Cloches pour deux mariages: le mariage basque; le mariage de raison
Part 4
--Oui; souvent, j’accompagne mon mari et les autres qui passent les marchandises pendant que je fais causer les douaniers qui sont une mauvaise race. Tout de même, nous sommes bien organisés contre eux. La garde a beau surveiller la vallée, nos hommes se cachent dans les sentiers. Et si tu savais, à la moindre alerte, comme ils sifflent. Mais, souvent, il faut abandonner les allumettes, le raisin, la soie, tout ce qui s’ensuit, à ces démons bleus et rouges dont le pays est infesté. On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et nuit, ils épient. On dirait de chatards en train de guetter des palombes. Comme si nous étions un gibier! Si toi, Arnaud, tu faisais le service d’Ainhoa, d’accord avec notre parti, tu nous rendrais bien des services, tu gagnerais de l’argent et je serais heureuse de ne pas vivre loin de toi. Si tu veux me suivre à l’auberge qui est là, je le donnerai du rhum et des cigares que j’ai rapportés sous ma robe.
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Arnaud avait considéré le costume de Yuana. Elle n’était plus l’élégante de naguère. La Bohémienne avait repris le dessus. Une jupe, cousue dans une sorte d’indienne à fleurs encore voyantes, mais frippée, boueuse, effilochée, qui descendait en s’évasant sur des bas blancs et de mauvaises bottines, lui restituait cette forme inimitable de ses pareilles dont les hanches roulent au moindre effort. On comprenait que la jeune fille était tombée fort bas en peu de temps. Les mèches de ses cheveux, qui n’étaient que folles, étaient maintenant crispées et nouées, et elle les avait ointes de je ne sais quelle huile rance qui sentait le jasmin. Dans son cœur violent comme le grenadier, il y avait un nom, un nom qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses lèvres. Mais, ayant éprouvé dans les bois la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui demander des nouvelles de Manech.
V
Il est difficile de savoir exactement ce qui se passa au printemps qui suivit. Mais Arnaud, quelques semaines après son installation à Espelette, fut arrêté et emprisonné en compagnie du soi-disant mari de Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents qui l’accueillirent sans surprise ni reproche. Elle seule semblait éprouver quelque honte d’avoir, en si peu de mois, changé de sort et de pays. Elle ne se rendait plus au village où l’Américain la boudait en la méprisant. Et même, on ne la voyait plus que rarement se promener autour de sa ferme et de Garralda.
En passant par un bois, Manech un jour l’aperçut, mais il ne lui adressa point la parole ni elle à lui: elle se tenait debout, nu-pieds, les mains croisées derrière le dos, contre une grange. Sa famille était de plus en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait toujours les mêmes hardes bariolées qu’à Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage encore son allure de Bohémienne, lui donnait l’air d’un liseron déchiré par les épines. En l’approchant, on se serait étonné qu’en si peu de semaines la rondeur brune et ferme de ses joues eût fait place à la maigreur et à la pâleur, et que ses yeux si jeunes se fussent creusés et cernés. C’est qu’elle avait vécu une rude misère, son danseur et Arnaud se réservant de dépenser, en d’autres compagnies que la sienne, les profits de leur commerce auquel pourtant elle aidait. Ce triste état avait fait naître en elle une sorte de dévotion superstitieuse et désolée. Sans toutefois recevoir les sacrements, elle s’était agenouillée en larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les lis de Marie, elle avait mêlé à ses pauvres prières ignorantes, à des essais de contrition, le souvenir si pur de Manech. Mais aujourd’hui, revenue au pays, elle n’osait plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil de la paroisse.
Au contraire, la piété de Manech s’affirmait davantage, dirigée par l’humble vicaire. On eût dit plutôt deux frères que deux camarades. Et, à la procession de la Fête-Dieu qui se déroulait en ce moment dans les fleurs, les fumées de l’encens, les chants; l’orage des tambours et des cuivres, la forêt bleue et blanche du ciel, le jeune diacre doré, escortant l’Hostie transparente, était aussi ravi de savoir l’enfant du patronage mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était de sentir tout près du Seigneur cet autre enfant vêtu de lin presbytéral. Mais l’abbé, qui avait eu la vocation religieuse tout petit, ne pensait point que Manech l’eût aucunement et, sans doute, son opinion s’appuyait-elle sur la grâce de lire dans un cœur qui s’ignorait Lui-même.
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Il lui disait:
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--Manech, il te faudra épouser Kattalin du moulin. Elle est encore bien jeune, mais vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante. Elle tiendra ton ménage. Elle sait déjà faire la soupe, soigner les bêtes. Elle est la plus intelligente du catéchisme de persévérance. Ses parents ne sont pas sans rien. Ils pourront lui donner en dot la prairie où passe la rivière...
Et cette rivière était celle qui, naguère, lorsqu’il était troublé par Yuana, versait à Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle paix.
... Vous pourrez, avec le pacage, augmenter le bétail. Votre famille sera nombreuse. On te respectera. Tes père et mère sont dévoués à l’Église, autant que les parents de Kattalin. Tu seras conseiller municipal, peut-être. Tu continueras la maison.
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Manech ne répondait pas.
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Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste, qui est le patron basque, une réunion de patronage fit se rendre à Bayonne Manech et l’abbé. Elle eut lieu dans la matinée. Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez une vieille femme, qui était originaire de leur village, et qui leur demanda s’ils avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui répondirent point. Elle feignit beaucoup de mépris à son égard, voulant se justifier de l’avoir logée quelque temps, chose qu’ils ignoraient. Elle les assura que le congé qu’elle lui avait donné avait délivré sa maison de la présence du diable. Cette explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent leur mauvais repas. Un dégoût sans nom souleva le cœur de Manech lorsque cette loueuse clandestine leur montra, avec une feinte indignation, au moment qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait occupée la fille. Le fantôme de celle-ci ne se dressa pas ardent, comme tant de fois, devant lui. Mais il se sentit atteint d’une façon plus terrible peut-être: le vide se fit dans son âme.
L’abbé comprit que Manech passait par un cruel moment. Alors, pour le distraire de ce choc, il l’entraîna vers un tramway qui les conduisit à la plage.
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En présence des flots, Manech fut changé; un sourire éclaira sa face. Que se passait-il dans ce front qu’entourait toujours soigneusement, sans le cacher, l’étroit berret? Quel invisible et purifiant baiser la mer donnait-elle à cet enfant? De quels bras, de quels regards l’enveloppait-elle? D’où venaient cette filiation et cette maternité mystérieuses qui s’étaient révélées à lui, brusquement, un jour, et qui s’étaient confirmées en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour divin lui avait versé l’oubli de ce qui se passait au pied de la montagne?
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Des paquets d’eau poussaient en avant leurs gerbes de chrysanthèmes et d’anémones de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait l’arôme du fenouil des falaises. L’étendue d’eau basculait, d’un poids qui semblait entraîner le monde, verte ou jaune ou bleue, ou argentée, selon la distance et les courants. De légers nuages, pareils à des pétales de roses du Bengale, montaient à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient, confondus ou distincts, cette voix de tonnerre assourdissante et houleuse, ce grésillement de petites bulles qui crèvent sur le sable, ces sourdes détonations. Et l’on voyait, blancs et souples comme des flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en hâte vers un devoir éternel.
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L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis que chez l’un, une soif d’inconnu, le mirage de fortunes conquises, semblaient au spectacle, chez l’autre, au même instant, la foi faisait naître cette pensée que les apôtres n’avaient point hésité à reconnaître, pour créateur de ces merveilles, l’humble Fils de l’Homme qui les accompagnait dans leurs barques.
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Le temps pressait. Quand ils revinrent à Bayonne, pour rejoindre les camarades et regagner avec eux le village, le jour était encore clair. Ils se retrouvèrent dans le quartier basque du petit port, si pittoresque avec ses rues étroites, ses auberges basses, ses magasins pour pêcheurs et matelots, son va-et-vient de camions, ses courriers desservant l’intérieur du pays.
En repassant devant la maison qu’avait habitée Yuana, et qu’il ne songea même pas à regarder, Manech vit sur le trottoir passer un petit marin au col bleu. Il marchait en se balançant d’un air avantageux, de l’or à son berret. Il suffit, pour que toute la passion de Manech cristallisât. Dès lors il se prépara à devancer l’appel en entrant dans la flotte.
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Son père n’y fit point obstacle, l’abbé non plus; mais ce dernier lui dit:
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--Manech, tu es mon frère. Absent, tu penseras au pays. Tu n’oublieras pas Bonloc, tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni Hasquette. Tu n’oublieras pas les petits rebots où l’on joue le dimanche, au soir tombant, après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras pas les cerises d’Ayherre. Tu n’oublieras pas les cascarots qui, au son d’un sifflet, dansent en déployant les drapeaux de nos provinces. Tu n’oublieras pas les vieux Harambure et Bordachoury. Tu n’oublieras pas les vieilles Gachoucha et Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur de Garralda. Manech, tu ne m’oublieras pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin. Elle restera pour toi comme l’eau de la vallée.
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Il disait à Manech cela sous les chênes de Garralda. Il fut un nom qu’il ne prononça pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana passait entre les arbres.
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Manech, demeuré seul, erra un moment, puis revint vers la ferme de son père. A cette heure indécise où la lune se confond avec le soleil, la maison se dressait devant lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les grandes ailes du toit semblaient prendre l’essor. Elle eût voulu partir aussi. Elle se détachait. Et, avec elle, se détachait Manech.
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--Va-t’en, mon enfant, disait la maison. Va-t’en à ma place, si je suis trop âgée pour te suivre. Et puis tu reviendras...
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En ces quelques mots tenait toute la formule basque. Manech ne quittait plus des yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait de tout quitter, qui semblait craindre que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur écho, amolli son courage.
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Alors le père? Alors la mère? Alors les frères et sœurs? Alors son ami? Alors...
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... Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre. Qu’était-ce?
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Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à l’heure, ressortait de sa ferme, mais cette fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas vus venir.
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C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait pas voulu entendre, que l’on murmurait au marché avant-hier?
Elle passait, se tordant les mains. Levant son visage, elle l’aperçut, et, après avoir poussé l’antique cri de défi, qui sanglota longtemps, de ses poings qu’elle joignit elle lui envoya un baiser en lui disant:
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--Pardonne à la fille de péché! Aie pitié de moi, Manech!
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Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla priant et pleurant. Il partirait. Il irait loin, très loin, sur les chemins déjà parcourus par les Basques; loin, plus loin encore, jusqu’à ce que l’oiseau blanc de Garralda ne le vît plus.
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Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer un cœur bleu sur la poitrine, comme avaient fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin. Il avait un cœur, et, dans ce cœur, se dressait sa première croix.
VI
Manech contracta, en 1897, un engagement, de cinq ans dans la marine. Il prit part, en 1900, à l’action internationale dirigée contre les Boxers autour de Pékin. Il montait alors _Le Jaguar_, et il eut, au retour de cette campagne, l’occasion de revoir, à Changhaï, où le cuirassé fit escale, son oncle Jean-Baptiste le missionnaire.
Un de mes amis, consul dans ces parages, put faciliter cette rencontre à Manech que je lui avais recommandé. Le matelot comptait alors vingt-deux ans, et il y en avait douze que l’apôtre n’avait revu sa patrie et Garralda. Ils ne se fussent point reconnus. L’oncle très vieilli, épuisé par la fièvre, les crises hépatiques, les fatigues endurées sur les jonques. Son teint tirait sur le bambou jaune, sa barbe était blanche et rare. Le neveu était, au contraire, dans toute sa force. Et, de le revoir ainsi beau, libre, le regard sûr, le missionnaire sentait son cœur s’emplir de fierté:
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--Toi? répétait-il, toi? Manech! C’est toi?
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Et, de ses paupières rougies par les insomnies, glissaient des larmes. Et il retenait, entre ses doigts décharnés, les mains vives du jeune homme.
--Depuis ta première communion, Manech, depuis ta première communion je ne t’avais point revu. On m’a si peu écrit de Garralda! On néglige ceux qui sont loin. Et puis, je sais combien la vie des champs est absorbante. Ton père, ta mère, est ce qu’ils vont bien? Et les petits? O mon Dieu!...
Manech répondait:
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--Il y a trois ans que je me suis engagé. Pendant ce temps, je ne les ai revus que deux fois, en permission. Le père est vaillant toujours, la mère avait un mal. On l’a opérée; elle va joliment.
--Dis-moi, Manech, est-ce que tu es toujours aussi pieux?
--Je l’espère, mon oncle.
--Est-ce que les affaires vont bien à Garralda?
--Oui. Le froment et le foin ont donné beaucoup l’année dernière. Mais il a fallu payer l’opération.
--Tu t’ennuyais donc à la maison, que tu aies devancé l’appel dans la marine?
--Non, mais c’est une idée que j’avais de partir.
--Manech, il est meilleur de rester au pays, de s’asseoir sous le noyer après la moisson, avant souper, quand les grillons crient près du four. C’est bon à moi de m’être exilé si loin. Le Bon Dieu l’ordonnait. Mais toi?
--Je voulais m’en aller sur la mer.
--Quand je regarde ce pays jaune, il m’arrive de fermer les yeux pour penser à tout ce qu’on voit de Garralda. Je rêve souvent que je suis tout petit, que je reviens de l’école, que je porte encore mes livres dans un sac de toile. Au-dessus de la rue, dans le ciel, est posé Ursuya. Est-ce que l’on a amené en ville l’eau d’Ursuya?
--Non, pas encore.
--Dis-moi, Manech... dis-moi... tu vois, je voudrais tout apprendre en même temps... je voudrais avoir un cœur assez grand pour y enfermer le pays. Qui vit encore là-bas? Le vieux Larronde est-il mort?
--Il est mort.
--Et monsieur Haristoy?
--Il est mort.
--Et l’ancien curé de Labastide, monsieur Etchegaray?
--Il est mort.
--Et ceux du moulin?
--La grand’mère est morte l’an dernier. Depuis votre départ, il y a une petite Kattalin qui est déjà bien raisonnable.
--Et ceux qui étaient dans la ferme où il y a le gros tilleul, entre le ruisseau et Garralda? Il y avait une si jolie petite fille... Rappelle-moi son nom?... Ah! Yuana, c’est Yuana qu’on la nommait...
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Manech ne répondit pas. L’oncle, pressé par tant de questions qu’il voulait faire, reprit, sans insister.
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--Dis-moi? Tu as laissé de bons amis là-bas?
--Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier de Hélette, nous sommes comme deux frères.
--Hélette!... la seule fois que j’y suis allé, il me semble que c’est d’hier. Il y avait, sur le bord de la route, beaucoup de cerisiers chargés de fruits. C’était par un jour de grande chaleur, j’avais sept ans. Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien bleu. Je l’avais rapporté à Garralda. C’est le lendemain que mourut notre mère, sans qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs comme ça qui entrent dans le cœur de l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette... O Manech! Tu t’en retourneras vivre au pays! C’est trop dur de faire comme moi si l’on n’a pas la vocation, d’être enfoui dans un sol étranger, ou jeté dans un fleuve par de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il faut t’en retourner à Garralda. Tu aimeras une enfant sage qui garde notre honneur. Ah! Manech, baiser les tombes où reposent nos prêtres! La terre où l’on dort est froide quand elle n’est pas du pays! Je ne devrais pas te dire cela, Manech, moi qui suis un pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance ma sépulture... Manech, dis-moi encore? Est-ce qu’il y a toujours la vigne sur le coteau de Garralda?
--Toujours.
--Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le potager, la tonnelle où les anciens venaient s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy? C’est un matin, en y entrant après la messe, que j’ai songé à devenir missionnaire. J’avais dix ans.
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Et Manech songeait que, sous cette même tonnelle, il avait cherché et trouvé dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement de son mal. Mais, poussé par le vent mystérieux qui gonfle comme une voile l’âme de sa race, il répondait:
--J’ai encore deux ans de service à faire. Mais quand je serai libéré de la flotte, je partirai pour les Amériques. J’emporterai l’argent que j’ai économisé. Je ferai fortune. Et alors je reviendrai.
Et le missionnaire s’essuyait les yeux et lui disait:
--O Basque!
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Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste. Celui-ci, comme si l’avait accablé une émotion aussi violente, celle d’avoir revu son neveu, ne put regagner sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le soir même de cette rencontre, dut être transporté à l’Hospitalité française, tandis que _Le Jaguar_ reprenait le large.
Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition du missionnaire, alla le visiter à son lit d’agonie. Le malade lui parla d’abord de ses angoisses touchant ses catéchumènes, du chagrin qu’il avait de penser qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église de Téhé-Fang-Koo sur la terre arrosée de sang chrétien. Après quoi, le délire le prit, mais un délire si doux que le consul et la religieuse qui l’assistaient ne purent retenir leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait enfant dans la campagne autour de Garralda, et l’épisode qu’il avait conté l’avant-veille à Manech, de cet oiseau bleu trouvé sous un cerisier, peu d’heures avant la mort de sa mère, revivait dans sa mémoire. Il causait avec de petits Basques, il buvait avec eux à une source près de Hélette, mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât. Puis la figure du moribond s’illumina. Il se mit à chanter, et son chant n’était, d’après ce que l’on m’a rapporté, que la mélopée qui sert à marquer les points au jeu de paume. Qu’il fait chaud, mais qu’il fait beau! disait-il. Son œil fixe regardait peut-être monter vers le zénith éternel la pelote du village natal. Il prononça brusquement ce mot:
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--L’angelus!
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Et il fit le signe de tout son peuple qui, au premier tintement, se découvre pour saluer Marie. Il était avec ses vieux.
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L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint Toulon, Manech, avant qu’il lui fût permis d’aller revoir les siens, ne quitta guère cette ville que pour se rendre parfois à Marseille avec des camarades de bord.
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Trois ans et plus de navigation, de descentes à terre parmi les cités où la débauche s’exalte, n’avaient point maintenu Manech dans son ignorance. Mais le sens de l’amour divin, sa ferveur, l’avaient laissé le même, loin toujours pratiquement des femmes. Les prêtres du pays basque savent combien il est fréquent de rencontrer, dans leurs campagnes, des jeunes gens jaloux de leur pureté, alors que d’autres y mènent l’idylle à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive même que plus d’un vieillisse dans son austère célibat, faisant pénitence et, avant de se coucher, récitant son rosaire après avoir dénombré ses moutons, retourné la litière de ses vaches.
Manech avait compris que la fièvre dont son adolescence s’était montrée inquiète était commune à tous les hommes, et que ceux-ci ne la traitaient pas en général comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur apportent, hélas! le calme qu’elles avaient rendu à Manech. Il était maintenant délivré de l’angoissant mystère que, jusqu’à un âge singulièrement avancé, il n’avait pas éclairci. Il n’était que plus ferme dans sa volonté.
Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants de gravures toutes crues, sous l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou de l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois, considéré avec dédain, en buvant des bocks en compagnie de camarades, les filles fardées et dévêtues qui s’asseyaient à leurs places, ou qui jouaient de l’orgue de Barbarie. Il avait repoussé les plus audacieuses avec un tel air qu’elles auraient pu croire, en regardant sa figure de jeune prince, qui ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant d’Orient, il y possédait les houris les plus séduisantes. Qu’il était loin de leur pensée! Il se fit un jour un rapprochement dans son esprit d’une de ces malheureuses, qui était brune et jolie, avec Yuana à laquelle il ne songeait presque jamais plus. Il paya les consommations, assujettit son berret, fourra les mains dans ses poches, et ressortit après avoir déclaré qu’il ne remettrait plus les pieds dans de pareilles boîtes. Ses camarades ne l’en raillèrent point. Il s’était imposé à eux par sa force physique, sa beauté qui retenait l’attention des femmes, toute dirigée vers lui, un certain haussement d’épaule, son regard tranquille et dominateur, et cette langue bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient entendu chanter.
Dès lors, à Toulon comme à Marseille, Manech se promena plutôt seul, parfois avec un compagnon qui prenait avec lui ses repas dans une maison dite _du marin_. Elle était tenue par un Jésuite qui s’efforçait d’enlever aux tenanciers, qui les soûlaient pour les plumer ensuite, et aux raccrocheuses, tous ces petits merles marins faciles à prendre au panneau.
C’est à Toulon que Manech apprit, par quelques lignes de Garralda, la mort de l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément, mais personne autour de lui ne put se douter de son chagrin, parce que le même enfant qui dissimulait ses émotions les plus vives, le même adolescent qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires ni de ses défaites au jeu de paume, et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature les combats qui se livraient en lui, se perpétuait dans le jeune homme d’aujourd’hui.
Pas davantage il n’avait fait part à son oncle et à ses parents d’un fait de guerre qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la médaille qu’il porta dans la suite, nul ne se fût douté de son héroïsme. Était-ce orgueil ou modestie? Le Basque pose l’énigme et ne laisse rien voir que son apparente indifférence.
Le début de ce printemps mil neuf cent un fut doux sur la Méditerranée. Manech en ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait bien le repos qu’après une active campagne les chefs permettent à leurs hommes.
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