Clio

Part 4

Chapter 43,497 wordsPublic domain

Komm, bien qu'illustre et fils d'un père illustre, avait perdu la plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait une vie errante et guerrière avec quelques hommes unis à lui par l'âpre volonté d'être libres, par la haine des Romains ou par l'habitude du pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrées, dans les marécages, et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vaste embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui parlaient sans respect, ainsi qu'un homme parle à son égal, parce qu'ils l'égalaient en effet par le courage, dans l'excès constant des souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes creusées dans la pierre friable par l'eau puissante des torrents au fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d'animaux à chasser, ils se nourrissaient de mûres et d'arbouses. Ils ne pouvaient pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils n'étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons bleus de leur sol stérile, ils n'avaient point éprouvé la force romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer. Ils l'écoutaient attentivement, n'ayant jamais entendu un homme parler aussi bien que lui. Il leur disait:

--Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur le rivage de la mer et dans la forêt profonde.

»La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n'aime les petits hommes bruns amenés par César.

»Or, la mer m'a dit:--Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse déserte de mon rivage.

»La forêt m'a dit:--Komm, je donnerai un abri sur à toi qui es un chef illustre et à tes compagnons fidèles.

»La lune m'a dit:--Komm, tu m'as vue, dans l'île des Bretons, briser les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les surprendre, la nuit.

»Ainsi m'ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis:

»--Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment:

»Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins si parfaitement qu'il n'y a point dans tout ce pays une rivière, un étang, un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins, tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit, avec leur vraie longueur et leur vraie direction, qu'ils le sont sur le sol des aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu'elle contient beaucoup d'autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C'est pourquoi, si le commandement m'avait été donné sur les peuples, j'aurais vaincu César et chassé les Romains de cette terre. Et c'est pourquoi nous surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois de vivres destinés à la ville qu'ils m'ont volée. Nous les surprendrons aisément, parce que je connais les routes qu'ils prennent, et leurs soldats ne pourront nous atteindre, parce qu'ils ne connaissent pas les chemins que nous prendrons. Et s'ils parvenaient à suivre notre trace, nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à l'île des Bretons.»

Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques morceaux d'or et de fer, restes des trésors qu'il avait possédés. Ils lui dirent:

--Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener.

Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de l'habitation d'un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à ses compagnons.

Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu'il avait fait de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un homme intelligent et les renvoyait avec des vivres pour trois jours. Parfois tous les hommes d'un village, jeunes et vieux, le suppliaient de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut imposé par César, des tributs indus, et frappant d'amendes les chefs pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après avoir rempli les coffres de l'État, prenaient soin de s'enrichir aux dépens de ces barbares qu'ils jugeaient stupides et qu'ils pouvaient toujours livrer au bourreau, pour faire taire les plaintes importunes. Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs larmes et la peur qu'ils lui exprimaient de mourir de faim ou des Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande armée, parce qu'il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que Vercingétorix.

Avec sa petite troupe, il enleva en peu de jours plusieurs convois de farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétocenne, des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville.

--Ces Gaulois, disaient les tribuns et le centurions, sont des barbares cruels, contempteurs des Dieux, ennemis du genre humain. Au mépris de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils méritent une peine exemplaire. Nous devons à l'humanité de châtier les coupables.

Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu'au tribunal du questeur. Marcus Antonius d'abord n'y prit pas garde. Il était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées, avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbes courte et bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d'une peau de lion, sa massue à la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait de ses flèches une machine en forme d'hydre. Puis soudain, changeant la dépouille du lion pour la robe d'Omphale, il changeait en même temps de fureurs.

Cependant les convois étaient inquiétés; les détachements de soldats, surpris, harcelés, mis en fuite; et l'on trouva un matin le centurion G. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte dorée.

On savait dans le camp romain que l'auteur de ces brigandages était Commius, autrefois roi par l'amitié de Rome, maintenant chef de bandits. Marcus Antonius donna l'ordre d'agir avec énergie pour assurer la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu'on ne prendrait pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus riches qu'il y eût à Némétocenne.

L'un se nommait Vergal et l'autre Ambrow. Ils étaient tous deux d'illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d'une grande partie de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes. Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne, naïfs et vains, dans l'humiliation et l'orgueil. Le préteur les interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice latine.

Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les conseillers municipaux de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui décernèrent, par décret, une statue d'airain. Après quoi, plusieurs négociants latins, s'étant aventurés hors de la ville, furent surpris et tués par les cavaliers de Komm.

VI

Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était Gaius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré le roi Commius dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son escorte: «Quand je lui tendrai la main en signe d'amitié, vous le frapperez par derrière.» Caius Volusenus Quadratus était estimé dans l'armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux vertus militaires. Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au roi Commius.

Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses maraudeurs, les harcelait. Cependant l'Atrébate, qui savait beaucoup de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les prisonniers par sentiment religieux, avec l'espérance de se rendre les Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur visage. Et c'est après avoir accompli un de ces actes de piété, que le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le pays des Morins, il venait d'égorger, la nuit, dans la forêt, sur la pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d'un bois, il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus, qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l'enveloppa et lui tua beaucoup d'hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves Atrébates. Ils fuyaient; ils couraient à toute bride sur la plaine, vers la plage où l'Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques des Romains.

Le chef Komm avait bon espoir d'échapper à cette poursuite. Ses chevaux étaient plus vites et moins chargés que ceux de l'ennemi. Il comptait atteindre assez tôt les navires qui l'attendaient dans une crique prochaine, s'embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l'île des Bretons.

Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence. Parfois un pli de terrain ou des bouquets d'arbres nains leur cachaient les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace de terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés et Komm ne distinguait plus derrière lui qu'un peu de poussière mouvante à l'horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans l'air le sel marin. Mais, à l'approche du rivage, le sol poudreux, qui montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de gagner du terrain.

Les Barbares, dont l'ouïe était fine, entendaient venir, faibles, presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque, par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l'anse du rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de descendre vers le rivage, ils s'arrêtèrent à mi-côte, saisis d'angoisse et d'épouvante, regardant avec un morne désespoir ces beaux navires vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que bien loin en avant brillaient les lames de la mer basse. À cette vue, ils demeuraient inertes et stupides, courbés sur leurs chevaux fumants qui, les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière.

Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s'écria:

--Aux navires, cavaliers! Nous avons bon vent! Aux navires!

Ils obéirent sans comprendre.

Et, poussant jusqu'aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles. Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait.

Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la plage comme l'eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les autres à mourir en tuant des Romains.

Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius, plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses hommes de regagner le camp.

--À quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits? Commius s'est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors de portée du javelot.

Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les îles mouvantes, qu'ils emplirent des éclats d'un rire héroïque.

Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert. Le préfet était accompagné d'un nombre à peu près égal d'hommes et de chevaux. Il donna l'ordre décharger. L'Atrébate, soit qu'il craignît de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu'il méditât un stratagème, fit signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup, il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur le préfet de cavalerie et, d'un coup de lance, lui perça la cuisse. Les Romains, voyant leur général abattu, s'enfuirent étonnés. Puis, par l'effet de l'éducation militaire, qui les portait à surmonter le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au moment où Komm l'accablait joyeusement des plus violentes injures. Les Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval.

Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l'art des médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa blessure.

Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte:

--Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître jamais devant un Romain.

Marcus Antonius était magnanime:

--Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je lui accorde son pardon et je reçois ses otages.

On ignore ce que devint ensuite Komm l'Atrébate; le reste de sa vie n'a point laissé de trace.

FARINATA DEGLI UBERTI

OU LA GUERRE CIVILE

Ed ei s'ergea col petto e con la fronte. Corne avesse lo inferno in gran dispitto.

_Inferno,_ c. 10e.

Assis sur la terrasse de sa tour, le vieux Farinata degli Uberti enfonçait son regard aigu dans la ville hérissée de créneaux. Debout près de lui, Fra Ambrogio regardait le ciel où foisonnaient les roses du soir et qui couronnait de ses fleurs ardentes les collines enlacées en cercle autour de Florence. Des berges prochaines de l'Arno le parfum des myrtes montait dans l'air paisible. Les derniers cris des oiseaux avaient jailli du toit clair de San-Giovanni. Soudain, le pas de deux chevaux sonna sur les cailloux aigus qu'on avait arrachés au lit du fleuve pour en paver les chaussées, et deux jeunes cavaliers, beaux comme deux saint Georges, débouchant d'une rue étroite, passèrent devant le palais sans fenêtres des Uberti. Quand ils furent au pied de la tour gibeline, l'un cracha en signe de mépris, et l'autre, levant le bras, mit le pouce entre l'index et le doigt du milieu. Puis tous deux, éperonnant leurs chevaux, gagnèrent au galop le pont de bois. Spectateur de l'outrage fait à son nom, Farinata demeura tranquille et muet. Ses joues desséchées tressaillirent et une larme de plus de sel que d'eau vint lentement couvrir ses prunelles jaunes. Enfin il secoua par trois fois la tête et dit:

--Pourquoi ce peuple me hait-il?

Fra Ambrogio ne répondit point. Et Farinata continua de regarder la ville, qu'il ne voyait plus qu'à travers l'Acre nuage qui lui brûlait les paupières. Puis tournant vers le moine sa maigre face où s'attachaient fortement un nez en bec d'aigle et des mâchoires menaçantes, il demanda encore:

--Pourquoi ce peuple me hait-il?

Le moine fit le geste de chasser une mouche.

--Que vous importe, messer Farinata, l'insolence obscène de deux jouvenceaux nourris dans les tours guelfes d'Oltarno?

FARINATA.

Je me soucie peu, en effet, de ces deux Frescobaldi, mignons des Romains, fils d'entremetteurs et de prostituées. Je ne crains pas le mépris de ceux-là. Il n'est possible ni à mes amis, ni surtout à mes ennemis de me mépriser. Ma douleur est de sentir sur moi la haine du peuple de Florence.

FRA AMBROGIO.

La haine règne dans les villes depuis que les fils de Caïn y portèrent l'orgueil avec les arts, et que les deux chevaliers thébains rassasièrent dans leur sang leur haine fraternelle. De l'injure naît la colère, et de la colère l'injure. Avec une infaillible fécondité la haine engendre la haine.

FARINATA.

Mais comment l'amour peut-il engendrer la haine? et pourquoi suis-je odieux à ma ville bien-aimée?

FRA AMBROGIO.

Je vous répondrai donc puisque vous le voulez, messer Farinata. Mais vous ne tirerez de ma bouche que des paroles de vérité. Vos concitoyens ne vous pardonnent pas d'avoir combattu à Montaperto, sous la bannière blanche de Manfred, le jour où l'Arbia fut rougie du sang des Florentins. Et ils jugent qu'en ce jour, dans la vallée funeste, vous ne fûtes pas l'ami de votre ville.

FARINATA.

Quoi! je ne l'ai pas aimée. Vivre de sa vie, ne vivre que pour elle, souffrir la fatigue, la faim, la soif, la fièvre, l'insomnie, et la peine sans pareille, l'exil; affronter la mort à toute heure et risquer de tomber vivant aux mains de ceux qui ne se seraient point contentés de ma mort; tout oser, tout endurer pour elle, pour son bien, pour l'arracher à mes ennemis, qui étaient les siens, pour l'affranchir de toute honte, pour l'amener de gré ou de force à suivre les avis salutaires, à prendre le bon parti, à penser ce que je pensais moi-même avec les plus nobles et les meilleurs, la vouloir toute belle et subtile et généreuse, et sacrifier à cet unique vouloir mes biens, mes fils, mes proches, mes amis; me faire selon ses seuls intérêts libéral, avare, fidèle, perfide, magnanime, criminel, ce n'était pas aimer ma ville! Mais qui donc l'aima, si je ne l'aimai pas?

FRA AMBROGIO.

Hélas! messer Farinata, votre impitoyable amour arma contre la cité la violence et la ruse et coûta la vie à dix mille Florentins.

FARINATA.

Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition. Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout ce que j'ai fait je ne regrette rien.

J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents. Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils de César, au roi de Sicile.

FRA AMBROGIO.

Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié.

FARINATA.