Chapter 8
Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans son coeur; mais elle ne rompra le silence que quand elle en sera sûre. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance; relevez son courage abattu; joignez à la délicatesse qui vous a fait attendre pour le départ de Frédéric qu'elle l'eût décidé elle-même, la générosité qui ne craint point de le montrer aussi intéressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec Claire, sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de la tromper; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne de tout entendre, comme vous l'êtes de tout savoir. En l'élevant ainsi, vous la forcez à ne pas déchoir sans se dégrader; en lui confiant toutes vos pensées, vous lui faites sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les communiquer sans rougir, elle parviendra à les épurer. O mon cousin! quand nos intérêts sont semblables, pourquoi nos opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas ensemble quand on tend au même but?
Vous trouverez ci-joint la lettre que j'écris à Claire, et où je lui parle de Frédéric sous des couleurs si étrangères à la vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit; au moindre mouvement le vaisseau se rouvre, une simple sensation produit cet effet. Hier, j'étais près de son lit, on m'apporte mes lettres, il distingue l'écriture de Claire. A cette vue, il jette un cri perçant, s'élance et saisit le papier, il le porte sur son coeur; en un instant il est couvert de sang et de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succède à cette violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui ôter le fatal papier; mais, par une sorte de convulsion nerveuse, il le tient fortement collé sur son sein; alors j'ai vu qu'il fallait attendre, pour le ravoir, que la connaissance lui fût revenue. En effet, en reprenant ses sens, sa première pensée a été de me le rendre en silence sans rien demander, mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en détacher, et avec un regard!..... Mon cousin, qui n'a pas vu Frédéric, ne peut avoir l'idée de ce qu'est l'expression; tous ses traits parlent; ses yeux sont vivans d'éloquence, et si la vertu elle-même descendait du ciel, elle ne le verrait point sans émotion; et c'est auprès d'une femme belle et sensible que vous l'avez placé, au milieu d'une nature dont l'attrait parle au coeur, à l'imagination et aux sens; c'est là que vous les laissiez tête à tête, sans moyens d'échapper à eux-mêmes! Quand tout tendait à les rapprocher, pouvaient-ils y rester impunément? Il eût été beau de le pouvoir, il était insensé de le risquer, et vous deviez songer que toute force employée à combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille situation, il n'y avait qu'une femme supérieure à tout son sexe, qu'une Claire, enfin, qui pût rester honnête; mais, pour n'être pas sensible, ô mon imprudent ami! il fallait être un ange.
En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire, je ne vous peins que les avantages qui doivent résulter de la franchise: mais qui peut nombrer les terribles inconvéniens de la dissimulation, s'ils viennent à la découvrir? et c'est ce qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que nous emploierons pour les tromper; deux coeurs animés d'une semblable passion ont un instinct plus sûr que notre adresse; ils sont dans un autre univers, ils parlent un autre langage; sans se voir ils s'entendent, sans se communiquer ils se comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez garde de mettre la vérité de leur parti, et de les rapprocher en leur faisant sentir que, hors eux, tout les trompe autour d'eux; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce n'est pas qu'elle s'en prévalût, elle n'en a pas le droit, et ne peut en avoir la volonté; mais ce n'est qu'en excitant dans son âme tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et l'admiration de plus grand, que vous pouvez la ramener à vous et l'arracher à l'ascendant qui l'entraîne.
LETTRE XXXVI.
CLAIRE A ELISE
L'univers entier me l'eût dit, j'aurais démenti l'univers! mais toi, Elise, tu ne me tromperais pas, et quelque changée que je sois, je n'ai pas appris encore à douter de mon amie..... Frédéric n'est point ce qu'il me paraissait être; ardent et impétueux dans ses sensations, il est léger et changeant dans ses sentimens: on peut captiver son imagination, émouvoir ses sens, et non pénétrer son coeur. C'est ainsi que tu l'as jugé, c'est ainsi que tu l'as vu; c'est Elise qui le dit, et c'est de Frédéric qu'elle parle! O mortelle angoisse! si ce sentiment profond, indestructible, qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle, qu'on me trompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment, qui est devenu l'unique substance de mon âme, est réel, c'est donc toi qui me trahis? Toi, Elise! quel horrible blasphème! toi, ma soeur, ma compagne, mon amie, tu aurais cessé d'être vraie avec moi? Non, non; en vain je m'efforce à le penser, en vain je voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la vertu outragée étouffe la voix de mon coeur, et m'empêche de douter d'Elise: ce mot terrible que tu as dit a retenti dans tout mon être, chaque partie de moi-même est en proie à la douleur, et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais où porter mes pas, ni où reposer ma tête; ce mot terrible me poursuit, il est partout, il a séché mon âme et renversé toutes mes espérances.
Hélas! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus; pour sauver Frédéric je me sentais le courage d'en guérir. Déjà, dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succéder à l'orage: déjà je formais des plans secrets pour une union, qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à nous; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux, et nos tendres soins effaçaient la peine passagère que nous lui avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but! nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me rapprocher de Frédéric! Mais quand il a cessé d'aimer, quand Frédéric est faux et frivole, qu'ai-je besoin de me surmonter? ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait fait naître? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et douloureux repentir de l'avoir éprouvée? O mon Elise, tu ne peux savoir combien il est affreux d'être un objet de mépris pour soi-même. Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite des créatures, je pouvais estimer encore une âme qui n'avait failli que pour lui; mais quand je considère pour qui je fus coupable, pour qui j'offensais mon époux, je me sens à un tel degré de bassesse, que j'ai cessé d'espérer de pouvoir remonter à la vertu.
Elise, je renonce à Frédéric, à toi, au monde entier; ne m'écris plus, je ne me sens plus digne de communiquer avec toi; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie que je te donne ici pour la dernière fois; laisse-moi seule; l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi: pleure ta Claire, elle a cessé d'exister.
LETTRE XXXVII.
CLAIRE A ELISE.
Hélas! mon Elise, tu as été bien prompte à m'obéir, et il t'en a peu coûté de renoncer à ton amie! ton silence ne me dit que trop combien ce nom n'est plus fait pour moi, et cependant, tout en étant indigne de le porter, mon âme déchirée le chérit encore, et ne peut se résoudre à y renoncer. Il est donc vrai, Elise, toi aussi tu as cessé de m'aimer? La misérable Claire se verra donc mourir dans le coeur de tout ce qui lui fut cher, et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme! Elle qui se voyait naguère heureuse mère, sage épouse, aimée, honorée de tout ce qui l'entourait, n'ayant point une pensée dont elle pût rougir, satisfaite du passé, tranquille sur l'avenir, la voilà maintenant méprisée par son amie, baissant un front humilié devant son époux, n'osant soutenir les regards de personne: la honte la suit, l'environne; il semble que, comme un cercle redoutable, elle la sépare du reste du monde, et se place entre tous les êtres et elle. O tourmens que je ne puis dépeindre! quand je veux fuir, quand je veux détourner mes regards de moi-même, le remords, comme la griffe du tigre, s'enfonce dans mon coeur et déchire ses blessures. Oui, il faut succomber sous de si amères douleurs, celui qui aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas; mon sang se glace, mes yeux se ferment, et, dans l'accablement où je suis, j'ignore ce qui me reste à faire pour mourir... Mais, Elise, si mon trépas expie ma faute, et que ta sagesse daigne s'attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille, c'est pour elle que je t'implore: que l'image de celle qui lui donna la vie ne la prive pas de ton affection; recueille-la dans ton sein, et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.
LETTRE XXXVIII.
CLAIRE A ELISE.
Pardonne, ô mon unique consolation! mon amie, mon refuge, pardonne, si j'ai pu douter de ta tendresse! Je t'ai jugée, non sur ce que tu es, mais sur ce que je méritais; je te trouvais juste dans ta sévérité, comme tu me parais à présent aveugle dans ton indulgence. Non, mon amie, non, celle qui a porté le trouble dans sa maison et la défiance dans l'âme de son époux, ne mérite plus le nom de vertueuse, et tu ne me nommes ainsi que parce que tu me vois dans ton coeur.
Malgré tes conseils, je n'ai point parlé avec confiance à mon mari; je l'aurais desiré, et plus d'une fois je lui ai donné occasion d'entamer ce sujet; mais il a toujours paru l'éloigner: sans doute il rougirait de m'entendre; je dois lui épargner la honte d'un pareil aveu, et je sens que son silence me prescrit de guérir sans me plaindre. Elise, tu peux me croire, le règne de l'amour est passé: mais le coup qu'il m'a porté a frappé trop violemment sur mon coeur, je n'en guérirai pas. Il est des douleurs que le temps peut user, on se résigne à celles émanées du ciel: on courbe sa tête sous les décrets éternels, et le reproche s'éteint quand il faut l'adresser à Dieu; mais ici tout conspire à rendre ma peine plus cuisante: je ne peux en accuser personne; tous les maux qu'elle cause refoulent vers mon coeur, car c'est là qu'en est la source... Cependant je suis calme, car il n'y a plus d'agitation pour celui qui a tout perdu. Néanmoins je vois avec plaisir que M. d'Albe est content de l'espèce de tranquillité dont il me voit jouir. Il a saisi cet instant pour me parler de la lettre où tu lui apprends la réunion imprévue d'Adèle et de Frédéric; pourquoi donc m'en faire un mystère, Elise? Si cette charmante personne parvient à le fixer, crains-tu que je m'en afflige, crois-tu que je le blâme? Non, mon amie, je pense au contraire que Frédéric a senti que quand l'attachement était un crime, l'inconstance devenait une vertu, et il remplit, en m'oubliant, un devoir que l'honneur et la reconnaissance lui imposaient également; c'est ce que j'ai fait entendre à M. d'Albe, lorsqu'il est entré dans les détails de ce que tu lui écrivais. J'ai vu qu'il était étonné et ravi de ma réponse; son approbation m'a ranimée, et l'image de son bonheur m'est si douce, que j'en remplirais encore tout mon avenir, si je ne sentais pas mes forces s'épuiser, et la coupe de la vie se retirer de moi.
LETTRE XXXIX.
CLAIRE A ELISE.
Non, mon amie, je ne suis pas malade, je ne suis pas triste non plus, mes journées se déroulent et se remplissent comme autrefois: à l'extérieur, je suis presque la même; mais l'extrême faiblesse de mon corps et de mes esprits, le profond dégoût qui flétrit mon âme, m'apprennent qu'il est des chagrins auxquels on ne résiste pas. La vertu fut ma première idole, l'amour la détruisit; il s'est détruit à son tour, et me laisse seule au monde: il faut mourir avec lui. Ah! mon Elise! je souffre bien moins du changement de Frédéric, que de l'avoir si mal jugé: tu ne peux comprendre jusqu'où allait ma confiance en lui; enfin, te le dirai-je? il a été un moment où j'ai pensé que tu étais d'accord avec mon époux pour me tromper, et que vous vous réunissiez pour me peindre sous des couleurs infidèles et odieuses l'infortuné qui expirait de mon absence; il me semblait voir ce malheureux que j'avais envoyé vers toi pour reposer sa douleur sur ton sein, abusé par tes fausses larmes, confiant entre tes bras, tandis que tu le trahissais auprès de ton amie, enfin mon criminel amour, répandant son venin sur tes lettres et sur les discours de mon époux, m'y faisait trouver des signes nombreux de fausseté. Elise, conçois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire douter de toi? Ah! sans doute, c'est là son plus grand forfait!
Mon amie, le coup qui me tue est d'avoir été trompée sur Frédéric; je croyais si bien le connaître! il me semblait que mon existence eût commencé avec la sienne, et que nos deux âmes, confondues ensemble, s'étaient identifiées par tous les points. On se console d'une erreur de l'esprit, et non d'un égarement du coeur: le mien m'a trop mal guidée pour que j'ose y compter encore, et je dois voir avec inquiétude jusqu'aux mouvemens qui le portent vers toi. O Frédéric! mon estime pour toi fut de l'idolâtrie; en me forçant à y renoncer, tu ébranles mon opinion sur la vertu même; le monde ne me paraît plus qu'une vaste solitude, et les appuis que j'y trouvais, que des ombres vaines qui échappent sous ma main. Elise, tu peux me parler de Frédéric: Frédéric n'est point celui que j'aimais: semblable au païen qui rend un culte à l'idole qu'il a créée, j'adorais en Frédéric l'ouvrage de mon imagination; la vérité ou Elise ont déchiré le voile, Frédéric n'est plus rien pour moi; mais comme je peux tout entendre avec indifférence, de même je peux tout ignorer sans peine, et peut-être devrais-je vouloir que tu continues à garder le silence, afin de pouvoir consacrer entièrement mes dernières pensées à mon époux et à mes enfans.
LETTRE XL.
CLAIRE A ELISE.
Je n'en puis plus, la langueur m'accable, l'ennui me dévore, le dégoût m'empoisonne; je souffre sans pouvoir dire le remède; le passé et l'avenir, la vérité et les chimères ne me présentent plus rien d'agréable, je suis importune à moi-même; je voudrais me fuir et je ne puis me quitter: rien ne me distrait, les plaisirs ont perdu leur piquant, et les devoirs leur importance. Je suis mal partout: si je marche, la fatigue me force à m'asseoir; quand je me repose, l'agitation m'oblige à marcher. Mon coeur n'a pas assez de place, il étouffe et palpite violemment; je veux respirer, et de longs et profonds soupirs s'échappent de ma poitrine. Où est donc la verdure des arbres? les oiseaux ne chantent plus. L'eau murmure-t-elle encore? Où est la fraîcheur? où est l'air? Un feu brûlant court dans mes veines et me consume; des larmes rares et amères mouillent mes yeux et ne me soulagent pas. Que faire? où porter mes pas? pourquoi rester ici? pourquoi aller ailleurs? J'irai lentement errer dans la campagne; là, choisissant des lieux écartés, j'y recueillerai quelques fleurs sauvages et desséchées comme moi, quelques soucis, emblèmes de ma tristesse: je n'y mêlerai aucun feuillage, la verdure est morte dans la nature, comme l'espérance dans mon coeur. Dieu! que l'existence me pèse! l'amitié l'embellissait jadis, tous mes jours étaient sereins, une voluptueuse mélancolie m'attirait sous l'ombre des bois, j'y jouissais du repos et du charme de la nature. Mes enfans! je pensais à vous alors, je n'y pense plus maintenant que pour être importunée de vos jeux, et tyrannisée par l'obligation de vous rendre des soins. Je voudrais vous ôter d'auprès de moi, je voudrais en ôter tout le monde, je voudrais m'en ôter moi-même.... Lorsque le jour paraît, je sens mon mal redoubler. Que d'instans comptés par la douleur! Le soleil se lève, brille sur toute la nature et la ranime de ses feux; moi seule, importunée de son éclat, il m'est odieux et me flétrit: semblable au fruit qu'un insecte dévore au coeur, je porte un mal invisible..... et pourtant de vives et rapides émotions viennent souvent frapper mes sens; je me sens frissonner dans tout mon corps; mes yeux se portent du même côté, s'attachent sur le même objet; ce n'est qu'avec effort que je les en détourne. Mon âme, étonnée, cherche et ne trouve point ce qu'elle attend; alors plus agitée, mais affaiblie par les impressions que j'ai reçues, je succombe tout-à-fait, ma tête penche, je fléchis, et dans mon morne abattement, je ne me débats plus contre le mal qui me tue.
LETTRE XLI.
ELISE A M. D'ALBE.
Votre lettre m'a rassurée, mon cousin, j'en avais besoin, et je me féliciterais bien plus des changemens que vous avez observés chez Claire, si je ne craignais qu'abusé par votre tendresse, vous ne prissiez l'affaissement total des organes pour la tranquillité, et la mort de l'âme pour la résignation.
Je ne m'étonne point de ce que vous inspire la conduite de Claire: je reconnais là cette femme dont chaque pensée était une vertu, et chaque mouvement un exemple. Son coeur a besoin de vous dédommager de ce qu'il a donné involontairement à un autre, et elle ne peut être en paix avec elle-même qu'en vous consacrant tout ce qui lui reste de force et de vie. Vous êtes touché de sa constante attention envers vous, de l'expression tendre dont elle l'anime; vous êtes surpris des soins continuels de son active bienfaisance envers tout ce qui l'entoure. Eh! mon cousin, ignorez-vous que le coeur de Claire fut créé dans un jour de fête, qu'il s'échappa parfait des mains de la nature, et que son essence étant la bonté, elle ne peut cesser de faire le bien qu'en cessant de vivre?
Je ne vous peindrai point le mal que m'ont fait ses lettres; je rejette avec effroi cette confiance sans borne qui, lui faisant étouffer jusqu'à l'instinct de son coeur, me rend responsable de sa vie; elle se reproche, comme un forfait, d'avoir pu douter de son époux et de son amie, et ce forfait, il faut le dire, c'est nous qui l'avons commis, car c'en est un de tromper une femme comme elle; ses torts furent involontaires, les nôtres sont calculés; elle repousse les siens avec horreur, nous persistons dans les nôtres de sang-froid. Animée par un motif sublime, elle put se résoudre à taire la vérité: nous! nous l'avons souillée par de méprisables détours, sans avoir même la certitude de réussir; cependant je ne me reproche rien, et la vie de Claire dût-elle être le prix de l'exécution de vos volontés, en m'y soumettant, en la sacrifiant elle-même au moindre de vos desirs, je remplis son voeu, je ne fais que ce qu'elle m'eût prescrit, que ce qu'elle ferait elle-même avec transport.
Ne pensez pas pourtant que je fusse d'avis de changer de plan; non, à présent il faut le suivre jusqu'au bout, et il n'est plus temps de reculer, une nouvelle secousse l'épuiserait; mais n'attendez pas que je persiste à lui donner des détails imaginaires sur l'état de Frédéric: non, elle-même ayant senti que la raison nous engageait à n'en parler jamais, je me bornerai à garder un silence absolu sur ce sujet.
Depuis que Frédéric commence à se lever, il m'a conjurée de lui donner le détail de mes affaires; je l'ai fait avec empressement, dans l'espérance de le distraire; il les a saisies avec intelligence, il les suit avec opiniâtreté: comment s'en étonner? Claire lui ordonna ce travail.
Il a reçu hier votre lettre, celle où, sans lui parler directement de votre femme, vous la lui peignez à chaque page, gaie et tranquille. J'ignore l'effet que ces nouvelles ont produit sur lui, il ne m'en a rien dit; j'observe seulement que son regard est plus sombre, et son silence plus absolu: il concentre toutes ses sensations en lui-même, rien ne perce, rien ne l'atteint, rien ne le touche. Ce matin, tandis qu'il travaillait auprès de moi, pour le tirer de sa morne stupeur, j'ai sorti le portrait de Claire de mon sein et l'ai posé auprès de lui: son premier mouvement a été de me regarder avec surprise, comme pour me demander ce que cela signifiait, et puis, reportant ses yeux sur l'objet qui lui était offert, il l'a contemplé long-temps; enfin, me le rendant avec froideur: "Ce n'est pas elle," m'a-t-il dit, puis il s'est tu, et s'est remis à l'ouvrage. Quelques heures se sont passées dans un mutuel silence; il ne me questionne que sur mes affaires; si je l'interroge sur tout autre sujet que Claire, il n'a pas l'air de m'entendre, ou bien il me répond par un signe ou un monosyllabe; j'écarte avec grand soin toute conversation tendant à une entière confiance, car je ne me sentirais pas la force de continuer à le tromper. A chaque instant la pitié m'entraîne à lui ouvrir mon coeur; c'est un besoin qui s'accroît de jour en jour, et mon courage n'est pas à l'épreuve de sa douleur: je n'ai pourtant rien dit encore; mais il ne faut peut-être qu'un mot de sa part, qu'un instant d'épanchement pour m'arracher votre secret! Ah! mon cousin, pardonnez mon incertitude; mais voir souffrir un malheureux, pouvoir le soulager d'un mot, et se taire, c'est un effort auquel je ne peux pas espérer d'atteindre. Puis-je même le desirer? Voudrais-je étouffer dans mon âme cet ascendant qui nous pousse à adoucir les maux d'autrui? Ah! si c'est là une faiblesse, je ne sais quel courage la vaudrait! Il y a une heure que j'étais avec Frédéric; les cris de ma fille m'ayant forcée à sortir avec précipitation, j'ai oublié sur ma cheminée une lettre de Claire, que je venais de recevoir. L'idée que Frédéric pouvait la lire m'a fait frémir, je suis remontée comme un éclair, il la tenait dans sa main. "Frédéric, qu'avez-vous fait? me suis-je écriée. -- Rien qu'elle ne m'eût permis! m'a-t-il répondu. -Vous n'avez donc pas lu cette lettre? ai-je repris. -- Non! elle m'aurait méprisé, m'a-t-il dit en me la remettant." J'ai voulu louer sa discrétion, sa délicatesse, il m'a interrompue. "Non, Elise, vous vous méprenez; je n'ai plus ni délicatesse, ni vertu; je n'agis, ne sens et n'existe plus que par elle, et peut-être eussé-je lu ce papier, si la crainte de lui déplaire ne m'eût arrêté." En finissant cette phrase, il est retombé dans son immobilité accoutumée. Que ne donnerais-je pas pour qu'il exhalât ses transports, pour l'entendre pousser des cris aigus, pour le voir se livrer à un désespoir forcené! combien cet état serait moins effrayant que celui où il est! Concentrant dans son sein toutes les furies de l'enfer, elles le déchirent par cent forces diverses, et ses blessures qu'il renferme, s'aigrissent, s'enveniment sur son coeur, et portent dans tout son être des germes de destruction. L'infortuné mérite votre pitié; et quelle que fût son ingratitude envers vous, son supplice l'expie et l'emporte sur elle.
LETTRE XLII.
CLAIRE A ELISE.