Part 13
«L’asservir ne suffit pas. Il faut le rendre si stupide qu’il veuille être asservi. Les formidables autocraties d’Égypte, de Perse, d’Assyrie, qui se jouaient de la vie des millions d’hommes, puisaient le mystère de leur pouvoir dans le rayonnement surnaturel de leur pseudo-divinité. Toute monarchie absolue a dû être, jusqu’à l’extrême limite des siècles de crédulité, une théocratie.--Dans nos démocraties, il est tout de même impossible de croire à la divinité d’un pitre, comme nos ministres véreux et méprisés: on les a vus de trop près, on connaît leurs couyonneries... Alors, ils ont inventé de mettre Dieu derrière la toile de leur baraque. Dieu, c’est la République, la Patrie, la Justice, la Civilisation. Elles sont peintes à l’entrée. Chaque baraque de foire étale, en affiches multicolores, sa belle Géante. Et ils sont des millions qui se ruent pour la voir. Mais on ne dit pas ce qu’en pensent ceux qui sortent. Ils seraient bien embarrassés pour en penser quelque chose! Les uns ne sortent plus, et les autres n’ont rien vu. Mais ceux qui sont restés devant l’estrade, à bayer, ceux-là voient. Dieu est là. Il est là, en peinture.--Les dieux, c’est le désir que chacun a d’y croire.
«Mais pourquoi la flambée furieuse de ce désir?--Parce qu’on ne veut pas voir la réalité.--Et donc, _parce qu’on la voit_.--C’est là tout le tragique de l’humanité qu’_elle ne veut pas voir et savoir_. Il lui faut, désespérément, diviniser sa fange.--Nous, osons la regarder!
«L’instinct de meurtre est inscrit au cœur de la nature. Instinct vraiment diabolique, puisqu’il semble avoir créé les êtres, non seulement pour manger, mais pour être mangés. Une espèce de cormorans mange les poissons de mer. Les pêcheurs exterminent les oiseaux. Les poissons disparaissent, car ils se nourrissaient des excréments des oiseaux qui se nourrissaient d’eux. Ainsi, la chaîne des êtres est un serpent enroulé, qui se mange... Si du moins la conscience n’avait pas été créée, pour assister à son propre supplice! Échapper à cet enfer... Deux seules voies: celle du Bouddhâ, qui efface en lui l’Illusion douloureuse de la vie,--et la voie des Illusions religieuses, qui jettent le voile d’un mensonge éclatant sur le crime et la douleur: le peuple qui dévore les autres est le Peuple Élu; il travaille pour Dieu; le poids des iniquités, qui enfonce un des plateaux de la vie, trouve son contrepoids dans l’au-delà des rêves, où sont pansées les blessures et les peines. Les formes de cet au-delà varient, de peuple à peuple et d’époque à époque. Et leurs variations sont appelées Progrès. Mais c’est toujours le même besoin d’illusion. Il faut bourrer la gueule à cette terrible Conscience, qui voit, qui voit, et qui demande compte de l’injuste loi! Si on ne lui trouve un aliment à broyer, une foi, elle hurle de faim et d’effroi.--Croire!... Croire, ou mourir!--Et c’est pourquoi ils se sont mis en troupeau. Pour s’affermir. Pour faire de leurs doutes individuels une commune certitude.
«Que venons-nous donc faire avec la vérité? La vérité, elle est pour eux l’ennemi.--Mais ils ne se l’avouent pas. D’une entente tacite, ils appellent vérité l’amalgame écœurant de peu de vérité et de beaucoup de mensonge. Le peu de vérité sert à maquiller le mensonge. Mensonge et servitude: servitude éternelle... Ce ne sont pas les monuments de la foi et de l’amour qui sont les plus durables. Ceux de la servitude le sont bien davantage. Reims et le Parthénon tombent en ruines. Mais les Pyramides d’Égypte défient les siècles. Autour d’elles, le Désert, ses mirages et ses sables mouvants... Quand je pense aux milliers d’indépendants, que l’esprit de servitude a engloutis, au cours des siècles,--hérétiques et révolutionnaires, insoumis, réfractaires laïques et religieux,--je ne m’étonne plus de la médiocrité qui s’étend sur le monde, comme une eau plate et grasse...
«Nous, qui surnageons encore sur la morne étendue, que ferons-nous en face de l’implacable univers, où le plus fort écrase éternellement le plus faible et trouve éternellement un plus fort pour l’écraser à son tour? Nous résoudre au sacrifice volontaire, par pitié douloureuse et lassée? Ou bien participer à l’égorgement du faible, sans même l’ombre d’une illusion sur l’aveugle cruauté cosmique? Ou, que nous reste-t-il? Tenter de nous évader de la mêlée sans espérance, par l’égoïsme, ou la sagesse, qui est un autre égoïsme?...»
Car, dans la crise de pessimisme aigu qui rongeait Clerambault, en ces mois d’isolement inhumain, il n’envisageait même plus la possibilité du progrès,--ce Progrès, en qui il avait cru jadis, comme d’autres croient au bon Dieu. Maintenant, il voyait l’espèce humaine vouée au destin meurtrier. Après avoir ravagé la planète, exterminé les autres espèces, elle s’anéantissait de ses mains. C’était la loi de Justice. L’homme n’est devenu souverain de la terre que par usurpation, par la ruse et la force (mais surtout par la ruse). De plus nobles que lui ont peut-être--certainement--disparu sous ses coups. Il a détruit les uns, dégradé, abruti les autres. Il a feint, depuis des millénaires qu’il partage la vie avec les autres êtres, de ne pas les comprendre, (il ment!) de ne pas voir en eux des frères, comme lui, souffrant, aimant, rêvant. Pour mieux les exploiter, pour les torturer sans remords, il s’est fait dire par ses hommes de pensée que ces êtres ne pensaient point, que lui seul avait ce privilège. Et il n’est pas éloigné de le dire aujourd’hui des autres peuples humains, qu’il dépèce et détruit... Bourreau! Bourreau! Tu n’as pas eu de pitié. De quel droit la réclames-tu aujourd’hui?...
* * * * *
Des vieilles amitiés qui naguère entouraient Clerambault, une seule lui était restée, celle de Mᵐᵉ Mairet, dont le mari venait d’être tué en Argonne.
François Mairet, qui n’avait pas encore atteint la quarantaine, quand il tomba obscurément dans la tranchée, était un des premiers biologistes français. Savant modeste, grand travailleur, chez qui couvait un patient génie, et que la célébrité fût venue trouver plus tard. Il n’était pas pressé de recevoir la visite de cette belle prostituée: on partage ses faveurs avec trop d’intrigants. Il lui suffisait des joies silencieuses que donne à ses élus l’intimité de la science, et d’un seul cœur sur terre avec qui les goûter. Sa femme était de moitié dans toutes ses pensées. Un peu plus jeune que lui, de famille universitaire, elle était de ces âmes sérieuses, aimantes, faibles et fières, qui ont besoin de se donner, mais qui ne se donnent qu’une fois. Elle vivait de la vie spirituelle de Mairet. Peut-être aurait-elle pu aussi bien partager celle d’un autre homme, si les circonstances l’avaient unie à lui. Mais, ayant épousé Mairet, elle l’avait épousé tout entier. Comme beaucoup de femmes et des meilleures, son intelligence était apte à comprendre celui que son cœur avait choisi. Elle s’était faite son élève, pour devenir son associée. Elle participait à ses travaux, à ses recherches de laboratoire. Ils n’avaient point d’enfants et communiaient dans la pensée. L’un et l’autre, libres d’esprit, avec un haut idéal affranchi de toute religion, comme de toute superstition nationale.
En 1914, Mairet, mobilisé, alla simplement accomplir son devoir, sans aucune illusion dans la cause, que les hasards des temps et des patries lui imposaient de servir. Il envoyait du front des lettres stoïques et lucides. Jamais il n’avait cessé de voir l’ignominie de la guerre; mais il se croyait obligé au sacrifice, pour obéir au destin qui l’avait incorporé aux erreurs, aux souffrances et aux luttes confuses d’une pauvre espèce animale, évoluant lentement vers une fin ignorée.
Il connaissait Clerambault. Des relations de province entre les deux familles, avant que l’une et l’autre se fussent transplantées à Paris, avaient été la base de rapports amicaux, plus solides qu’intimes--car Mairet ne livrait qu’à sa femme son cœur--et faits surtout d’estime indestructible.
Depuis le commencement de la guerre, chacun étant pris par ses soucis, ils n’avaient pas correspondu. Ceux qui se battaient ne dispersaient pas leurs lettres entre beaucoup d’amis; ils les concentraient sur un seul être aimé, à qui ils disaient tout. Mairet, plus que jamais, avait fait de sa compagne l’unique dépositaire de ses confidences. Ses lettres étaient un journal, où il pensait tout haut. Dans l’une des dernières, il parlait de Clerambault. Il avait eu connaissance de ses premiers articles, par les journaux nationalistes seuls tolérés au front, qui en citaient des extraits, afin de les insulter. Il disait à sa femme quel soulagement lui avait fait cette parole d’honnête homme, outragé; et il la priait de faire savoir à Clerambault que sa vieille amitié pour lui en était devenue plus étroite et plus chaude. Peu après, il mourait, avant d’avoir reçu les articles suivants qu’il demandait à Mᵐᵉ Mairet de lui envoyer.
Lorsqu’il eut disparu, celle qui vivait uniquement pour lui chercha à se rapprocher des êtres qui lui avaient été proches, aux dernières heures de sa vie. Elle écrivit à Clerambault. Lui, qui se dévorait dans sa retraite de province, sans avoir l’énergie de s’y arracher, reçut comme une délivrance l’appel de Mᵐᵉ Mairet. Il revint à Paris. Ils trouvèrent tous deux une amère douceur à évoquer ensemble la figure de l’absent. Ils prirent l’habitude de se réserver une soirée par semaine pour s’enfermer avec lui. Clerambault était le seul des amis de Mairet, qui pût comprendre la tragédie cachée d’un sacrifice, que ne dorait aucune illusion patriotique.
D’abord, Mᵐᵉ Mairet goûta un soulagement à lui livrer tout ce qu’elle avait reçu. Elle lui lisait les lettres, les confidences désabusées; ils les méditaient avec émotion, et elles les amenaient à remettre en question les problèmes qui avaient causé la mort de Mairet et celle de millions d’autres. Dans cet âpre examen, rien n’arrêtait Clerambault. Et elle n’était pas femme à reculer, dans la recherche de la vérité.--Et pourtant...
Clerambault s’aperçut bientôt d’un malaise, que ses paroles causaient en elle, tandis qu’il disait tout haut ce qu’elle savait bien, ce que constataient clairement les lettres de Mairet: la criminelle inutilité de ces morts et l’infécondité de cet héroïsme. Elle essaya de reprendre ce qu’elle avait confié; elle en discutait le sens, avec une passion qui ne semblait pas toujours de très bonne foi; elle retrouva dans son souvenir des paroles de Mairet, qui le montraient plus près de l’opinion commune et paraissant l’approuver. Un jour, Clerambault, l’écoutant relire une lettre, que déjà elle lui avait lue, remarqua qu’elle en passait une phrase, où s’exprimait le pessimisme héroïque de Mairet. Et comme il insistait, elle parut froissée; ses manières se firent plus distantes; sa gêne, progressivement, se mua en froideur, puis en irritation, puis même en une sorte d’animosité sourde. Elle finit par l’éviter; et, sans rupture avouée, il sentit qu’elle lui en voulait et qu’elle ne le verrait plus.
C’est qu’à mesure que se poursuivait l’impitoyable analyse de Clerambault, qui ruinait les fondements des croyances actuelles, il se faisait chez Mᵐᵉ Mairet un travail inverse de reconstruction et d’idéalisation. Son deuil avait besoin de se convaincre qu’il avait, malgré tout, une cause sainte. Le mort n’était plus là, pour l’aider à porter la vérité. La vérité la plus redoutable,--à deux,--est encore une joie. Mais, à qui reste seul, elle est mortelle.
Clerambault le comprit. Sa sensibilité frémissante perçut qu’il faisait souffrir; et la peine de cette femme lui devint sienne. Et il ne fut pas loin d’approuver sa révolte contre lui. Il vit l’immense douleur cachée et l’inefficacité de la vérité qu’il apportait pour y remédier. Bien plus! Le mal qu’elle ajoute au mal qui existe déjà...
Insoluble problème! Ces infortunés ne peuvent se passer des illusions meurtrières, dont ils sont les victimes! On ne peut plus les y arracher, sans que leurs souffrances deviennent intolérables. Ces familles qui ont perdu des fils, des maris, des pères, ont besoin de croire que c’est pour une œuvre juste et vraie. Ces hommes d’État, qui mentent, sont forcés de continuer à mentir, aux autres et à soi. S’ils cessaient un instant, la vie ne leur serait plus supportable, ni à ceux dont ils ont la charge. Malheureux homme, la proie de ses idées, et qui leur a tout donné, il faut qu’il leur donne chaque jour davantage, ou qu’il trouve sous ses pas le vide, et qu’il tombe... Quoi! après quatre ans de peines et de ruines sans nom, il nous faudrait admettre que ç’a été pour rien,--que non seulement la victoire sera ruineuse, mais qu’elle ne pouvait être autrement, que la guerre était absurde, que nous nous sommes trompés!... Jamais! Mieux vaut mourir jusqu’au dernier. Un homme seul, qu’on force à reconnaître que sa vie a été perdue, sombre dans le désespoir. Que serait-ce d’une nation, de dix nations, de l’entière civilisation!...
Clerambault entendait le cri de la foule humaine:
--Vivre! coûte que coûte! Nous sauver, à tout prix!
--Mais justement, vous ne vous sauvez pas! Votre route vous mène à des catastrophes nouvelles, à une somme infinie de souffrances.
--Si affreuses qu’elles soient, elles le sont encore moins que ce que tu nous offres. Mourir avec l’illusion, plutôt que vivre sans illusion! Vivre sans illusion... non! c’est la mort vivante.
_Celui qui a déchiffré le secret de la vie et qui en a lu le mot_, dit la voix harmonieuse d’Amiel, le désenchanté, _échappe à la grande Roue de l’existence, il est sorti du monde des vivants... L’illusion évanouie, le néant reprend son règne éternel, la bulle d’air colorée a crevé dans l’espace infini, et la misère de la pensée s’est dissoute dans l’immuable repos du Rien illimité._
Mais ce repos du Rien est la pire torture pour l’homme de race blanche. Plutôt tous les tourments, tous les tourments de la vie! Ne me les arrache pas! Meurtrier, qui m’enlève le mensonge déchirant, dont je vis!...
* * * * *
Clerambault, amèrement, s’appliquait le titre que lui avait donné, par dérision, un journal nationaliste: _L’un contre tous._--Oui, l’ennemi commun, le destructeur des illusions qui font vivre...
Et il n’en voulait pas. Il souffrait trop de la pensée de faire souffrir.--Comment donc sortir de la tragique impasse? De quelque côté qu’il se tournât, toujours le dilemme insoluble: ou l’illusion mortelle, ou la mort sans illusion.
--Je ne veux ni l’une ni l’autre.
--Que tu le veuilles ou non, plie! La route est fermée.
--Je passerai quand même.
QUATRIÈME PARTIE
* * * * *
Clerambault traversa une nouvelle zone de dangers. Son voyage dans la solitude était pareil à une ascension de montagne, où l’on se trouve subitement enveloppé de brouillards, agrippé au rocher, sans pouvoir avancer. Il ne voyait plus devant lui. De quelque côté qu’il se tournât, il entendait bruire, au fond, le torrent de la souffrance. Et cependant, il ne pouvait rester immobile. Il surplombait l’abîme, et l’appui menaçait de céder.
* * * * *
Il était à un de ces tournants crépusculaires. Par surcroît, en ce jour, les nouvelles du dehors, que la presse aboyait, étreignaient l’âme de leur insanité: hécatombes inutiles, que trouvait naturelles l’égoïsme suggestionné des lecteurs de l’arrière, cruautés de toutes parts, représailles criminelles des crimes,--que les ci-devant braves gens réclamaient et acclamaient. Jamais l’horizon qui enferme les pauvres bêtes humaines dans leur terrier n’avait paru plus sombre et plus dénué de pitié.
Clerambault se demandait si la loi d’amour qu’il sentait en lui n’était point faite pour d’autres mondes et d’autres humanités. Dans son courrier, il venait de trouver des lettres nouvelles de menaces; et sachant que, dans la tragique absurdité des temps, sa vie était à la merci du premier fou venu, il souhaitait secrètement que cette rencontre ne se fît pas trop attendre. Cependant, de bonne race et bien enracinée, il continuait sa route, ainsi qu’à l’ordinaire, accomplissait méthodiquement ses actes quotidiens et s’y tenait fermement, afin d’aller jusqu’au bout, quel qu’il fût, du chemin qu’il s’était fixé,--tête haute, sans plier.
Il se souvint, ce jour-là, qu’il devait aller voir sa nièce Aline, qui venait d’accoucher. Elle était fille d’une sœur qui était morte et qu’il aimait. De peu l’aînée de Maxime, elle avait été sa compagne d’enfance. Jeune fille, elle avait un caractère compliqué: inquiet, insatisfait, rapportant tout à soi, voulant se faire aimer, voulant tyranniser, trop curieuse, attirée par les expériences dangereuses, un peu sèche, passionnée, rancunière, rageuse, et pouvant subitement se faire tendre, et séduire. Entre Maxime et elle, le jeu avait été loin; il avait fallu y veiller. Maxime se laissait prendre, malgré son ironie, aux dures petites prunelles qui le transperçaient de leurs décharges électriques; et Aline était irritée, attirée par l’ironie de Maxime. Ils s’étaient bien aimés et bien fait enrager.--Et puis, ils avaient passé à d’autres exercices. Elle avait jeté le trouble dans deux ou trois autres cœurs; et elle s’était mariée, fort raisonnablement, quand elle avait jugé l’heure et l’occasion venues,--(il y a temps pour tout)--avec un honorable commerçant qui faisait de bonnes affaires, à la tête d’un magasin de meubles d’art et de piété, rue Bonaparte. Elle se trouvait enceinte, quand son mari fut envoyé au front. On n’en pouvait douter, elle fut ardente patriote: qui s’aime bien, aime les siens; et ce n’est pas chez elle que Clerambault eût cherché quelque compréhension pour ses idées de pitié fraternelle. Elle en avait peu pour les amis. Elle n’en avait aucune pour les ennemis. Elle les eût bien pilés dans un mortier, avec la même joie froide qu’elle mettait jadis à torturer des cœurs ou des insectes, pour se venger des ennuis que d’autres lui avaient causés.
Mais à mesure que mûrissait le fruit qu’elle portait, voici que son attention se concentrait sur lui; les forces de son cœur refluaient à l’intérieur. La guerre s’éloignait; elle n’entendait plus le canon de Noyon. Lorsqu’elle en parlait,--un peu moins, chaque jour,--il semblait qu’il s’agît d’expéditions coloniales. Des dangers de son mari, sans doute, elle se souvenait; certes, elle le plaignait:--«Pauvre garçon!»--avec un petit sourire apitoyé qui avait l’air de dire: «Il n’a vraiment pas de chance! Il n’est pas très adroit!...» Mais elle ne s’attardait pas sur ce sujet, et il ne laissait pas de traces, grâce à Dieu! La conscience était en repos, elle avait payé son écot. Et vite, elle retournait à la seule tâche sérieuse. On eût dit que la grande affaire pour l’univers, c’était l’œuf qu’elle allait pondre.
Clerambault, absorbé par ses luttes, n’avait pas vu Aline depuis des mois; il n’avait donc pu suivre ce changement d’esprit. Si Rosine en avait dit quelques mots devant lui, son attention était ailleurs. Mais il venait d’apprendre, coup sur coup, en vingt-quatre heures, la naissance du petit, et la nouvelle que le mari d’Aline était, comme Maxime, «disparu». Il avait aussitôt imaginé la peine de la jeune mère. Il la voyait comme il l’avait toujours connue,--entre une joie et une douleur, plus capable de sentir celle-ci que celle-là, s’y livrant tout entière et, jusque dans la joie, s’acharnant à trouver des raisons de douleur, violente, amère, agitée, agressive contre le sort, et en voulant à tous. Il n’était même pas sûr qu’elle ne lui en voulût pas, à lui, personnellement, pour ses idées de réconciliation, quand elle ne devait plus respirer que vengeance. Il savait que son attitude était un scandale pour la famille, et que nul n’était moins disposé à le tolérer qu’Aline. Mais, bien ou mal accueilli, il tenait à lui apporter l’aide de son affection. Et, baissant le dos sous l’averse qui allait choir, il monta l’escalier et sonna à la porte de sa nièce.
Il la trouva sur son lit, étendue, le visage reposé, rajeunie, embellie, attendrie, rayonnante de bonheur, auprès de son petit enfant, qu’elle avait fait déposer à côté d’elle: elle avait l’air d’une radieuse grande sœur du bébé chiffonné; elle le contemplait avec des rires d’adoration amusée, tandis que, sur le dos, il remuait en l’air ses pattes de hanneton, bouche ouverte, englouti dans la torpeur de l’avant-vie, rêvant encore de la nuit dorée et de la chaleur du ventre. Elle accueillit Clerambault par des accents de triomphe:
--Ah! mon bon oncle! Que vous êtes gentil! Venez vite, venez voir ce trésor de mamour!
Elle exultait de faire montre de son chef-d’œuvre, et elle en était reconnaissante aux spectateurs. Jamais Clerambault ne l’avait trouvée aussi tendre et jolie. Il se pencha sur l’enfant, mais il ne le regardait guère, tout en lui faisant les grimaces de politesse et les exclamations admiratives que la mère attendait et happait au vol, comme une hirondelle. C’était elle qu’il voyait, c’était ce visage heureux, ces bons yeux qui riaient, ce bon rire enfantin!... Que c’est beau, le bonheur, et que c’est bienfaisant!... Tout ce qu’il avait à lui dire avait disparu de sa mémoire,--inutile, déplacé. Il n’avait qu’à regarder la merveille et partager complaisamment l’extase de la petite poule pondeuse. Quel délicieux vaniteux innocent petit chant!
Par instants, cependant, sur ses yeux repassait l’ombre de la guerre, des carnages ignobles et sans but, du fils mort, du mari disparu; et, penché sur l’enfant, avec un sourire triste, il ne pouvait s’empêcher de songer:
--Hélas! Pourquoi faire des enfants, si c’est pour cette boucherie? Et que verra-t-il dans vingt ans, le pauvre petit?
Mais elle ne s’en préoccupait guère! L’ombre venait mourir au bord de son soleil. De ces soucis proches ou lointains,--tous lointains,--elle ne percevait rien, elle rayonnait...
--«J’ai fait un homme!...»
Cet homme, en qui s’incarnent, pour chaque mère, à son tour, tous les espoirs de l’humanité... Tristesses et folies de l’heure actuelle, où êtes-vous?... Qu’importe! C’est _lui_ peut-être, c’est _lui_, qui y mettra fin... Il est, pour chaque mère, le miracle, le Messie!...
A la fin de la visite, Clerambault hasarda un mot de sympathie attristée, au sujet du mari. Elle fit un gros soupir:
--Ce pauvre Armand! dit-elle. Il doit être prisonnier...
Clerambault demanda:
--Tu as appris quelque chose?
--Oh! non... Mais c’est probable... Je suis presque tout à fait sûre... Autrement, on saurait...
Elle écarta de la main, comme une mouche, la fin de la pensée désagréable... (Allez-vous-en!... Comment l’a-t-on laissée entrer?...)
Déjà le petit rire revenait dans ses yeux...
--Et, tu sais, ajouta-t-elle, c’est bien mieux pour lui... Il pourra se reposer... Je suis plus rassurée de le savoir là maintenant que dans sa tranchée...
Et puis, sans transition, la conversation revint au merle blanc:
--Oh! ce qu’il sera content, quand il verra mon petit amour du bon Dieu!...