Chapter 6
Pourquoi dois-je partir, Claire? Si c'est pour votre époux, et que le sentiment que je porte en mon coeur soit un outrage pour lui, où trouverez-vous un point de l'univers où je puisse cesser de l'offenser? Sous les pôles glacés, sous le brûlant tropique, tant que mon coeur battra dans mon sein, Claire y sera adorée; si c'est une froide pitié qui vous intéresse à moi, je la rejette; ce n'est point elle qui trouvera les moyens d'adoucir mes maux, et vous me rendez trop malheureux pour que je vous laisse l'arbitre de mon sort. Claire, l'intérêt de votre repos pouvait seul me chasser d'ici; mais votre estime même est trop chère à ce prix, et s'il faut m'éloigner de vous, je ne connais plus qu'un asile.
LETTRE XXVI.
CLAIRE A ELISE.
Où suis-je, Elise, et qu'ai-je fait? Une effrayante fatalité me poursuit; je vois le précipice où je me plonge, et il me semble qu'une main invisible m'y pousse malgré moi. C'était peu qu'un criminel amour eût corrompu mon coeur, il me manquait d'en faire l'aveu. Entraînée par une puissance contre laquelle je n'ai point de force, Frédéric connaît enfin l'excès d'une passion qui fait de ton amie la plus méprisable des créatures...... Je ne sais pourquoi je t'écris encore; il est des situations qui ne comportent aucun soulagement, et ta pitié ne peut pas plus m'arracher mes remords que tes conseils réparer ma faute. L'éternel repentir s'est attaché à mon coeur; il le dévore. Je n'ose mesurer l'abîme où je me perds, et je ne sais où poser les bornes de ma faiblesse... J'adore Frédéric, je ne vois plus que lui seul au monde; il le sait, je me plais à le lui répéter; s'il était là, je le lui dirais encore: car, dans l'égarement où je suis en proie, je ne me reconnais plus moi-même..... Je voulais t'écrire tout ce qui vient de se passer; mais je ne le puis: ma main tremblante peut à peine tracer ces lignes mal assurées... Dans un instant plus calme, peut-être..... Ah! qu'ai-je dit? le calme, la paix, il n'en est plus pour moi!
LETTRE XXVII.
CLAIRE A ELISE.
Depuis trois jours, Elise, j'ai essayé en vain de t'écrire, ma main se refusait à tracer les preuves de ma honte; je le ferai pourtant, j'ai besoin de ton mépris, je le mérite et le demande, ton indulgence me serait odieuse; ma faute ne doit pas rester impunie, et le pardon m'humilierait plus que les reproches. Songe, Elise, que tu ne peux plus m'aimer sans t'avilir, et laisse-moi la consolation de m'estimer encore dans mon amie.
La lettre de Frédéric (1) [(1) Lettre XXV.], que tu trouveras ci-jointe, m'avait rendu une sorte de dignité; je m'étonnais d'avoir pu craindre un homme qui osait me dire qu'il dédaignait mon estime; impatiente de lui prouver qu'il l'avait perdue, j'ai vaincu ma faiblesse pour paraître à dîner: mon air était calme et imposant; j'ai fixé Frédéric avec hauteur, et, uniquement occupée de mon mari et de mes enfans, j'ai répondu à peine à deux ou trois questions qu'il m'a adressées, et je trouvais une jouissance cruelle à lui montrer le peu de cas que je faisais de lui. En sortant de table, Adolphe s'est assis sur mes genoux; il m'a rendu compte des différentes études qui l'avaient occupé pendant mon indisposition; c'était toujours son cousin Frédéric qui lui avait appris ceci, cela; jamais une leçon ne l'ennuie quand c'est son cousin Frédéric qui la donne. "C'est si amusant de lire avec lui! me disait mon fils, il m'explique si bien ce que je ne comprends pas! Cependant, ce matin, il n'a jamais voulu m'apprendre ce que c'était que _la vertu:_ il m'a dit de te le demander, maman! - C'est la force, mon fils, ai-je répondu, c'est le courage d'exécuter rigoureusement tout ce que nous sentons être bien, quelque peine que cela nous fasse; c'est un mouvement grand, généreux, dont ton père t'offre souvent l'exemple, dont la seule idée m'attendrit, mais dont ton cousin ne pouvait pas te donner l'explication." En disant ces derniers mots, que Frédéric seul a entendus, j'ai jeté sur lui un regard de dédain.... O mon Elise! Il était pâle, des larmes roulaient dans ses yeux, tous ses traits exprimaient le désespoir; mais, soumis à sa promesse de dissimuler toutes ses sensations devant mon mari, il continuait à causer avec une apparence de tranquillité. M. d'Albe, les yeux fixés sur un livre, ne remarquait pas l'état de son ami, et répondait sans le regarder. Pour moi, Elise, dès cet instant toutes mes résolutions furent changées; je trouvai que j'avais été dure et barbare: j'aurais donné ma vie pour adresser à Frédéric un mot tendre qui pût réparer le mal que je lui avais fait, et, pour la première fois, je souhaitai de voir sortir M. d'Albe..... Le jour baissait: plongée dans la rêverie, j'avais cessé de causer, et mon mari, n'y voyant plus à lire, me demande un peu de musique. J'y consens; Frédéric m'apporte ma harpe: je chante, je ne sais trop quoi; je me souviens seulement que c'était une romance, que Frédéric versait des pleurs, et que les miens, que je retenais avec effort, m'étouffaient en retombant sur mon coeur. A cet instant, Elise, un homme vient demander mon mari; il sort: un instinct confus du danger où je suis me fait lever précipitamment pour le suivre; ma robe s'accroche aux pédales, je fais un faux pas; je tombe: Frédéric me reçoit dans ses bras; je veux appeler, les sanglots éteignent ma voix; il me presse fortement sur son sein... A ce moment tout a disparu, devoirs, époux, honneur; Frédéric était l'univers, et l'amour, le délicieux amour, mon unique pensée. "Claire, s'est-il écrié, un mot, un seul mot, dis quel sentiment t'agite? -- Ah! lui ai-je répondu, éperdue, si tu veux le savoir, crée-moi donc des expressions pour le peindre!" Alors je suis retombée sur mon fauteuil; il s'est précipité à mes pieds: je sentais ses bras autour de mon corps; la tête appuyée sur son front, respirant son haleine, je ne résistais plus. "O femme idolâtrée! a-t-il dit, quelles inexprimables délices j'éprouve en ce moment! la félicité suprême est dans mon âme.... Oui, tu m'aimes, oui, j'en suis sûr; le délire du bonheur où je suis n'était réservé qu'au mortel préféré par toi. Ah! que je l'entende encore de ta bouche adorée, ce mot dont la seule espérance a porté l'ivresse dans tous mes sens! -- Si je t'aime, Frédéric! oses-tu le demander? imagine ce que doit être une passion qui réduit Claire dans l'état où tu la vois: oui, je t'aime avec ardeur, avec violence; et, dans ce moment même, où j'oublie, pour te le dire, les plus sacrés devoirs, je jouis de l'excès d'une faiblesse qui te prouve celui de mon amour." O souvenir ineffaçable de plaisir et de honte! A cet instant les lèvres de Frédéric ont touché les miennes; j'étais perdue, si la vertu, par un dernier effort, n'eût déchiré le voile de volupté dont j'étais enveloppée: m'arrachant d'entre les bras de Frédéric, je suis tombée à ses pieds. "O épargne-moi, je t'en conjure, me suis-je écriée; ne me rends pas vile, afin que tu puisses m'aimer encore. Dans ce moment de trouble, où je suis entièrement soumise à ton pouvoir, tu peux, je le sais, remporter une facile victoire; mais si je suis à toi aujourd'hui, demain je serai dans la tombe; je le jure au nom de l'honneur que j'outrage, mais qui est plus nécessaire à l'âme de Claire que l'air qu'elle respire: Frédéric! Frédéric! contemple-la, prosternée, humiliée à tes pieds, et mérite son éternelle reconnaissance, en ne la rendant pas la dernière des créatures! -- Lève-toi, m'a-t-il dit en s'éloignant, femme angélique, objet de ma profonde vénération et de mon immortel amour! Ton amant ne résiste point à l'accent de ta douleur; mais, au nom de ce ciel dont tu es l'image, n'oublie pas que le plus grand sacrifice dont la force humaine soit capable, tu viens de l'obtenir de moi." Il est sorti avec précipitation; je suis rentrée chez moi égarée; un long évanouissement a succédé à ces vives agitations. En recouvrant mes sens, j'ai vu mon époux près de mon lit, je l'ai repoussé avec effroi, j'ai cru voir le souverain arbitre des destinées qui allait prononcer mon arrêt. "Qu'avez-vous, Claire? m'a-t-il dit d'un ton douloureux; chère et tendre amie, c'est votre époux qui vous tend les bras." J'ai gardé le silence, j'ai senti que si j'avais parlé j'aurais tout dit: peut-être l'aurais-je dû, mon instinct m'y poussait: l'aveu a erré sur mes lèvres; mais la réflexion l'a retenu. Loin de moi cette franchise barbare, qui soulageait mon coeur aux dépens de mon digne époux! En me taisant, je reste chargée de mon malheur et du sien; la vérité lui rendrait la part des chagrins qui doivent être mon seul partage. Homme trop respectable! vous ne supporteriez pas l'idée de savoir votre femme, votre amie, en proie aux tourmens d'une passion criminelle; et l'obligation de mépriser celle qui faisait votre gloire, et de chasser de votre maison celui que vous aviez placé dans votre coeur, empoisonnerait vos derniers jours; je verrais votre visage vénérable, où ne se peignit jamais que la bienfaisance et l'humanité, altéré par le regret de n'avoir aimé que des ingrats, et couvert de la honte que j'aurais répandue sur lui; je vous entendrais appeler une mort que le chagrin accélérerait peut-être, et je joindrais ainsi au remords du parjure tout le poids d'un homicide. O misérable Claire! ton sang ne se glace-t-il pas à l'aspect d'une pareille image? Est-ce bien toi qui es parvenue à ce comble d'horreur? et peux-tu te reconnaître dans la femme infidèle qui n'oserait avouer ce qui se passe dans son coeur sans porter la mort dans celui de son époux? Quoi! un pareil tableau ne te fera-t-il pas abjurer la détestable passion qui te consume? ne te fera-t-il pas abhorrer l'odieux complice de ta faute, Frédéric!.... Frédéric! qu'ai-je dit! moi le haïr! moi renoncer à ce bonheur pour lequel il n'est point d'expression! à ce bonheur de l'entendre dire qu'il m'aime! le chasser de cet asile, ne plus l'espérer, ni le voir, ni l'entendre! Eh! quels sont les crimes qui ne seraient pas trop punis par de pareils sacrifices? et comment ai-je mérité de me les imposer? Retirée du monde, j'étais paisible dans ma retraite; heureuse du bonheur de mon mari, je ne formais aucun desir: il m'amène un jeune homme charmant, doué de tout ce que la vertu a de grand, l'esprit d'aimable, la candeur de séduisant; il me demande mon amitié pour lui, il nous laisse sans cesse ensemble; le matin, le soir, partout je le vois, partout je le trouve; toujours seuls, sous des ombrages, au milieu des charmes d'une nature qui s'anime, il aurait fallu que nous fussions nés pour nous haïr, si nous ne nous étions pas aimés. Imprudent époux! pourquoi réunir ainsi deux êtres qu'une sympathie mutuelle attirait l'un vers l'autre, deux êtres qui, vierges à l'amour, pouvaient en ressentir toutes les premières impressions sans s'en douter! Pourquoi surtout les envelopper de ce dangereux voile d'amitié, qui devait être un si long prétexte pour se cacher leurs vrais sentimens! C'était à vous, à votre expérience, à prévoir le danger et à nous en préserver: loin de là, quand votre main elle-même nous en approche, le couvre de fleurs et nous y pousse, pourquoi, terrible et menaçant, venir nous reprocher une faute qui est la vôtre, et nous ordonner de l'expier par le plus douloureux supplice?.... Qu'ai-je dit, Elise; c'est Frédéric que j'aime, et c'est mon époux que j'accuse! Ce Frédéric, qui m'a vue entre ses bras, faible et sans défense, c'est lui que je veux garder ici! O Elise! tu seras bien changée, si tu reconnais ton amie dans celle qu'une pareille situation peut laisser incertaine sur le parti qu'elle doit prendre.
LETTRE XXVIII.
FREDERIC A CLAIRE.
Femme, femme trop enchanteresse, qui es-tu pour faire entrer dans mon coeur les sentimens les plus opposés, pour me faire passer tout à coup de l'excès du bonheur à celui de l'infortune? Ces yeux si touchans, qu'il est impossible de regarder sans la plus vive émotion, ces yeux qui n'appartiennent qu'à Claire, l'idole chérie de mon coeur, la première femme que j'aie aimée, la seule que j'aimerai jamais; ces yeux où elle me permettait hier de lire l'expression de la tendresse, sont voilés aujourd'hui par la douleur et la sévérité; et mon âme, où tu règnes despotiquement, mon âme, qui n'a maintenant plus de sentimens que tu n'aies fait naître, gémit de ta peine sans en connaître la cause. O ma douce, ma charmante amie! garde-toi bien de te croire coupable, ni de t'affliger du bonheur que tu m'as donné; le repentir ne doit point entrer dans une âme dont le mal n'approcha jamais. Toi, craindre le crime, Claire! ton seul regard le tuerait. Femme adorée et trop craintive, oses-tu penser que la divinité qui te forma à son image, nous entraîne vers le vice par tout ce que la félicité a de plus doux! Non, non; ces élans, ces transports, ces émotions enchanteresses me rassurent contre le remords, et je me sens trop heureux pour me croire criminel. Ah! laisse-moi retrouver ces instans où, t'enlaçant dans mes bras et respirant ton souffle, j'ai recueilli sur tes lèvres tout ce que l'immensité de l'univers et de la vie peut donner de félicité à un mortel.
Claire, tu m'as éloigné de toi, mais je ne t'ai point quittée; mon imagination te plaçait sur mon sein, je t'inondais de caresses et de larmes; ma bouche avide pressait la tienne: Claire ne s'en défendait point, Claire partageait mes transports; sans autre guide que son coeur et la nature, elle oubliait le monde, ne sentait que l'amour, ne voyait que son amant; nous étions dans les cieux. Ah! Claire, ce n'est pas là qu'est le crime.
Claire, je t'idolâtre avec frénésie, ton image me dévore, ton approche me brûle; trop de feux me consument: il faut mourir ou les satisfaire. Laisse-moi te voir, je t'en conjure; ne me fuis point, laisse-moi te presser encore une fois entre mes bras: je les étends pour te saisir; mais c'est une ombre qui m'échappe. Je t'écris à genoux, mon papier est baigné de mes pleurs! O Claire! un de tes baisers, un seul encore! Il est des plaisirs trop vifs pour pouvoir les goûter deux fois sans mourir.
LETTRE XXIX.
FREDERIC A CLAIRE.
Je ne puis dormir; j'erre dans ta maison, je cherche la dernière place que tu as occupée; ma bouche presse ce fauteuil où ton bras reposa long-temps; je m'empare de cette fleur échappée de ton sein; je baise la trace de tes pas, je m'approche de l'appartement où tu dors, de ce sanctuaire qui serait l'objet de mes ardens desirs, s'il n'était celui de mon profond respect. Mes larmes baignent le seuil de ta porte; j'écoute si le silence de la nuit ne me laissera pas recueillir quelqu'un de tes mouvemens...... J'écoute.... O Claire! Claire! je n'en doute pas, j'ai entendu des sanglots. Mon amie, tu pleures! qui peut donc causer ta peine (1) [(1) S'il ne faisait pas cette question, il serait un monstre; car la folie de l'amour ne serait pas complète.]? Quand je te dois un bonheur dont le reste du monde ne peut concevoir l'idée, puisque nul mortel ne fut aimé de toi, qui peut t'affliger encore? Claire, que ton amour est faible, s'il te laisse une pensée ou un sentiment qui ne soit pas pour lui, et si sa puissance n'a pas anéanti toutes les autres facultés de ton âme! Pour moi, il n'est plus de passé ni d'avenir: absorbé par toi, je ne vois que toi, je n'ai plus un instant de ma vie qui ne soit à toi; tous les autres êtres sont nuls et anéantis; ils passent devant moi comme des ombres: je n'ai plus de sens pour les voir, ni de coeur pour les aimer. Amitié, devoir, reconnaissance, je ne sens plus rien, l'amour, l'ardent amour a tout dévoré; il a réuni en un seul point toutes les parties sensibles de mon être, et il y a placé l'image de Claire: c'est là le temple où je te recueille, où je t'adore en silence, quand tu es loin de moi; mais si j'entends le son de ta voix, si tu fais un mouvement, si mes regards rencontrent tes regards, si je te presse doucement sur mon sein... alors ce n'est plus seulement mon coeur qui palpite, c'est tout mon être, c'est tout mon sang, qui frémissent de desir et de plaisir, un torrent de volupté sort de tes yeux et vient inonder mon âme. Perdu d'amour et de tendresse, je sens que tout moi s'élance vers toi, je voudrais te couvrir de baisers, recevoir ton haleine, te tenir dans mes bras, sentir ton coeur battre contre mon coeur, et m'abîmer avec toi dans un océan de bonheur et de vie.... Mais, ô ma Claire! Seule, tu réunis ce mélange inconcevable de décence et de volupté qui éloigne et attire sans cesse, et qui éternise l'amour. Seule, tu réunis ce qui commande le respect et ce qui allume les desirs; mais comment exprimer ce qu'est et ce qu'inspire une femme enchanteresse, la plus parfaite de toutes les créatures, l'image vivante de la divinité? et quelle langue sera digne d'elle? Je sens que mes idées se troublent devant toi comme devant un ange descendu du ciel: rempli de ton image adorée, je n'ai plus d'autre sentiment que l'amour et l'adoration de tes perfections; toute autre pensée que la tienne s'évanouit; en vain je cherche à les fixer, à les rassembler, à les éclaircir; en vain je cherche à tracer quelques lignes qui te peignent ce que je sens: les termes me manquent, ma plume se traîne péniblement, et si mon premier besoin n'était pas de verser dans ton coeur tous les sentimens qui m'oppressent, effrayé de la grandeur de ma tâche, je me tairais, accablé sous ta puissance, et sentant trop pour pouvoir penser.
LETTRE XXX.
CLAIRE A FREDERIC.
Non, je ne vous verrai point; trop de présomption m'a perdue, et je suis payée pour n'oser plus me fier à moi-même. Je vous écris, parce que j'ai beaucoup à vous dire, et qu'il faut un terme enfin à l'état affreux où nous sommes.
Je devrais commencer par vous ordonner de ne plus m'écrire, car ces lettres si tendres, malgré moi je les presse sur mes lèvres, je les pose contre mon coeur; c'est du poison qu'elles respirent.... Frédéric, je vous aime, et n'ai jamais aimé que vous; l'image de votre bonheur, de ce bonheur que vous me demandez, et que je pourrais faire, égare mes sens et trouble ma raison; pour le satisfaire, je compterais pour rien la vie, l'honneur, et jusqu'à ma destinée future: vous rendre heureux et mourir après, ce serait tout pour Claire, elle aurait assez vécu; mais acheter votre bonheur par une perfidie! Frédéric vous ne le voudriez pas... Insensé! tu veux que Claire soit à toi, uniquement à toi! Est-elle donc libre de se donner? s'appartient-elle encore? Si tes yeux osent se fixer sur ce ciel que nous outrageons, tu y verras les sermens qu'elle a faits: c'est là qu'ils sont écrits! et qui veux-tu qu'elle trahisse? son époux et ton bienfaiteur, celui qui t'a appelé dans son sein, qui te nourrit, qui t'éleva et qui t'aime, celui dont la confiance a remis dans nos mains le dépôt de son bonheur! Un assassin ne lui ôterait que la vie; et toi, pour prix de ses bontés, tu veux souiller son asile, ravir sa compagne, remplacer par l'adultère et la trahison la candeur et la vertu qui régnaient ici, et que tu en as chassées. Ose te regarder, Frédéric, et dis qu'est-ce qu'un monstre ferait de plus que toi? Quoi? ton coeur est-il sourd à cette voix qui te crie que tu violes l'hospitalité et la reconnaissance? Ton regard ose-t-il se porter sur cet homme respectable que tu dois frémir de nommer ton père? Ta main peut-elle presser la sienne sans être déchirée d'épines? Enfin, n'as-tu rien senti en voyant hier des larmes dans ses yeux? Ah, que n'ai-je pu les payer de tout mon sang! tu étais agité, j'étais pâle et tremblante. Il a tout vu, il sait tout, c'en est fait, et l'innocent porte la peine due au vice..... Malheureuse Claire! était-ce donc pour empoisonner sa vie que tu juras de lui consacrer la tienne? Femme perfide, te sied-il d'accuser un autre, quand tu es toi-même si coupable! Frédéric, vous fûtes faible, et je suis criminelle. Il me semble que toute la nature crie après moi et me réprouve; je n'ose regarder ni le ciel, ni vous, ni mon époux, ni moi-même. Si je veux embrasser mes enfans, je rougis de les presser contre un coeur d'où l'innocence est bannie; les objets qui me sont les plus chers, sont ceux que je repousse avec le plus d'effroi.... Toi-même, Frédéric, c'est parce que je t'adore, que tu m'es odieux; c'est parce que je n'ai plus de forces pour te résister, que ta présence me fait mourir, et mon amour ne me paraît un crime que parce que je brûle de m'y livrer. O Frédéric! éloigne-toi; si ce n'est pas par devoir, que ce soit par pitié: ta vue est un reproche dont je ne peux plus supporter le tourment; si ma vie et la vertu te sont chères, fuis sans tarder davantage: quelles que soient tes résolutions, de quelque force que l'honneur les soutienne, elles ne résisteraient point à l'occasion ni à l'amour; songe, Frédéric, qu'un instant peut faire de toi le dernier des hommes, et me faire mourir déshonorée, et que si, après y avoir pensé, il était nécessaire de te répéter encore de fuir, tu serais si vil à mes yeux, que je ne te craindrais plus.
Je vous le répète, je suis sûre que mon mari a tout deviné; ainsi je n'ai malheureusement plus à redouter les soupçons que votre départ peut occasionner. D'ailleurs, vous savez que les affaires d'Elise s'accumulent de plus en plus et lui donnent le besoin d'un aide; soyez le sien, Frédéric, devenez utile à mon amie, allez mériter d'elle le pardon des maux que vous m'avez faits; vous trouverez dans cette femme chérie une autre Claire, mais sans faiblesse et sans erreurs. Montrez-vous tel à ses yeux, qu'elle puisse dire qu'il n'y avait qu'une Elise ou un ange capable de vous résister: que vos vertus m'obtiennent ma grâce, et que votre travail me rende mon amie; que ce soit à vous que je doive son retour ici, afin que chaque heure, chaque minute où je jouirai d'elle, soit un bienfait que je vous doive, et que je puisse remonter à vous comme à la source de ma félicité. Frédéric, il dépend de vous que je m'enorgueillisse de la tendresse que j'éprouve et de celle que j'inspire: élevez-vous par elle au-dessus de vous-même; qu'elle vous rattache à toutes les idées de vertu et d'honneur, pour que je puisse fixer mes yeux sur vous chaque fois que l'idée du bien se présentera. Enfin, en devenant le plus grand et le meilleur des hommes, forcez ma conscience à se taire, pour qu'elle laisse mon coeur vous aimer sans remords. O Frédéric, s'il est vrai que je te sois chère, apprends de moi à chérir assez notre amour pour ne le souiller jamais par rien de bas ni de méprisable. Si tu es tout pour moi, mon univers, mon bonheur, le dieu que j'adore; si la nature entière ne me présente plus que ton image; si c'est par toi seul que j'existe, et pour toi seul que je respire; si ce cri de mon coeur, qu'il ne m'est plus possible de retenir, t'apprend une faible partie du sentiment qui m'entraîne, je ne suis point coupable. Ai-je pu l'empêcher de naître? suis-je maîtresse de l'anéantir? dépend-il de moi d'éteindre ce qu'une puissance supérieure alluma dans mon sein? Mais, de ce que je ne puis donner de pareils sentimens à mon époux, s'ensuit-il que je ne doive point lui garder la foi jurée? Oserais-tu le dire, Frédéric, oserais-tu le vouloir? L'idée de Claire livrée à l'opprobre ne glace-t-elle pas tous tes desirs, et ton amour n'a-t-il pas plus besoin encore d'estime que de jouissance? Non, non; je la connais bien cette âme qui s'est donnée à moi; c'est parce que je la connais que je t'ai adoré. Je sais qu'il n'est point de sacrifice au-dessus de ton courage; et quand je t'aurai rappelé que l'honneur commande que tu partes, et que le repos de Claire l'exige, Frédéric n'hésitera pas.
LETTRE XXXI.
FREDERIC A CLAIRE.
J'ai lu votre lettre, et la vérité, la cruelle vérité, a détruit les prestiges enchanteurs dont je me berçais; les tortures de l'enfer sont dans mon coeur, l'abîme du désespoir s'est ouvert devant moi: Claire ordonne que je m'y précipite, je partirai.