.
Jusqu’à la fin de la journée, Marie fut comblée par ses hôtes. Et même, on lui donna des jouets que son amie avait en double, et elle les rapporta chez elle, dans le bel attelage avec lequel on était venu la prendre. Au départ, elle avait embrassé son amie aussi fort que le matin, mais son baiser fut alors rempli d’un sentiment que son petit cœur n’avait point connu jusque-là, le sentiment de la mélancolie.
Devant leur porte, son papa et sa maman l’attendaient. Ils l’enlevèrent du marche-pied, puis ils la caressèrent.
--Mignonne, t’es-tu bien amusée?
--Oh! oui, maman, oui, papa.
Mais ses parents, à souper, virent une ombre sur la figure de Marie. Et, comme il arrive chez les enfants quand ils couvent quelque douleur secrète, cet état s’aggrava jusqu’à ce qu’elle éclatât en sanglots entre les bras de sa mère qui la déshabillait pour la mettre au lit. Et, d’une voix entrecoupée, elle avoua la cause de sa désolation durant cette luxueuse journée: ces souliers qui n’étaient pas jolis, achetés au cordonnier du village. Sa maman ne lui répondit qu’en l’embrassant. Mais, comme papa avait entendu la confidence, il vint vers sa Marie, et la prit entre ses bras. Et, parce qu’elle était en chemise, pour qu’elle n’eût pas froid il la serra bien fort sur son cœur, joue contre joue, longuement. Puis il se rapprocha de la commode où se dressait la Vierge tant aimée, et il dit à l’enfant, tout bas, dans un murmure contre l’oreille:
--Regarde-la, regarde-la, chérie! Regarde-la, elle est nu-pieds. Elle n’a pas de souliers, mais elle trouve les tiens bien beaux parce qu’elle est pauvre.
Marie se calma soudain, et, sagement, se laissa mettre dans son lit qui était auprès du celui de ses parents, et non loin du berceau de Michel qui, étant tout petit, couchait à portée de sa mère.
C’est vrai que la Sainte Vierge est pieds nus, se disait Marie avant de s’endormir.
Et, tout de suite, elle aima ses pauvres souliers.
A partir de ce jour, Marie se demandait, pour toutes choses: Est-ce que la Sainte Vierge en a ou n’en a pas? Ou bien: Est-ce que la Sainte Vierge aurait fait comme ceci ou comme cela? Et, dans son cœur, il y avait toujours les réponses.
Un jour, à la Noël, les père et mère d’Isabelle avaient invité Marie et son papa et sa maman. Le receveur avait apporté son violon, et Marie avait été très fière d’entendre son père jouer dans le grand salon.
Aussi, tandis qu’on se recueillait dans le plus grand silence, elle était allée se mettre contre les genoux de sa maman qui lui avait caressé les cheveux. Elle voulait faire savoir au monde, en se faisant cajoler de la sorte, qu’elle était bien la petite fille de cette maman-là, et de ce papa-là qui jouait si bien du violon.
On avait pris le thé ensuite, et la femme de chambre qui apporta le plateau était la jolie femme de chambre qui avait ouvert la porte à Marie, la première fois qu’elle était venue au château. Mais il y avait une autre femme de chambre, aussi jolie, que l’on voyait moins souvent. Toutes les deux avaient l’air de papillons blancs des choux.
Marie, son papa et sa maman, revinrent du château par une belle neige, qui, en quelques heures, avait rendu la campagne toute plate et toute ronde. En rentrant, on avait remis à papa un papier. Il l’avait ouvert, et il avait dit à maman:
--Mon amie, on m’annonce mon changement. Je suis nommé à Arbouët, dans le pays basque.
Et maman lui avait répondu:
--Il faut que ce soit au moment que nous commencions de nous attacher à ce pays, d’y avoir des relations agréables...
Et papa avait répondu:
--C’est la vie.
* * * * *
Lorsque Marie, le lendemain, eut compris ce qui arrivait, elle pleura à l’idée de quitter les Sœurs-bleues, et ses amies, et le village, et la campagne, ces lieux où elle avait fait connaissance avec l’univers et essayé ses premiers pas. Elle dit sa grosse peine à sa mère, et celle-ci lui parla de la Sainte Vierge qui avait été obligée de quitter le pays où elle était née, pour s’en aller dans un autre pays qu’elle ne connaissait pas, tout plein de vent et de sable, sans arbres, bien moins agréable certainement que ne leur serait Arbouët. Et, encore une fois, Marie se consola en songeant qu’elle ferait comme la Sainte Vierge.
Le petit Michel, lui, ne comprenait pas tout cela. Il jouait avec une poupée de papier, à figure rose, qui n’avait ni bras ni jambes.