Claire d'Albe

Chapter 9

Chapter 93,959 wordsPublic domain

Elise, je crois que le ciel a béni mes efforts, et qu'il n'a pas voulu me retirer du monde avant de m'avoir rendue à moi-même: depuis quelques jours un calme salutaire s'insinue dans mes veines; je souris avec satisfaction à mes devoirs; la vue de mon mari ne me trouble plus, et je partage le contentement qu'il éprouve à se trouver près de moi; je vois qu'il me sait gré de toute la tendresse que je lui montre, et qu'il en distingue bien toute la sincérité. Son indulgence m'encourage, ses éloges me relèvent, et je ne me crois plus méprisable quand je vois qu'il m'estime encore; mais à mesure que mon âme se fortifie, mon corps s'affaiblit. Je voudrais vivre pour mon digne époux, c'est là le voeu que j'adresse au ciel tous les jours, c'est là le seul prix dont je pourrais racheter ma faute; mais il faut renoncer à cet espoir. La mort est dans mon sein, Elise, je la sens qui me mine, et ses progrès lents et continus m'approchent insensiblement de ma tombe. O mon excellente amie! ne pleure pas sur mon trépas, mais sur la cause qui me le donne; s'il m'eût été permis de sacrifier ma vie pour toi, mes enfans ou mon époux, ma mort aurait fait mon bonheur et ma gloire; mais périr victime de la perfidie d'un homme, mais mourir de la main de Frédéric!.... O Frédéric! ô souvenir mille fois trop cher! Hélas! ce nom fut jadis pour moi l'image de la plus noble candeur; à ce nom se rattachaient toutes les idées du beau et du grand; lui seul me paraissait exempt de cette contagion funeste que la fausseté a soufflée sur l'univers; lui seul me présentait ce modèle de perfection dont j'avais souvent nourri mes rêveries, et c'est de cette hauteur où l'amour l'avait élevé qu'il tombe.... Frédéric, il est impossible d'oublier si vite l'amour dont tu prétendais être atteint; tu as donc feint de le sentir? L'artifice d'un homme ordinaire ne paraît qu'une faute commune; mais Frédéric artificieux est un monstre: la distance de ce que tu es, à ce que tu feignais d'être, est immense, et il n'y a pas de crime pareil au tien. Mon plus grand tourment est bien moins de renoncer à toi que d'être forcée de te mépriser, et ta bassesse était le seul coup que je ne pouvais supporter.

Mon amie, cette lettre-ci est la dernière où je te parlerai de lui; désormais mes pensées vont se porter sur de plus dignes objets; le seul moyen d'obtenir la miséricorde céleste, est sans doute d'employer le reste de ma vie au bonheur de ce qui m'entoure; je visite mon hospice tous les jours; je vois avec plaisir que ma longue absence n'a point interrompu l'ordre que j'y avais établi. Je lèguerai à mon Elise le soin de l'entretenir; c'est d'elle que ma Laure apprendra à y veiller à son tour: puisse cette fille chérie se former auprès de toi à toutes les vertus qui manquèrent à sa mère! parle-lui de mes torts, surtout de mon repentir; dis-lui que si je t'avais écoutée, j'aurais vécu paisible et honorée, et que je t'aurais value peut-être. Que ses tendres soins dédommagent son vieux père de tout le mal que je lui causai; et pour payer tout ce qu'elle tiendra de toi, puisse-t-elle t'aimer comme Claire!.... Adieu, mon coeur se déchire à l'aspect de tout ce que j'aime; c'est au moment de quitter des objets si chers, que je sens combien ils m'attachent à la vie. Elise, tu consoleras mon digne époux, tu ne le laisseras pas isolé sur la terre; tu deviendras son amie, de même que la mère de mes enfans; ils n'auront pas perdu au change.

LETTRE XLIII.

CLAIRE A ELISE.

Ne t'afflige point, mon amie, la douce paix que Dieu répand sur mes derniers jours m'est un garant de sa clémence; quelques instans encore, et mon âme s'envolera vers l'éternité. Dans ce sanctuaire immortel, si j'ai à rougir d'un sentiment qui fut involontaire, peut-être l'aurai-je trop expié sur la terre pour en être punie dans le ciel. Chaque jour, prosternée devant la majesté suprême, j'admire sa puissance et j'implore sa bonté; elle enveloppe de sa bienfaisance tout ce qui respire, tout ce qui sent, tout ce qui souffre: c'est là le manteau dont les malheureux doivent réchauffer leurs coeurs........ Mais, quand la nuit a laissé tomber son obscur rideau, je crois voir l'ombre du bras de l'Eternel étendu vers moi; dans ces instans d'un calme parfait, l'âme s'élance vers le ciel et correspond avec Dieu, et la conscience, reprenant ses droits, pèse le passé et pressent l'avenir. C'est alors que, jetant un coup-d'oeil sur ces jours engloutis par le temps, on se demande, non sans effroi, comment ils ont été employés, et en faisant la revue de sa vie on compte par ses actions les témoins qui déposeront bientôt pour ou contre soi. Quel calcul! qui osera le faire sans une profonde humilité, sans un repentir poignant de toutes les fautes auxquelles on fut entraîné? O Frédéric! comment supporteras-tu ces redoutables momens? Quand il se pourrait qu'innocent d'artifice, tu aies cru sentir tout ce que tu m'exprimais, songe, malheureux, que pour t'absoudre de ton ingratitude envers ton père, il aurait fallu que le ciel lui-même eût allumé les feux dont tu prétendais brûler, et ceux-là ne s'éteignent point. Et toi, mon Elise, pardonne, si le souvenir de Frédéric vient encore se mêler à mes dernières pensées; le silence absolu que tu gardes à ce sujet me dit assez que je devrais t'imiter; mais, avant de quitter cette terre que Frédéric habite encore, permets-moi du moins de lui adresser un dernier adieu, et de lui dire que je lui pardonne: s'il reste à cet infortuné quelques traits de ressemblance avec celui que j'aimai, l'idée d'avoir causé ma mort accélérera la sienne, et peut-être n'est-il pas éloigné l'instant qui doit nous réunir sous la voûte céleste. Ah! quand c'est là seulement que je dois le revoir, serais-je donc coupable de souhaiter cet instant?

LETTRE XLIV.

ELISE A M. D'ALBE.

Il est donc vrai, mon amie s'affaiblit et chancelle, et vous êtes inquiet sur son état! Ces évanouissemens longs et fréquens sont un symptôme effrayant, et un obstacle au desir que vous auriez de lui faire changer d'air! Ah! sans doute, je volerai auprès d'elle: je confierai mes deux fils à Frédéric; c'est une chaîne dont je l'attacherai ici; je dissimule ma douleur devant lui, car, s'il pouvait soupçonner le motif de mon voyage; s'il se doutait que tout ce que vous lui dites de Claire n'est qu'une erreur, s'il voyait ces terribles paroles que vous n'avez point tracées sans frémir, et que je n'ai pu lire sans désespoir, déjà les ombres de la mort couvrent son visage, aucune force humaine ne le retiendrait ici.

Non, mon ami, non, je ne vous fais pas de reproches, je n'en fais pas même à l'auteur de tous nos désastres. Dès qu'un être est atteint par le malheur, il devient sacré pour moi, et Frédéric est dans un état trop affreux pour que l'amertume de ma douleur tourne contre lui; mais mon âme est brisée de tristesse, et je n'ai point d'expressions pour ce que j'éprouve. Claire était le flambeau, la gloire, le délice de ma vie; si je la perds, tous les liens qui me restent me deviendront odieux; mes enfans, oui, mes enfans eux-mêmes ne seront plus pour moi qu'une charge pesante: chaque jour, en les embrassant, je penserai que ce sont eux qui m'empêchent de la rejoindre; dans ma profonde douleur, je rejette, et leurs caresses, et les jouissances qu'ils me promettaient, et tous les noeuds qui m'attachent au monde; et mon âme désespérée déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.

Ah! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de piété, ce ne sont point eux qui l'affaiblissent; au contraire, les âmes passionnées comme la sienne ont besoin d'aliment, et cherchent toujours leurs ressources ou très-loin ou très-près d'elles, dans les idées religieuses ou dans les idées sensibles, et le vide terrible que l'amour y laisse ne peut être rempli que par Dieu même.

Annoncez-moi à Claire; je compte partir dans deux ou trois jours. Fiez-vous à ma foi, je saurai respecter votre volonté, ma parole et l'état de mon amie, et elle ignorera toujours que son époux, cessant un moment de l'apprécier, la traita comme une femme ordinaire.

LETTRE XLV.

ELISE A M. D'ALBE.

O mon cousin! Frédéric est parti, et je suis sûre qu'il est allé chez vous, et je tremble que cette lettre, que je vous envoie par un exprès, n'arrive trop tard, et ne puisse empêcher les maux terribles qu'une explication entraînerait après elle. Comment vous peindre la scène qui vient de se passer? Aujourd'hui, pour la première fois, Frédéric m'a accompagnée dans une maison étrangère: muet, taciturne, son regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part à rien de ce qui se faisait autour de lui, et répondait à peine quelques mots au hasard aux différentes questions qu'on lui adressait. Tout à coup un homme inconnu prononce le nom de madame d'Albe, il dit qu'il vient de chez elle, qu'elle est mal, mais très-mal..... Frédéric jette sur moi un oeil hagard et interrogatif, et voyant des larmes dans mes yeux, il ne doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cet homme et le questionne. En vain je l'appelle, en vain je lui promets de lui tout dire, il me repousse avec violence en s'écriant: "Non, vous m'avez trompé, je ne vous crois plus..." L'homme qui venait de parler, et qui n'avait été chez vous que pour des affaires relatives à votre commerce, étourdi de l'effet inattendu de ce qu'il a dit, hésite à répondre aux questions pressantes de Frédéric. Cependant, effrayé de l'accent terrible de ce jeune homme, il n'ose résister ni à son ton ni à son air. "Ma foi, dit-il, madame d'Albe se meurt, et on assure que c'est à cause de l'infidélité d'un jeune homme qu'elle aimait, et que son mari a chassé de chez elle."

A ces mots, Frédéric jette un cri perçant, renverse tout ce qui se trouve sur son passage, et s'élance hors de la chambre; je me précipite après lui, je l'appelle: c'est au nom de Claire que je le supplie de m'entendre, il n'écoute rien, nulle force ne peut le retenir, il écrase tout ce qui s'oppose à sa fuite; je le perds de vue, je ne l'ai plus revu, et j'ignore ce qu'il est devenu; mais je ne doute point qu'il n'ait porté ses pas vers l'asile de Claire, je tremble qu'elle ne le voie; la surprise, l'émotion épuiseraient ses forces. O mon ami! puisse ma lettre arriver à temps pour prévenir un pareil malheur! L'insensé, dans son féroce délire, il ne songe pas que son apparition subite peut tuer celle qu'il aime. Ah! s'il se peut, empêchez-les de se voir, repoussez-le de votre maison; qu'il ne retrouve plus en vous ce père indulgent qui justifiait tous ses torts; faites tonner l'honneur outragé, accablez-le de votre indignation: que vous font sa fureur, ses imprécations, sa douleur même? Songez que c'est lui qui est le meurtrier de Claire, que c'est lui qui a porté le trouble dans cette âme céleste, et qui a terni une réputation sans tache; car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas l'écho fidèle de l'opinion publique? Ce monde barbare, odieux et injuste, a déshonoré mon amie; sans égard pour ce qu'elle fut, il la juge à la rigueur sur de trompeuses apparences, mais ne distingue pas la femme tendre et irréprochable de la femme adultère. Eh! quand ma Claire retrouverait toutes ses forces contre l'amour, en aurait-elle contre la perte de l'estime publique? Celle qui la respecta toujours, qui la regardait comme le plus bel ornement de son sexe, pourrait-elle vivre après l'avoir perdue? Non, Claire, meurs, quitte une terre qui ne sut pas te connaître, et qui n'était pas digne de te porter: abreuvée de larmes et d'outrages, va demander au ciel le prix de tes douleurs, et que les anges, empressés auprès de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur semblable.

Ici finissent les lettres de Claire; le reste est un récit écrit de la main d'Elise. Sans doute elle en aura recueilli les principaux traits de la bouche de son amie, et elle les aura confiés au papier, pour que la jeune Laure, en les lisant un jour, pût se préserver des passions dont sa déplorable mère avait été la victime.

Il était tard, la nuit commençait à s'étendre sur l'univers; Claire, faible et languissante, s'était fait conduire au bas de son jardin, sous l'ombre des peupliers qui couvrent l'urne de son père, et où sa piété consacra un autel à la Divinité. Humblement prosternée sur le dernier degré, le coeur toujours dévoré de l'image de Frédéric, elle implorait la clémence du ciel pour un être si cher, et des forces pour l'oublier. Tout à coup une marche précipitée l'arrache à ses méditations, elle s'étonne qu'on vienne la troubler; et, tournant la tête, le premier objet qui la frappe c'est Frédéric! Frédéric pâle, éperdu, couvert de sueur et de poussière. A cet aspect, elle croit rêver, et reste immobile comme craignant de faire un mouvement qui lui arrache son erreur. Frédéric la voit et s'arrête, il contemple ce visage charmant qu'il avait laissé naguère brillant de fraîcheur et de jeunesse, il le retrouve flétri, abattu; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le sceau de la mort est déjà empreint dans tous ses traits: il veut parler, et ne peut articuler un mot; la violence de la douleur a suspendu son être. Claire, toujours immobile, les bras étendus vers lui, laisse échapper le nom de Frédéric: à cette voix il retrouve la chaleur et la vie, et saisissant sa main décolorée: "Non, s'écrie-t-il, tu ne l'as pas cru que Frédéric ait cessé de t'aimer. Non, ce blasphème horrible, épouvantable, a été démenti par ton coeur. O ma Claire! en te quittant, en renonçant à toi pour jamais, en supportant la vie pour t'obéir, j'avais cru avoir épuisé la coupe amère de l'infortune; mais si tu as douté de ma foi, je n'en ai goûté que la moindre partie.......... Parle donc, Claire, rassure-moi, romps ce silence mortel qui me glace d'effroi." En disant ces mots, il la pressait sur son sein avec ardeur. Claire, le repoussant doucement, se lève, fixe les yeux sur lui, et le parcourant long-temps avec surprise: "O toi, dit-elle, qui me présentes l'image de celui que j'ai tant aimé, toi, l'ombre de ce Frédéric dont j'avais fait mon dieu! dis, descends-tu du céleste séjour pour m'apprendre que ma dernière heure approche? et es-tu l'ange destiné à me guider vers l'éternelle région? -- Qu'ai-je entendu? lui répond Frédéric, est-ce toi qui me méconnais? Claire, ton coeur est-il donc changé comme tes traits, et reste-t-il insensible auprès de moi? -- Quoi! il se pourrait que tu sois toujours Frédéric! s'écrie-t-elle; mon Frédéric existerait encore? On me l'avait dit perdu, l'amitié m'aurait-elle donc trompée? -- Oui, interrompit-il avec véhémence, une affreuse trahison me faisait paraître infidèle à tes yeux, et te peignait à moi gaie et paisible; on nous faisait mourir victimes l'un de l'autre, on voulait que nous enfonçassions mutuellement le poignard dans nos coeurs. Crois-moi, Claire, amitié, foi, honneur, tout est faux dans le monde; il n'y a de vrai que l'amour; il n'y a de réel que ce sentiment puissant et indestructible qui m'attache à ton être, et qui dans ce moment même te domine ainsi que moi: ne le combats plus, ô mon âme! livre-toi à ton amant; partage ses transports, et sur les bornes de la vie où nous touchons l'un et l'autre, goûtons, avant de la quitter, cette félicité suprême qui nous attend dans l'éternité." Frédéric dit, et saisissant Claire, il la serre dans ses bras, il la couvre de baisers, il lui prodigue ses brûlantes caresses; l'infortunée, abattue par tant de sensations, palpitante, oppressée, à demi-vaincue par son coeur et par sa faiblesse, résiste encore, le repousse et s'écrie: "Malheureux! quand l'éternité va commencer pour moi, veux-tu que je paraisse déshonorée devant le tribunal de Dieu! Frédéric, c'est pour toi que je t'implore, la responsabilité de mon crime retombera sur ta tête. -- Eh bien! je l'accepte, interrompit-il d'une voix terrible, il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la possession de Claire; qu'elle m'appartienne un instant sur la terre, et que le ciel m'écrase pendant l'éternité!" L'amour a doublé les forces de Frédéric, l'amour et la maladie ont épuisé celles de Claire. Elle n'est plus à elle, elle n'est plus à la vertu; Frédéric est tout, Frédéric l'emporte..... Elle l'a goûté dans toute sa plénitude, cet éclair de délice qu'il n'appartient qu'à l'amour de sentir; elle l'a connue, cette jouissance délicieuse et unique, rare et divine comme le sentiment qui l'a créée: son âme, confondue dans celle de son amant, nage dans un torrent de volupté. Il fallait mourir alors: mais Claire était coupable, et la punition l'attendait au réveil. Qu'il fut terrible! quel gouffre il présenta à celle qui vient de rêver le ciel! Elle a violé la foi conjugale! elle a souillé le lit de son époux! la noble Claire n'est plus qu'une infâme adultère! Des années d'une vertu sans tache, des mois de combats et de victoires sont effacés par ce seul instant! elle le voit, et n'a plus de larmes pour son malheur, le sentiment de son crime l'a dénaturée; ce n'est plus cette femme douce et tendre dont l'accent pénétrant maîtrisait l'âme des êtres sensibles, et en créait une aux indifférens; c'est une femme égarée, furieuse, qui ne peut se cacher sa perfidie, et qui ne peut la supporter. Elle s'éloigne de Frédéric avec horreur, et élevant ses mains tremblantes vers le ciel: "Eternelle justice! s'écrie-t-elle, s'il te reste quelque pitié pour la vile créature qui ose t'implorer encore, punis le lâche artisan de mon malheur; qu'errant, isolé dans le monde, il y soit toujours poursuivi par l'ignominie de Claire et les cris de son bienfaiteur! Et toi, homme perfide et cruel, contemple ta victime, mais écoute les derniers cris de son coeur; il te hait, ce coeur, plus encore qu'il ne t'a aimé; ton approche le fait frémir, et ta vue est son plus grand supplice; éloigne-toi, va, ne me souille plus de tes indignes regards." Frédéric, embrasé d'amour et dévoré de remords, veut fléchir son amante: prosterné à ses pieds, il l'implore, la conjure; elle n'écoute rien; le crime a anéanti l'amour, et la voix de Frédéric ne va plus à son coeur. Il fait un mouvement pour se rapprocher d'elle; effrayée, elle s'élance auprès de l'autel divin, et l'entourant de ses bras, elle dit: "Ta main sacrilége osera-t-elle m'atteindre jusqu'ici? Si ton âme basse et rampante n'a pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la terre, respecte au moins le ciel, et que ton impiété ne vienne pas m'outrager jusque dans ce dernier asile. C'est ici, ajouta-t-elle dans un transport prophétique, que je jure que cet instant où je te vois est le dernier où mes yeux s'ouvriront sur toi; si tu demeures encore, je saurai trouver une mort prompte, et que le ciel m'anéantisse à l'instant où tu oserais reparaître devant moi."

Frédéric, terrassé par cette horrible imprécation, et frémissant que le moindre délai n'assassine son amante, s'éloigne avec impétuosité. Mais à peine est-il hors de sa vue, qu'il s'arrête; il ne peut sortir du bois épais qui les couvre, sans l'avoir entendue encore une fois, et élevant la voix, il s'écrie: "O toi, que je ne dois plus revoir! toi qui, d'accord avec le ciel, viens de maudire l'infortuné qui t'adorait! toi qui, pour prix d'un amour sans exemple, le condamnes à un exil éternel! toi, enfin, dont la haine l'a proscrit de la surface du monde, ô Claire! avant que l'immensité nous sépare à jamais, avant que le néant soit entre nous deux, que j'entende encore ton accent, et au nom du tourment que j'endure, que ce soit un accent de pitié!........ " Il se tait, il ne respire pas, il étouffe les horribles battemens de son coeur pour mieux écouter, il attend la voix de Claire...... Enfin ces mots faibles, tremblans, et qui percent à peine le repos universel de la nature, viennent frapper ses oreilles et calmer ses sens: _Va, malheureux, je te pardonne_.

L'indignation avait ranimé les forces de Claire, l'attendrissement les anéantit: subjuguée par l'ascendant de Frédéric, à l'instant où, en lui pardonnant, elle sentit qu'elle l'aimait encore, elle tomba sans mouvement sur les degrés de l'autel.

Cependant M. d'Albe qui n'avait point reçu la lettre d'Elise, et qui était sorti pour quelques heures, apprend à son retour que Frédéric a paru dans la maison; il frémit, et demande sa femme; on lui dit qu'elle est allée, selon son usage, se recueillir près du tombeau de son père. Il dirige ses pas de ce côté; la lune éclairait faiblement les objets: il appelle Claire, elle ne répond point; sa première idée est qu'elle a fui avec Frédéric; la seconde, plus juste, mais plus terrible encore, est qu'elle a cessé d'exister. Il se hâte d'arriver; enfin, à la lueur des rayons argentés qui percent à travers les tremblans peupliers, il aperçoit un objet..... une robe blanche..... il approche..... c'est Claire étendue sur le marbre et aussi froide que lui. A cette vue il jette des cris perçans; ses gens l'entendent et accourent. Ah! comment peindre la consternation universelle! Cette femme céleste n'est plus, cette maîtresse adorée, cet ange de bienfaisance n'est plus qu'une froide poussière! La désolation s'empare de tous les coeurs: cependant un mouvement a ranimé l'espérance; on se hâte, on la transporte, les secours volent de tous côtés. La nuit entière se passe dans l'incertitude; mais le lendemain une ombre de chaleur renaît, et ses yeux se rouvrent au jour, au moment même où Elise arrivait auprès d'elle.

Cette tendre amie avait suivi sa lettre de près, mais sa lettre n'était point arrivée; un mot de M. d'Albe l'instruit de tout, elle entre éperdue. Claire ne la méconnaît point, elle lui tend les bras. Elise se précipite, Claire la presse sur son coeur déjà atteint des glaces de la mort. Elle veut que l'amitié la ranime et lui rende la force d'exprimer ses dernières volontés: son oeil mourant cherche son époux; sa voix éteinte l'appelle; elle prend sa main, et l'unissant à celle de son amie, elle les regarde tous deux avec tristesse, et dit: "Le ciel n'a pas voulu que je meure innocente: l'infortunée que vous voyez devant vous s'est couverte du dernier opprobre; mes sens égarés m'ont trahie; et un ingrat, abusant de ma faiblesse, a brisé les noeuds sacrés qui m'attachaient à mon époux. Je ne demande point d'indulgence, ni lui ni moi n'avons droit d'y prétendre: il est des crimes que la passion n'excuse pas, et que le pardon ne peut atteindre....." Elle se tait. En l'écoutant, l'âme d'Elise se ferme à toute espérance, elle est sûre que son amie ne survivra pas à sa honte.

M. d'Albe, consterné de ce qu'il entend, ne repousse pas néanmoins la main qui l'a trahi. "Claire, lui dit-il, votre faute est grande sans doute; mais il vous reste encore assez de vertus pour faire mon bonheur; et le seul tort que je ne vous pardonne pas, est de souhaiter une mort qui me laisserait seul au monde." A ces mots, sa femme lève sur lui un oeil attendri et reconnaissant: "Cher et respectable ami, lui dit-elle, croyez que c'est pour vous seul que je voudrais vivre, et que mourir indigne de vous est ce qui rend ma dernière heure si amère. Mais je sens que mes forces diminuent, éloignez-vous l'un et l'autre, j'ai besoin de me recueillir quelques momens, afin de vous parler encore."

Elise ferme doucement le rideau, et ne profère pas une parole; elle n'a rien à dire, rien à demander, rien à attendre: l'aveu de son amie lui a appris que tout était fini, que l'arrêt du sort était irrévocable, et que Claire était perdue pour elle.