Clio

Part 5

Chapter 53,895 wordsPublic domain

Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles, mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins. Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne. Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins, sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre. C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse, n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif. Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens, j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main. Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil, le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers, cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon ouvrage, je me tenais à l'écart.

FRA AMBROGIO.

Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes, quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la Malena boire le sang florentin?

FARINATA.

Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie.

FRA AMBROGIO.

Il m'a paru que vous détestiez, et non certes à tort, la trahison de cet homme, qui fit choir dans la boue et le sang l'étendard sous lequel il était venu combattre. Moi-même, qui sais que la miséricorde du Seigneur est infinie, je doute si Bocca n'a point sa part dans l'enfer avec Caïn, Judas et Brutus le parricide. Mais si le crime de Bocca est à ce point exécrable, ne vous repentez-vous point de l'avoir causé? Et ne croyez-vous pas, messer Farinata, que vous-même, en attirant dans un piège l'armée des Florentins, vous avez offensé le Dieu juste, et fait ce qui n'était pas permis?

FARINATA.

Tout est permis à celui qui agit par vigueur de pensée et force de cœur. En trompant mes ennemis je fus magnanime et non traître. Et si vous me faites un crime d'avoir employé au salut de mon parti l'homme qui renversa le gonfalon des siens, vous aurez grand tort, Fra Ambrogio; car c'est la nature et non moi qui l'avait fait infâme, et c'est moi et non la nature qui tournai à bien son infamie.

FRA AMBROGIO.

Mais, puisque vous aimiez votre patrie même en la combattant, il vous fut douloureux sans doute de ne l'avoir vaincue qu'avec l'aide des Siennois, ses ennemis. De cela ne vous vint-il point quelque vergogne?

FARINATA.

Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela, l'un et l'autre parti le savait.

Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer, s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y travailler avec un bras infatigable et un esprit délié.

Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes. Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour.

FRA AMBROGIO.

Je suis le plus pauvre des serviteurs des pauvres. Mais, je n'ai qu'un maître, qui est le Roi du Ciel; je le trahirais si je ne vous disais, messer Farinata, que le seul guerrier digne d'une entière louange est celui qui marche sous la croix en chantant:

_Vexilla regis prodeunt._

Le bienheureux Dominique, dont l'âme, comme un soleil, se leva sur l'Église obscurcie par la nuit du mensonge, enseigna que la guerre contre les hérétiques est d'autant plus charitable et miséricordieuse qu'elle est plus âpre et véhémente. Celui-là certes le comprit qui, portant le nom du prince des apôtres, fut la pierre de fronde qui frappa comme un Goliath l'hérésie au front. Il souffrit le martyre entre Côme et Milan. De lui mon ordre s'honore grandement. Quiconque tire l'épée contre un tel soldat est un autre Antiochus au regard de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ayant institué les empires, les royaumes et les républiques, Dieu souffre qu'on les défende par les armes, et il regarde les capitaines qui, l'ayant invoqué, tirent l'épée pour le salut de leur patrie temporelle. Il se détourne au contraire du citoyen qui frappe sa ville et la saigne, comme vous fîtes d'un si grand vouloir, messer Farinata, sans craindre que Florence, par vous épuisée et déchirée, n'eût plus la force de résister à ses ennemis. On trouve dans les chroniques anciennes que les villes affaiblies par des guerres intestines offrent une proie facile à l'étranger qui les guette.

FARINATA.

Moine, est-ce quand il veille ou quand il dort qu'on fait bien d'attaquer le lion? Or, j'ai tenu éveillé le lion de Florence. Demandez aux Pisans s'ils eurent à se réjouir de l'avoir assailli dans le temps que je l'avais rendu furieux. Cherchez dans les vieilles histoires et vous y trouverez peut-être aussi que les cités qui bouillonnent au dedans sont toutes prêtes à échauder les ennemis du dehors, mais que la gent tiédie par la paix est sans ardeur pour combattre hors de ses portes. Sachez qu'il faut craindre d'offenser une ville assez vigilante et généreuse pour soutenir la guerre intérieure, et ne dites plus que j'ai affaibli ma patrie.

FRA AMBROGIO.

Pourtant, vous le savez, elle fut près de périr après la journée funeste de l'Arbia. Les guelfes épouvantés étaient sortis de ses murailles et avaient pris d'eux-mêmes le chemin douloureux de l'exil. La diète gibeline, convoquée à Empoli par le comte Giordano, décida de détruire Florence.

FARINATA.

Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre. Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage. Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville.

FRA AMBROGIO.

Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins! Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude. Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre?

FARINATA.

De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près de la sorte:

«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.»

Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et, s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter Florence.

FRA AMBROGIO.

Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive, après votre mort, en son saint Paradis!

FARINATA.

Le paradis et l'enfer ne sont que dans notre esprit. Épicure l'enseignait et beaucoup d'autres après lui le savent. Vous-même, Fra Ambrogio, n'avez-vous pas lu dans votre livre: «L'homme meurt de même que la bête. Leur Condition est la même?»

Mais si, comme les âmes communes, je croyais en Dieu, je le prierais de me laisser, après ma mort, ici tout entier, et d'enfermer mon âme avec mon corps dans mon tombeau, sous les murs de mon beau San Giovanni. À l'entour, on voit des cuves de pierre taillées par les Romains pour leurs morts, et maintenant ouvertes et vides. C'est dans un de ces lits que je veux me reposer enfin et dormir. Dans ma vie j'ai souffert cruellement de l'exil, et je n'étais qu'à une journée de Florence. Plus éloigné d'elle, je serais plus malheureux. Je veux rester toujours dans ma ville bien-aimée. Puissent les miens y rester aussi!

FRA AMBROGIO.

Je vous entends avec épouvante blasphémer le Dieu qui fit le ciel et la terre, les montagnes de Florence et les roses de Fiesole. Et ce qui m'effraye le plus, messer Farinata degli Uberti, c'est que votre âme communique au mal un noble caractère. Si, contrairement à l'espoir que je garde encore, la miséricorde infinie vous abandonnait, je crois que l'enfer tirerait de vous quelque honneur.

LE ROI BOIT

En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis.

Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver.

Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine, revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre, prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit de l'évangile: _Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire ejus, et procidentes adoraverunt eum_, ils s'arrêtèrent devant messire Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis l'office divin fut célébré dévotement.

Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie. L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église. On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre, sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon. C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur. L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation.

Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles. L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes, le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres légitimes, car toute puissance vient de Dieu. _Omnis potestas a Deo._

Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita le _Bénédicite_, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son voisin:

--Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous jeûné hier?

--Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui dit vigile dit jeûne.

--Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la mémoire jusqu'à l'Épiphanie.

--Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.

--Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre des évêques.

La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir.

--Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant.

--Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes l'homme superbe et téméraire qui va seul.

--Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. _Quidam asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum._

--La question est tranchée. _Non jejunetur!_

--Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable, Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie, en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.

Le chapitre tout entier approuva la sentence.

--Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille.

Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois:

--Le roi boit! le roi boit!

C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y manquait encourait un châtiment sévère.

Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides, fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner soif aux convives.

--À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France, dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.

--Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.

--Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes, que nous avons tous élu voilà deux ans.

Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du régent Bedford.

Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal timbrée, qui criait:

--À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France!

C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin du chanoine, éclatait.

On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria amplement comme il convenait:

--Le roi boit! le roi boit!

Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires sacrées et des affaires profanes.

--Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont envoyés par le régent pour prendre Orléans?

--En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume.

--C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.

Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois encore.

--Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement les honneurs de sa table.

Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil.

Le cri retentit plus haut que devant:

--Le roi boit! le roi boit!

Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille, qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement: