Cloches pour deux mariages: le mariage basque; le mariage de raison
Part 2
Un grand silence majestueux et triste planait au-dessus des platanes qu’accablait encore la canicule dans le soir tombant.
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Une phrase monta, une phrase chantée par celui qui venait remercier le Labourd d’avoir invité la Soule à danser devant lui, une phrase sans limites, aux modulations variées comme les nuages du couchant où elle allait se fondre, une phrase si ample qu’on l’entendait dépasser les crêtes, descendre au bas des vallées et remonter, une phrase sans reprise faite de soupirs ou d’appels.
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C’est alors que Manech aperçut, à vingt pas de lui, Yuana qui, de ses yeux d’amoureuse, le provoquait. Elle portait des bas fins, des souliers à la mode, une rose noire au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne répondit pas à cette agacerie. Et, lui tournant le dos, les mains aux poches, le berret en arrière, il alla retrouver ses camarades qui s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se sentait libre à ce moment. Il ne pensait pas à grand’chose. Depuis la fin du printemps, il avait peu rencontré Yuana et ses sens s’étaient tus, sa fièvre s’était éteinte. Il était encore le sage adolescent auquel son père avait permis d’assister, ce soir, au feu d’artifice.
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Il ne reprit que vers dix heures le chemin de Garralda. La nuit était si lourde qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre négligemment sur une épaule.
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Il n’avait pas franchi le premier kilomètre qu’il crut apercevoir, à quelques pas de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était bien elle, mais pas seule. Il la distança et reconnut, sans hésiter, dans le jeune homme qui la tenait par la taille, le danseur souletin qui, tantôt, les yeux perdus, porteur d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La lune était trop claire pour qu’il pût se méprendre, quoique le baladin eût substitué à son costume de parade un simple pantalon de toile blanche et l’une de ces blouses que, dans le pays, on appelle chamar.
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Manech passa devant eux, sans avoir l’air de les reconnaître. Mais il s’entendit nommer presque aussitôt. Yuana courait à lui avec beaucoup de grâce, ayant abandonné son accompagnateur.
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--Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda? Veux-tu que nous fassions route ensemble! Mais ralentis ton pas, je suis un peu essoufflée.
Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune réflexion, mais elle la prévint:
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--Cet homme avec qui tu m’as rencontrée...
--Est un danseur.
--Oui, un danseur qui a connu mon cousin au régiment et qui m’en donnait des nouvelles.
--Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur?
--Une nuit, répondit-elle, il était en permission, il a aidé à passer des chevaux par Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus rentré à la caserne.
--Et le danseur, fit Manech ironique, est-ce qu’il n’a pas déserté avec lui?
--Je vois que tu te moques d’un brave garçon; pourquoi veux-tu qu’il ait déserté?
--Parce qu’il est d’une race de fainéants et de sauteurs qui ne sauront jamais jouer à la pelote, d’une race de bohémiens.
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Yuana, qui connaissait les bruits mis en circulation sur ses origines, sentit passer l’affront comme une gaule qui eût cinglé sa figure. Mais elle n’était point méchante, ni rancunière, ni colère. Elle répondit, les larmes aux yeux:
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--Ah! certes, je sais que je ne suis pas née à Garralda. Vous êtes l’une des plus anciennes maisons du pays, où il y a le plus d’honneur.
--J’ai un oncle et j’ai eu des cousins prêtres, prononça-t-il avec orgueil.
--Je le sais, Manech.
--Un autre de mes oncles est mort aux Amériques...
--Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de mon sang, que tu dois mépriser, n’aspirera jamais à devenir même ta servante.
Il la regarda avec hauteur.
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--Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux, Manech, et ce que je ne vaux pas. Et c’est pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le voudras, dans la forêt.
Il comprit mal cette expression «je t’appartiendrai», encore qu’elle la traduisît en basque; mais tout de même assez pour lui répondre:
--Tu es une fille de péché! Laisse-moi.
Et, pressant le pas, il fut bientôt devant Garralda, la laissant rentrer seule chez elle.
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Il commençait de pleuvoir à grosses gouttes. Il éclairait et tonnait.
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Manech entra dans la chambre où dormaient ses frères.
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La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus la fièvre légère du printemps dernier, que le riant îlot de cardamines et le chant des oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais une tentation qui causait un vertige comme celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau. Et la grappe sombre qui distillait cette ivresse, Manech n’en douta plus, c’était Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait dans son fantôme nocturne.
Autour de Manech, sous les ailes du grand oiseau Garralda, tous reposaient doucement. Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes frères dont tout l’émoi ne passait pas le cadre de l’étable où une génisse était née, ou les mailles du filet qui servait à prendre de menus poissons; de même pour ses sœurs aux sourires innocents, contentes de si peu, appliquées à leur humble besogne, et pour ce père et cette mère étendus l’un à côté de l’autre.
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Manech avait fini par céder au sommeil. Mais il se réveilla bientôt en sursaut, en proie à une crise qui surprit la netteté de son âme et de ses sens. Il avait pourtant prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter d’échapper aux feux de cette nuit d’été, il se vêtit et sortit comme il avait fait au printemps. L’averse noyait toutes choses, et il grelotta dans l’épaisse obscurité. L’eau découla tout le long de son corps, pénétrant par le col mal ajusté de sa chemise. En peu de minutes il fut trempé de la tête aux pieds.
Le visage tourné vers la ferme hantée, il maudissait le fantôme qui l’avait poursuivi jusque dans ses rêves.
Un coup de vent plaintif balaya les cimes des chênes du petit bois où il se trouvait. La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient leur âcre odeur. Il demeura dans la rafale, de plus en plus transi, mais peu à peu triomphant de son mal mystérieux. Le calme succédait à l’agitation, un rythme régulier au battement désordonné de ses artères. L’incendie de son sang faisait trêve. De plus en plus s’estompait dans sa pensée la trop vivante image de Yuana. La vision spécieuse s’évanouit, la hantise étrange céda aux éléments. Il alla se recoucher, s’endormit paisible, bercé par les voix de la nature qui continua de lui verser le calme qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à retrouver.
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Durant les jours et nuits qui suivirent, Manech fut encore éprouvé parfois, mais pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait moins à la vie quotidienne, il se décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît une joie sans mélange qui le poussait à siffler ou à chanter. Il prenait moins d’action aux parties de pelote, malgré la double victoire qui l’avait classé très haut parmi les joueurs.
Sans doute, maintenant que sa réputation était bien assise, quelques défaites essuyées çà et là, comme il arrive aux plus experts, n’avaient guère d’importance: mais, peut-être aussi, n’était-il plus stimulé par les traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana. Celle-ci, depuis le soir où il l’avait traitée si durement, avait à son égard changé d’attitude. Elle était bonne comme ne le sont que trop souvent ses pareilles. Et le profond sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée de la rancune, même si elle y avait appliqué sa volonté. Elle aurait donné sa vie pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il lui avait opposé, de toute la condamnation qu’il avait portée contre elle en lui disant: «Tu es une fille de péché, laisse-moi», et qui l’avait laissée pleurante, durant cette même nuit qu’il avait tant souffert lui-même.
A chaque nouvelle rencontre de Manech, le bonjour de Yuana se faisait plus grave, plus doux et plus respectueux. Elle semblait implorer son pardon, et il le sentait si bien que cette attitude le touchait dans ce que son cœur avait de plus tendre.
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Un jour, il la trouva assise au pied d’un châtaignier et, comme elle ne lui disait rien et continuait d’enguirlander son chapeau avec des fleurs de la prairie, il lui parla, cette fois, le premier:
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--Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la peine? Mais je reste ton ami quand tu ne veux pas faire ce qui est défendu.
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Elle leva vers lui ses yeux chargés de nuit brûlante:
--Avec toi, dit-elle, oh! non... Je t’aime trop: je ne veux pas faire ce qui n’est pas permis.
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Les assourdissantes cigales accompagnaient ce dialogue étrange qui fit à peine frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne trônait dans sa gloire patriarcale. Non loin de ces deux enfants, les brebis dormaient debout, formant un cercle dont le centre était formé de leurs museaux et de leurs fronts qui recherchaient ainsi l’ombre mutuelle. Une innocente grandeur se dégageait de cette immobilité animale. Une onde ombreuse et dorée gloussait sous les aulnes qui la cachaient. C’était la marée haute de la lumière qui accuse les angles des montagnes suspendues dans l’espace comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur les fleurs jaunes des coteaux broussailleux où se perdent les sentiers difficiles; elle soulignait le courbe sillage du pivert; elle lustrait l’aile du geai qui, lourdement, passait d’un bocage à l’autre; elle projetait, dans une échappée, à l’est, sur les collines hérissées de pins, l’ombre de quelques nuages blancs d’autant plus épaisse que le reste du paysage flamboyait.
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Un strident coup de sifflet retentit.
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A la lisière de cette même forêt où quelques jours auparavant, Yuana avait proposé à Manech de la suivre, une forme claire et souple surgit entre les fûts des chênes. Manech reconnut Arnaud, qui, l’ayant vu avec Yuana, se replongea dans le fourré.
--Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune fille.
Manech ne répondit point. Il n’avait pas regagné Garralda, qu’il entendit un deuxième coup de sifflet plus impérieux.
III
Yuana était allée rejoindre dans le bois Arnaud qui l’avait battue. Elle avait éprouvé une joie sauvage à souffrir à cause de Manech, encore que la jalousie de l’autre fût bien vaine dans son grossier motif. Mais il était bien impossible au postillon de concevoir que Yuana, qui déjà partageait ses faveurs les plus osées entre lui et l’Américain--sans compter le danseur et les autres--pût tenir un autre langage que celui dont elle se servait avec eux. Il semble que des raisons intéressées engageassent Arnaud à montrer de l’indulgence à son amie, lorsqu’il s’agissait de l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas d’humeur à tolérer qu’elle se livrât à un rival du même âge que lui, et au sujet duquel, par cette agacerie qui lui était naturelle, il s’était entendu reprocher de s’être laissé vaincre en compagnie de l’Américain.
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Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât qu’il s’était vengé sur Yuana de ce qu’il les avait surpris causant ensemble, au pied d’un arbre. Il le taxa d’hypocrisie et lui dit qu’il ne ferait croire à personne, malgré la bonne opinion que pouvaient avoir de lui les abbés, qu’il fût dans les prés avec elle pour lui apprendre le catéchisme. Manech, après avoir repoussé l’insinuation, se tut, sentant bien qu’il ne serait pas cru. Mais il souffrit en silence de ce que la jeune fille eût été soupçonnée, à tort, de s’être mal conduite avec lui.
Il se faut bien pénétrer de cette forte vie religieuse au pays de Manech. Dans la maison de Garralda, comme dans la plupart des fermes, chez Yuana même, la foi est un de ces rayons qui traversent sans hésiter les plus sombres nuages. Dans la chambre des père et mère de Manech on se réunissait avant le repos de la nuit pour sanctifier la journée. Il y avait, sur la cheminée, au pied du crucifix, de nombreuses photographies de parents plus ou moins éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en Chine occupait la place d’honneur. Çà et là quelques religieuses, des prêtres. Ceux-ci reposaient dans les cimetières de leur paroisse, dans les villages primitifs enfouis dans d’épaisses et frustes vallées que n’égayent que les cigales sur la torpeur des cerisiers sauvages. A Garralda, durant cette oraison du soir, petits et grands courbaient le front devant ces ombres vénérables.
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Arnaud avait donc reproché à Manech de se faire bien venir des abbés et d’être indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient. Il est vrai que, tant à cause des saintes gens qui avaient honoré sa famille qu’en raison de sa sagesse, on le citait aux autres en exemple. Et, précisément, cette chasteté dont ailleurs on sourit volontiers, et qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être feinte, le faisait respecter même des plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui, existait cette camaraderie charmante qui fait qu’on se relance la balle à tour de bras dans le trinquet où les soutanes flottent. A cette rude et saine vie l’âme apprend à ne point mépriser la force d’un sang vierge. Manech faisait partie de la fanfare. Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux processions elle le voyait s’avancer vêtu de toile blanche, portant sur son berret d’une laine candide un petit rameau de chêne, et sonnant d’un naïf clairon. Son amour pour lui s’épurait. Elle en arrivait, croyait-elle, à l’aimer comme aime une sœur.
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Pour récompenser de leur zèle quelques enfants du patronage, un de leurs maîtres les emmena voir la mer. C’était un spectacle nouveau pour Manech. Lorsqu’il se trouva devant elle, tout d’abord elle lui parut absente quoiqu’elle barrât toute une rue. Il la confondait avec le ciel. Ce ne fut qu’après un moment qu’il se dit: «C’est la mer.» Il la portait tellement en lui qu’elle lui apparaissait comme une chose dont on a l’habitude et qu’on ne remarque plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de lui, ceux qui montaient la barque légendaire qui aborda sur la plage basque étaient nés avec cette rumeur et cette lumière dans les veines. Maintenant, tandis que la plupart de ses camarades se distrayaient autour de lui, Manech demeurait immobile et pâle devant ce développement de clarté.
L’abbé qui les conduisait lui demanda:
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--Eh bien! Manech?
Il ne répondit pas. Il ressentait une paix infinie. Il lui semblait que les hommes qui vivaient sur ce pâturage mobile et sans arbres, où l’écume éparpillait ses brebis, possédaient la plénitude de bonheur que peut donner le monde. Des voiliers qui se rapprochaient peu à peu étaient comme de blanches métairies qui se fussent détachées de la terre, planant dans leur liberté. Certes, belle et douce était Garralda, la maison natale, mais pourquoi ne remuait-elle pas? Pourquoi ses grandes ailes inégales demeuraient-elles abaissées dans cette mort? Ah! partir! plonger son âme dans cette rumeur semblable au chant lointain d’une église; se perdre dans cette pureté qui planait au-dessus des eaux; échapper aux malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana, aux malices d’Arnaud et de l’Américain. Il voulait aller sur la mer. Il se disait cela.
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Il préféra, pendant que ses compagnons et leur maître allaient visiter la ville, de demeurer sur un rocher, sans même songer à prendre la nourriture qu’il avait apportée. Et le déroulement de ces prairies infinies et transparentes, labourées par d’invisibles charrues, sous ses yeux se déployaient en courbes écumantes qui rentraient en elles-mêmes pour s’épandre à nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie. Il suivit les autres, tout étonné de n’apercevoir qu’alors, sur la plage, tant de personnes qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes allaient et venaient.
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L’une lui sourit en passant. Il l’aurait prise pour Yuana. Mais ici?... Il se retourna et elle se retourna.
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Que lui importait d’ailleurs? Il y avait maintenant, sur l’océan qui se fonçait, de longues traînées semblables à des bancs de sable jaune et, entre elles, des flots qui luisaient et sautaient comme des poissons. Ce lui fut une journée inoubliable et, le soir, à Garralda, il s’endormit comme s’il venait de naître à une vie nouvelle.
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Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en se jetant aussi facilement à la mer que dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le désir de s’enrichir qui hante chaque Basque se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce fut un songe diffus, plein d’ambition et d’allégresse.
Bien qu’il occupât fort peu son esprit de Yuana, il s’était plusieurs fois demandé comment il se pouvait qu’il eût rencontré sur la plage une jeune fille qui lui ressemblait tellement et qui lui avait souri. Mais la supposition lui parut vite absurde que cette élégante à chapeau et Yuana ne fussent qu’une même et seule personne, puisqu’il venait de surprendre celle-ci, nu-pieds, comme elle était le plus souvent, et s’amusant à faire galoper sous elle une petite jument que l’on soignait pour l’élevage et les primes. Elle la montait sans selle, s’accrochant à la crinière et poussant des exclamations qui se changèrent en fous rires lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put s’empêcher de la trouver charmante, quoique dans son admiration elle demeurât toujours «la fille de péché». Il est vrai que cette amazone brune et nerveuse devait ressembler bien davantage à une Sarrazine qu’à une Chrétienne. Comme elle s’excusait en ramassant son chapeau et en défroissant sa robe, il se mit à parler avec elle, lui racontant qu’il était allé voir la mer. Et il lui demanda si elle ne s’absentait jamais que pour se rendre au village.
--Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à Bayonne pour acheter une bicyclette.
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C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée sur la plage, voisine de la petite cité.
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--Tu as donc maintenant une bicyclette?
--Oui.
--Tu es bien heureuse!
--Tu n’avais pas encore été à la mer? demanda-t-elle.
--Non, jamais. Et toi?
--Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de loin.
--D’où cela? demanda-t-il.
--D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya?
Et elle indiquait de la main la petite montagne qui s’étend au sud avec sérénité.
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--Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire? Nos brebis n’y pacagent pas.
--Il y a des granges et une source sous un arbre.
--Alors, de là, on voit loin?
--Quand on commence de monter, le pays devient grand, grand.
--Tu y es allée toute seule?
--Je connais le chemin. Lorsqu’on est à moitié de la montagne, on voit les flèches de la cathédrale de Bayonne et des fumées. Puis, en s’élevant encore... Oh! tout d’abord je ne pensais pas que c’était la mer, tout le bas du ciel devient luisant. Je ne sais pas comment le dire, c’est comme du lait qu’on trait dans une terrine.
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Il demanda encore:
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--Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver en haut?
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Elle répondit:
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--Pour toi, il ne faudra pas deux heures.
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Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré qu’il lui demanderait de l’accompagner un jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût essayer de le tenter de nouveau. Elle s’en tenait, avec un respect aussi scrupuleux que singulier chez une fille de son espèce, à la défense qu’il lui avait faite. Mais elle l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour une promenade sentimentale avec lui, comme en rêvent les femmes aux sens les plus passionnés, et qui l’eût changée d’un buissonnage qu’elle se permettait dans la montagne avec Arnaud, l’Américain et d’autres.
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Un dimanche de septembre, après déjeuner, Manech sortit de Garralda sans dire où il allait. Quelque remords le prit de manquer les vêpres auxquelles d’habitude il assistait. Mais la belle journée, l’attrait de cette mer que Yuana lui avait dit être visible du haut de la montagne le décidèrent. Il contourna le village et fut bientôt à la base d’Ursuya. Il était assez accoutumé aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât pas de la route qu’il devait suivre pour atteindre le sommet. Cette course était un jeu pour lui. Il fut aux premières granges vers trois heures. Çà et là des brebis abandonnées à elles-mêmes broutaient. Il ne semblait pas que pût être plus complète, se faire sentir davantage que dans ces lieux déserts, la paix bucolique. Manech ne se fût certes pas attendu à rencontrer âme qui vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il abordait pour la première fois. Quelle ne fut pas sa désagréable surprise quand, parvenu aux deuxièmes bordes, il se trouva face à face avec Yuana et l’Américain, goûtant ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils avaient retiré d’un panier posé près d’eux quelques gâteaux, une bouteille, un verre. Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition imprévue de Manech auquel il cria de venir boire à la santé de la jeune fille. Celle-ci ne savait quelle contenance faire, ennuyée d’être ainsi découverte dans une compagnie dont elle n’était point trop flattée, par cet enfant de son âge qu’elle aimait de la façon la plus vive, la plus désintéressée et qu’elle n’eût point voulu scandaliser.
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A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit que par un haussement d’épaule. Il continua de monter, tournant le dos au couple. Et bientôt la distance et les vallonnements, une grange aussi peut-être, lui eussent caché, s’il eût regardé en arrière, ce qui lui avait paru une tache au milieu du paysage vierge.
Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit sous le petit arbre et auprès de la source que Yuana lui avait signalés l’autre jour en le poussant à cette excursion. Elle était donc venue jusqu’ici! Il comprenait maintenant les absences qu’elle faisait le dimanche, manquant les vêpres. Il se la rappela en toilette de ville, comme aujourd’hui, se dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet après-midi de printemps où il allait pêcher à la ligne afin d’échapper aux charmes dont elle l’ensorcelait. Il se souvenait d’un petit panier qu’elle tenait à la main. Il eut un mouvement de dégoût, chassa la vision de tantôt qui lui paraissait revêtir un caractère bestial: ce monsieur et cette paysanne, dans l’atmosphère des troupeaux qu’il avait souvent respirée lorsqu’il allait prendre soin d’eux dans les granges perdues qui dépendaient de Garralda. Et certains détails se précisèrent, qui lui avaient toujours répugné, touchant les mœurs des béliers et des brebis.
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