Cloches pour deux mariages: le mariage basque; le mariage de raison

Part 5

Chapter 53,677 wordsPublic domain

Il n’éprouvait plus les étranges angoisses de jadis; les fantômes s’étaient évanouis. Comment les ombres du passé ne se fussent-elles pas dissipées au soleil de sa forte et libre jeunesse, au contact de ces flots qui le berçaient? Le souvenir d’un amour qui vous a déchiré n’est jamais éternel. Et son amour pour Yuana, se l’était-il jamais avoué? Les vents du large avaient assaini, balayé son âme. Sa puissance virile, qu’il réservait, ne lui apparaissait plus comme un détriment. Il était fier de son corps et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun matelot de l’équipage, aux exercices des athlètes. Et il continuait de marquer à celles qui le provoquaient dans la rue cette distance de jeune dieu à de simples mortelles. A qui donc destinait-il le mystère de sa beauté?

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--Après ma libération de la flotte, je partirai pour les Amériques. Je veux y faire fortune, je reviendrai ensuite au pays, répétait-il au vieux Jésuite comme aux autres.

* * * * *

Il aimait son pays d’une telle passion que si, au moment qu’il souhaitait le plus de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y finirait point ses jours, il fût mort de douleur. Son pays était, en outre, le trésor dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait à pleines mains, dans la solitude, pour en admirer le précieux reliquaire. Peu à peu, il en avait trié les souvenirs. Dans sa nouvelle vie, il avait rejeté, envoyé à la mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du vieil Américain, la contrebande du danseur de la Soule, et la pauvre robe à larges fleurs fanées de Yuana. Que lui importait maintenant cette fille, dont il avait étrangement souffert, et le lieu où les gendarmes l’avait emmenée en ce jour qu’elle avait déchiré son cœur? Même sa charité chrétienne s’arrêtait là. Dans ce front pur et têtu, moulé par l’exact berret, il y avait des raisons qui triomphaient du cœur.

* * * * *

Le soleil se couchait sur le miroir bleu dont les vacillements ne lui renvoyaient que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde semblait marcher dans les airs et lui rappeler cette Vierge de Garralda devant laquelle il se signait à l’angelus, disant: «_Agur Maria!_». Bientôt il aurait une permission assez longue, son commandant la lui avait promise. Il descendrait du train à Bayonne et, pour faire l’économie d’une voiture, il s’en irait à pied par la vieille route. Il arriverait par Labiry. Il reconnaîtrait les arbres, les montagnes, couleur de pensée bleue, d’Espelette et Hartsamendy, et, tout à coup, plus sombre qu’elles, Ursuya semblable à un joug de feuillage posé au front de la vallée.

* * * * *

Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la petite ville. Devant lui s’ouvrait, avec ses platanes pareils aux éventails chinois qu’il rapportait à ses sœurs, dans son mince ballot, la route qui mène à Garralda. C’était ici que, par une orageuse nuit de fête, il avait rencontré Yuana et son danseur. Mais à cela il ne songeait plus du tout. Il ne pensait à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y avait en lui que de la joie. Il s’amusa de n’être point reconnu, dans cet uniforme, par un vieux qu’il salua en l’appelant par son nom. Il marchait, de son allure balancée de matelot. Il vit frémir la rivière au soleil, cette rivière où la cardamine d’un printemps d’autrefois avait tressé, pour conjurer sa fièvre, son philtre de lumière riante.

* * * * *

Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse! Au milieu de l’eau voici que, belle et souple et grande, ses jambes élancées renvoyant une clarté aveuglante, un chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin lavait du linge. Je ne sais quel instinct la fit se redresser de la planche où elle savonnait. Leurs yeux plongèrent dans leurs yeux. Il hésitait. Lui, si sûr de soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche devant cette merveille de grâce, pétrie en deux ans, modelée, allongée par la Joyeuse.

* * * * *

Il était en face de l’Amour et de tout son carquois.

* * * * *

Aux pieds de cet Amour montaient et descendaient en un vol horizontal, presque immobile, des libellules couleur d’eau profonde. Elles se posaient parfois sur une herbe, et leur corps linéaire se tenait alors oblique sans que le frémissement des ailes se distinguât du jour. Mais lui, Manech, il ne voyait que cet Amour qui s’était détendu comme un arc de noisetier.

Kattalin dit:

* * * * *

--Bonjour, Manech. Quel bonheur de te revoir!

* * * * *

Et maintenant, par un torride après-midi, sous la tonnelle, à Garralda, parents et amis avaient bu à la santé du marin. Lui s’était éloigné, en compagnie de Kattalin, dans la direction de ces forêts où jadis il n’avait point voulu rejoindre Yuana. Et il tenait à la paysanne, dont le port de déesse le dépassait un peu, de ces propos charmants qu’inspirent aux jeunes Basques le vin de leur pays. Elle était si naturellement heureuse qu’à peine elle en pouvait croire ses oreilles parfaites, dégagées des fines mousses d’or qui couronnaient sa ravissante tête trop étroite.

--Te souviens-tu, lui demandait-il, que tu étais encore une toute petite fille, il y a cinq ans, et que tu me disais, au bord de la Joyeuse, que l’oiseau-bleu fait son nid au fond de l’eau où il emporte du ciel sous ses ailes?

--Oui, c’est vrai, répondait-elle.

--Est-ce que, disait-il, tu n’as jamais pris d’oiseau-bleu avec le casse-pied?

* * * * *

Et, comme elle rougissait, il reprenait:

--Regarde la couleur de mon col, elle est celle de l’oiseau-bleu. Ne veux-tu point le prendre au piège de tes bras si doux? Tu seras mon ciel sous mon aile.

* * * * *

Elle était surprise et charmée et, dans un signe qui dit oui, s’illumina sa figure. Elle enlaça l’épaule du jeune homme.

--N’est-ce pas, ma Kattalin, que tu veux que nous fassions un nid au fond de la Joyeuse?

--Méchant! Ne vas-tu pas me rappeler aussi que je t’ai raconté que l’oiseau-bleu se bat avec les anguilles? C’est vrai, d’ailleurs.

--Non, non, je ne me disputerai pas avec toi, mais peut-être voudras-tu m’échapper comme une anguille qui glisse entre les doigts sans qu’on puisse la retenir?

--Avec toi, mon Manech, si tu me le demandes, j’irai bâtir un nid au fond de l’eau. Mais je crois qu’il vaut mieux rester sur la terre... Manech, est-ce que tu parles sérieusement?

Et elle ajoutait:

--Le vin d’Irouléguy est si fort! Tu en as bien bu une bouteille...

--Tant mieux, répondait Manech, si l’ivresse du vin fait que j’ose te dire que je t’aime?

--C’est l’an prochain que tu reviendras pour toujours, Manech?

--Je reviendrai pour repartir.

--Comment dis-tu?

--Je dis qu’avant de t’épouser il faut que je fasse fortune.

* * * * *

Cette dernière phrase ne blessa pas la jeune fille qui, cependant, depuis que venaient de se conclure leurs fiançailles, eût donné sa vie pour Manech. Quelle que fût la violence de son amour, qui avait couvé sous la cendre de son humble foyer, sans espoir de le faire jamais partager, et qui maintenant venait de s’épanouir comme une rose qui ne cache plus son cœur ni son parfum, Kattalin était déjà soumise au maître.

* * * * *

Elle resserra son étreinte, posa sa joue sur le berret aux lettres d’or et demanda:

* * * * *

--Est-ce à Buenos-Ayres que tu irais?

--Ou bien au Chili. On m’y a déjà proposé plusieurs places dans les tanneries. En quelques mois, je me mettrai au courant du métier à Hasparren. Et puis je partirai.

* * * * *

Hantée par l’idée qui avait frappé son enfance:

* * * * *

--On y ramasse aussi de l’or dans les rivières?

--Pas là, dit-il. Et c’est un mauvais métier. Il vaut mieux faire du cuir et acheter des terrains avec ce que l’on gagne. On m’a dit aussi que je pourrai tenir un café avec un trinquet.

--On joue donc à la pelote là-bas?

--Oui, avec des espèces de petits chisteras que j’ai appris à fabriquer à bord. Un Argentin m’avait prêté le modèle.

--Quand donc te reverrai-je?

--Pas avant huit ans, ene maïtia.

* * * * *

Il prononça ce nom si doux de «bien-aimée» avec une langueur et une inflexion si tendres que l’on eût dit d’un chant d’oiseau.

La perspective de cette séparation ne les attrista point. Le but d’une fortune à réaliser ne faisait au contraire que stimuler leur sentiment si sincère, si ardent--mais ni pur et réservé qu’au cours de cette promenade leurs joues à peine se frôlèrent.

* * * * *

Il ajouta:

* * * * *

--Je te veux heureuse et riche, Kattalin. C’est vrai que tu auras bien près de trente ans, à mon retour. Et moi, un peu plus. Mais je yeux que tu sois la mieux habillée d’ici, que tu aies des bijoux et une voiture. A mes frères, et sœurs je laisserai ma part de Garralda.

* * * * *

Comme elle écoutait! Elle n’eût pas osé même une objection à cette longue attente qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils prirent par un chemin creux d’où ils apercevaient des cerises au-dessus de leur tête. Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait partout des cerises, tellement luisantes que l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils atteignirent un léger plateau d’où le pays, avec les palmes de ses peupliers, ressemblait à une grande procession. Les petits monts de Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia, dressaient leurs reposoirs naturels, couleur d’orage et empanachés de quelques nuages de coton. Le soleil régulier comme un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et le calme dominical était si profond qu’on se fût cru à cet instant où la foule agenouillée se recueille pour recevoir la bénédiction en plein air. Des sonnailles lointaines scandaient les strophes de cette prose du silence. Une vie primitive, épaisse, vierge, ignorante, résignée, pleine de force, sortait des blés, des coteaux de fougères, des pâturages aux plans si inclinés que le bétail semble y chercher son équilibre. La vie continuait sous l’œil du Dieu personnel, de celui que le Basque nomme sans hésiter: «Le Monsieur d’En Haut». Des hommes qui avaient près d’un siècle d’âge étaient toujours là lorsque de tout-petits étaient emportés dans leurs cercueils argentés et blancs. Et Manech et Kattalin obéissaient à la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature dont leurs beaux corps étaient tissus, et qui se servait, aux fins d’une union gracieuse, aussi bien du ciel bleu que des rosiers de Garralda.

* * * * *

De la ferme délabrée des parents de Yuana sortait une pauvre fumée.

VII

Libéré en 1902, Manech revenait au pays et s’initiait à l’industrie locale: la fabrication du cuir. Au printemps de 1904, il s’embarquait à La Pallice pour le Chili où l’accueillirent de tout cœur les compatriotes auxquels il était recommandé. Ceux-ci le prirent dans leur maison de commerce et, quatre ans plus tard, se l’associèrent. En 1908 il put, sans quitter la tannerie, acquérir, avec une partie de ses bénéfices, un hôtel qu’il fit exploiter à son compte par un ménage basque. Ce couple, récemment introduit au Chili par l’une de ces agences qui sèment la mort et récoltent la faim, fut heureux de trouver une gérance qui fit le commencement de sa fortune, au moment où celle de Manech était presque réalisée. Celui-ci acheva de s’enrichir en spéculant sur les nitrates. En 1911, il songeait à se rapatrier, après avoir refusé d’épouser la fille d’un de ses anciens patrons. Elle était pourtant charmante, de cette race de femmes brunes, un peu trop petites, mais bien tournées. Elle conçut beaucoup de chagrin de n’avoir pu se marier avec lui. Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se réembarqua, il était encore fort beau. Il n’avait jamais, fût-ce un jour, oublié Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de son idée, huit ans poursuivie avec un admirable esprit d’ordre, de ne revenir que millionnaire à Garralda. Favorisé par son esprit des affaires et par les circonstances, il avait dépassé son but.

* * * * *

Pendant son séjour en Amérique, il avait perdu sa mère et l’une de ses sœurs mariées. Les nouvelles lui étaient surtout données par Kattalin qui, malgré les années, l’appelait encore, dans ses lettres, son oiseau-bleu. Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises, de ses photographies. La plus récente, qui la représentait coiffée de la mantille, révélait encore une de ces beautés dont on dit qu’elles n’appartiennent qu’au pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle comptait lui donnaient cet épanouissement d’une rose à dix heures, lorsque pas une ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa tête de chasseresse antique, et son port gracieux et noble reposait sur la courbe impatiente d’une jambe.

* * * * *

Manech avait répondu à ces envois par des portraits de lui. Le dernier avait été pris dans son salon de Los Angeles. Il était représenté debout. Sa face, au premier aspect, était d’un romain classique, mais le regard basque s’était accentué de bas en haut, ce regard bridé de l’Asiatique. Il était vêtu d’un complet fort moderne, très bien coupé, dont le pantalon au pli méticuleux se relevait au-dessus de bottines qui visaient à rendre le pied exigu. Une large chaîne de montre à breloques barrait le gilet blanc. L’une des manchettes, aussi roide d’empois que le col, laissait paraître une pépite qui servait de fermoir. Un gros brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait à la main un chapeau canotier. Sur un guéridon, d’acajou sans doute, et de style Louis-Philippe, une photographie était placée que l’on devinait être, dans un cadre somptueux, celle de la fiancée. Dans deux autres cadres, fixés au mur, on eût pu reconnaître une Assomption et une Descente de Croix. Un lustre à prismes de cristal pendait du plafond.

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Dans une des lettres qui précéda son départ de Valparaiso, il donnait à Kattalin des instructions détaillées. Il entendait que leur mariage fût célébré dès son retour. Il allait jusqu’à lui décrire le costume qu’il désirait qu’elle portât lorsqu’elle viendrait à sa rencontre à Bordeaux. Il en avait pris modèle aux élégantes du Chili. Il lui envoyait un chèque de trois mille francs, pour la façon de la robe et les frais du voyage. Elle et sa mère devraient descendre à l’hôtel des Basques où il les rejoindrait, après avoir fait diriger ses nombreux bagages de la Rochelle à Bayonne et, de là, dans une belle maison qu’il avait acquise à Hasparren, par procuration, l’année précédente. On passerait quelques jours à Bordeaux pour acheter le trousseau et le mobilier de leur ménage. Ce programme s’exécuta de tous points.

* * * * *

Ce fut avec une joie grave et sûre que se reconnurent les fiancés. Manech, avec cette réserve que garde toujours à l’extérieur le Basque, souleva son chapeau pour saluer Kattalin et lui tendit la main. Elle avait espéré un baiser. Mais, à déjeuner, il lui souriait plein de prévenance et lui faisait de ces compliments si jolis qu’ils portent au cœur. Elle était fière de l’entendre donner des ordres aux servantes sur un ton qui sait commander avec douceur. Il se montrait un peu difficile, tel qu’un monsieur qui a l’habitude des grands hôtels. Combien, pourtant, se sentait-il plus à l’aise dans cette auberge retrouvée qui sentait le pays natal! Il s’exprimait plutôt en basque, mais il fit une observation en français parce qu’on avait négligé d’orner leur nappe d’un bouquet de fleurs comme il y en avait aux tables voisines. Au dessert il commandait une bouteille de Champagne qu’il déclara ne rien valoir en comparaison de celui qu’il buvait là-bas.

--Mais, dit-il à Kattalin, qu’est-ce, pour me griser, de la mousse du meilleur vin, si tu me donnes la mousse de tes cheveux?

* * * * *

C’est ainsi qu’avec une faconde un peu espagnole, un Basque sait parler à celle qu’il aime, fût-il un Basque américain dont la fortune a été rapide. Jamais en lui ne fait défaut l’inspiration spontanée, à moins que son orgueil ne l’empêche.

Kattalin se faisait humble à son côté. Mais la fierté la soulevait devant les femmes qui dans la rue le dévisageaient. Il ne les regardait point. Il s’arrêtait volontiers dans le quartier maritime devant les cages des oiseliers. Il lui montra une perruche du Chili et, comme elle la trouvait ravissante, il la lui acheta sans même en débattre le prix. Elle protestait, de peur de se montrer indiscrète. Mais lui, tirant de sa poche son gros portefeuille, la rassurait.

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--Souviens-toi que tu m’as dit que l’oiseau-bleu fait son nid au fond de la rivière. Celui-ci, qui est vert, le fera dans les feuilles du jardin où nous nous aimerons.

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De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères, elle avait les larmes aux yeux tout en continuant de marcher à son côté, de cette manière qui donnait tant de grâce à sa taille si haute et si flexible.

Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme font en général les dames des Américains. Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des Basquaises, même rurales, qui savent du premier coup adopter la mode la plus simple et la plus jolie. Ils choisirent ensemble les chambres, le salon, la salle à manger de leur future demeure, fort luxueux, mais d’un goût moins sûr que la corbeille et les robes. Ils passèrent ainsi trois semaines à faire mille achats, entre autres d’un calice de valeur qu’il voulut offrir à l’abbé, son ami de jeunesse, devenu maintenant curé de Méharin et qui bénirait leur union. Ils assistèrent à la messe de la paroisse Notre-Dame. Ils communièrent. Elle suivit l’office dans le missel qu’il lui avait donné. Ils dînèrent dans des restaurants où l’on joue du violon, visitèrent en voiture les quais, allèrent au théâtre. Ils rejoignirent enfin, elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda.

Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait, les ailes toujours entr’ouvertes, dans l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil. Au moment que Manech entra dans la cour, son père, seul, remuait du fumier. Un pigeon tourna et revint. Le vieux se redressa et vit son fils habillé comme un prince, et qui se découvrait. Tous deux, au même instant, sentirent passer sur leur cœur les ombres de la mère et de la sœur qui n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre et se tendirent la main sans prononcer un seul mot.

Le père passa ses doigts calleux sur sa paupière. Puis il reprit sa fourche en silence, continua de retourner l’ajonc. Il laissa Manech entrer sans lui dans la cuisine où l’accueillirent, avec déférence, deux sœurs et un frère. Le reste de la famille travaillait aux prés. La chambre était depuis longtemps préparée pour recevoir le voyageur qui revenait enfin. On y monta sa valise d’un cuir odorant et rouge, aux fermoirs dorés et garnie d’objets d’ivoire, telle que jamais n’en avait vu ni n’en reverra Garralda. Il était convenu que Manech occuperait cette pièce, durant les quelques jours que s’achèverait l’installation de la villa que sa femme et lui habiteraient, et à laquelle il donnerait tout simplement le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il ferait graver dans la pierre du portail.

* * * * *

Sa plus jeune sœur, née depuis son départ au Chili, était pieds nus, les cheveux couverts de débris de foin. Elle lui baisa la main où brillaient des bagues trop voyantes, puis elle s’enfuit, surprise de sa propre audace. Elle l’aimait, l’admirait tant sans le connaître! Il demeura seul jusqu’au déjeuner. Il était ému de cette sainte pauvreté. L’éclat de miroir suspendu au mur, pour qu’il pût se raser, la cuvette, le pot-à-eau, le savon neuf posé sur la serviette qui recouvrait une petite table, une commode neuve, d’un bois peu solide, le lit qu’il reconnaissait et que l’on avait acheté lors de la première maladie de sa mère, la Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus, le firent s’agenouiller. Il était encore ainsi lorsque l’angelus sonna. S’étant relevé, il regarda par la fenêtre et il aperçut au loin la ferme des parents de Yuana.

Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à ne plus s’être enquis d’elle, même au cours de ses permissions de jeune marin. Et son entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité volontaire, les vrais Basques observant le silence sur tout ce qui regarde aux affaires des Bohémiens et des Gascons, surtout si elles sont judiciaires. Mais voici qu’après bien des années il ressentait, comme le dernier frisson d’une vague mourante, la douleur qui l’avait déchiré autrefois et qui avait suivi la vision de son amie d’enfance emmenée entre deux gendarmes.

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Toujours la même fumée sortait du misérable toit.

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Ses larmes coulèrent lentement, largement, comme la pluie d’un orage qui se ralentit. C’est alors que cet homme robuste, retirant de dessus son cœur la médaille qu’avant son départ Kattalin lui avait suspendue au cou, la baisa. Et ce baiser n’était qu’une prière confuse qui demandait grâce à Dieu pour la pécheresse, et pour lui qui l’avait trop méprisée peut-être...

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Et il souffrait en même temps de la joie même qui, malgré tout, débordait de tout son être au moment de son retour définitif; il implorait pour qu’un peu de sa paix, de son bonheur à fonder un foyer avec Kattalin, de sa fortune, fût offert au Ciel pour Yuana qui s’était perdue.

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Mais était-elle vivante ailleurs qu’au Royaume des morts?

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Il redescendit de sa chambre, et il mangea la soupe avec son père et ses frères. Comme jadis, les femmes les servaient. Et c’était toujours la même soupe avec des légumes fumants, dans les mêmes grosses assiettes, et les cuillers d’étain et les verres épais et le vin âpre et trouble. Et le silence régnait aussi solennel, rompu de temps en temps par un ordre bref du vieillard. On eût dit que la vie reprenait à bien des années en arrière, avec des vides et des ombres. Ce n’était que dans son regard que le père laissait percer l’émotion, la fierté de se retrouver en face d’un tel fils.

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Lorsqu’on eut servi le café, seul luxe de ce repas, Manech parla.

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Il dit son amour pour ceux de Garralda, son labeur au Chili, le désir qu’il avait toujours eu de revenir au pays, sa large aisance, le luxe américain. Il s’exprimait avec une sûreté qu’il ne possédait point jadis, mais qui en imposait. Et le vieux levait la tête, puis l’abaissait en signe d’approbation. Au moindre bruit qui eût pu troubler les paroles de son fils, il faisait de la main un geste qui commandait le silence. Debout, le poing et le torchon au flanc, les femmes l’écoutaient.

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Manech allait se marier. Il doterait chacun de ses frères, chacune de ses sœurs d’une somme de dix mille francs. Il lèverait quelques récentes hypothèques prises sur Garralda. Il ferait une rente au père. Un autre fils que lui serait un jour le chef de la maison, le maître du grand oiseau blanc.

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Humbles et reconnaissants, ils ne savaient que lui répondre. Ils avaient foi en lui.