Claude Monet; les Nympheas

Part 8

Chapter 8683 wordsPublic domain

Ce qu’il se proposait, c’était de suivre, en tous points, la nature d’aussi près que possible. Programme d’apparence modeste, mais d’une exaspérante ambition. Ce fut déjà la recherche des premiers artistes de nos cavernes, et il faut bien dire que quelques-uns, en des tentatives de moyens primaires, y ont assez remarquablement réussi. Je n’ai garde de me laisser aller à la critique des grands maîtres dont les siècles ont enrichi notre histoire. Tous se sont mis glorieusement à leur tâche, nous laissant le témoignage, à certains moments, d’un élan de tendance surhumaine. Grâces leur soient rendues! Il n’est besoin de diminuer personne pour essayer de grandir Monet, qui est venu à son heure et n’a fait que s’engager plus avant dans la voie glorieuse où tant d’admirables artistes l’avaient précédé.

La démonstration, heureusement, n’en est pas nécessaire. Toute aux formes mouvantes du corps humain, la Grèce en a cherché la réalisation dans les figures de la plastique où elle pouvait mettre en ligne une incomparable école de praticiens, qui ne sera probablement jamais dépassée. Ce que nous savons de la peinture hellénique et même hellénistique, par les traditions de l’Égypte et les fresques de Pompéi, ne paraît pas dépasser de beaucoup les communs essais de l’imagerie. Les tableaux de piété de nos primitifs, renforcés des explosions d’art de la Renaissance, qui chercha l’homme plus que la nature, tenue pour ennemie, ont fait éclater le cadre pour ouvrir le champ aux traditions du polythéisme, aussi bien que de la mythologie chrétienne. C’est un des prodiges de l’histoire. Les musées sont ouverts. Il n’est que de s’y promener.

Je prends donc Monet comme il se présente, dans son temps et dans son pays. Loin que les maîtres de son art lui aient inspiré des sentiments de critique, ils le ravissent. Il ne tarit pas sur eux en exclamations admiratives. Ils ont vu ce qu’il voit lui-même, mais en un moment donné des évolutions de leur sensibilité. Ils ont fait la peinture de leur temps, avec des parties de convention dont ils n’ont pu se détacher. Monet ne s’est proposé rien que de suivre leur exemple du plus près possible, au risque de les dépasser.

Sous l’influence des données préconçues qui formaient nécessairement le premier fonds de l’intelligence humaine, l’artiste des anciens âges a découvert tardivement la nature comme inspiratrice des émotivités supérieures. Monet veut s’emparer de notre sensibilité parce qu’il n’est plus maître de la sienne qui prétend s’imposer. Conquis ou conquérant. Au sort de prononcer. Et puisque la victoire, vaillamment disputée, est au bénéfice du vainqueur et des vaincus tout ensemble, félicitons-nous d’un combat grandiose où la conquête se réalise pour le plus grand bien de tout le monde. Honneur aux hommes de bonne volonté!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

I.--La Leçon d’une vie 7

II.--Claude Monet, peintre 15

III.--Le Monde, l’Homme, la Lumière 35

IV.--Le Jardin de Monet.--L’Étang du _Jardin d’eau_ 45

V.--Le Public 55

VI.--La Lutte à outrance 67

VII.--Révolution de cathédrales 75

VIII.--Les Nymphéas du Jardin d’eau 93

IX.--Le Critique critiqué 103

X.--Conclusion 113

NOTES:

[A] Il fut même blessé au creux de la main gauche, ce qui demanda beaucoup d’explications. Ce fut Pelloquet qui fournit à Émile Augier le type de Giboyer.

[B] A Giverny.

[C] Curieusement la nouvelle école en vint à inclure Édouard Manet, qui ne fut pas sans regimber d’abord. Il avait la dent pointue, et n’était pas homme à retenir un mot incisif. Quand on lui parla pour la première fois des offensives du pinceau de Monet: «Je ne sais pas, s’écria-t-il, si celui-ci me volera ma peinture. Voilà qu’en attendant, il essaye de me voler mon nom.»

[D] M. Georges Grappe a écrit: «Claude Monet traite les ondes lumineuses comme le musicien les ondes sonores. Les deux sortes de vibrations se correspondent. Leurs harmonies correspondent aux mêmes lois inéluctables, et deux tons se juxtaposent en peinture suivant des nécessités aussi rigoureuses que deux notes en harmonie. Mieux même: les différents épisodes d’une série s’enchaînent comme les différentes parties d’une symphonie. Le drame pictural se développe suivant les mêmes principes que le drame musical.»