Chapter 5
Non, on n'est pas maître de sa vie quand celle d'un autre y est attachée. Malheureux! frémis du coup que tu veux porter, il ne t'atteindrait pas seul.
BILLET. FREDERIC A CLAIRE.
Je ne résiste point.... Le ton de votre billet, ce que j'y ai cru voir... Ah! Claire, s'il était possible..... Puisque vous persistez à ne point me voir seule, permettez du moins que j'écrive pour m'expliquer, peut-être vous paraîtrai-je alors moins coupable. Demain matin, quand il me sera permis d'entrer chez vous pour savoir de vos nouvelles, daignez recevoir ma lettre.
LETTRE XX.
FREDERIC A CLAIRE.
Dans l'abîme de misère où je suis descendu, s'il est un lien qui puisse me rattacher à la vie, je le trouve dans l'espoir de regagner votre estime; en vous montrant mon coeur tel qu'il fut, tel qu'il est animé par vous, peut-être ne rougirez-vous pas de l'autel où vous serez adorée jusqu'à mon dernier jour.
Vous le savez, Claire, je fus élevé par une mère qui s'était mariée malgré le voeu de toute sa famille; l'amour seul avait rempli sa vie, et elle me fit passer son âme avec son lait. Sans cesse elle me parlait de mon père, du bonheur d'un attachement mutuel: je fus témoin du charme de leur union, et de l'excessive douleur de ma mère, lors de la mort de son mari, douleur qui, la consumant peu à peu, la fit périr elle-même quelques années après.
Toutes ces images me disposèrent de bonne heure à la tendresse, j'y fus encore excité par l'habitation des montagnes. C'est dans ces pays sauvages et sublimes que l'imagination s'exalte et allume dans le coeur un feu qui finit par le dévorer; c'est là que je me créai un fantôme auquel je me plaisais à rendre une sorte de culte: souvent, après avoir gravi une de ces hauteurs imposantes où la vue plane sur l'immensité. Elle est là, m'écriai-je, dans une douce extase, celle que le ciel destine à faire la félicité de ma vie! Peut-être mes yeux sont-ils tournés vers le lieu où elle embellit pour mon bonheur; peut-être que, dans ce même instant où je l'appelle, elle songe à celui qu'elle doit aimer: alors je lui donnais des traits; je la douais de toutes les vertus; je réunissais sur un seul être toutes les qualités, tous les agrémens dont la société et les livres m'avaient offert l'idée; enfin, épuisant sur lui tout ce que la nature a d'aimable, et tout ce que mon coeur pouvait aimer, j'imaginai Claire!.... Mais non, ce regard, le plus puissant de tes charmes, ce regard que rien ne peut peindre ni définir, il n'appartenait qu'à toi de le posséder: l'imagination même ne pouvait aller jusque-là.
Ma mère avait gravé dans mon âme les plus saints préceptes de morale et le plus profond respect pour les noeuds sacrés du mariage: aussi, en arrivant ici, combien j'étais loin de penser qu'une femme mariée, que la femme de mon bienfaiteur, pût être un objet dangereux pour moi! J'étais d'autant moins sur mes gardes, que, quoique votre premier regard eût fait évanouir toutes mes préventions, et que je vous eusse trouvée charmante, un souris fin, j'ai presque dit malin, qui effleure souvent vos lèvres, me faisait douter de l'excellence de votre coeur. Aussi n'avez-vous pas oublié peut-être que, dans ce temps-là j'osai vous dire plus d'une fois que votre mari m'était plus cher que vous, ce n'est pas que je n'éprouvasse dès lors une sorte de contradiction entre ma raison et mon coeur, et dont je m'étonnais moi-même, parce qu'elle m'avait toujours été étrangère. Je ne m'expliquai point comment, aimant votre mari davantage, je me sentais plus attiré vers vous; mais à force de m'interroger à cet égard, je finis par me dire, que, comme vous étiez plus aimable, il était tout simple que je préférasse votre conversation à la sienne, quoiqu'au fond je lui fusse plus réellement attaché. Peu à peu je découvris en vous, non pas plus de bonté que dans M. d'Albe, nul être ne peut aller plus loin que lui sur ce point, mais une âme plus élevée, plus tendre et plus délicate; je vous vis alternativement douce, sublime, touchante, irrésistible: tout ce qu'il y a de beau et de grand vous est si naturel, qu'il faut vous voir de près pour vous apprécier, et la simplicité avec laquelle vous exercez les vertus les plus difficiles, les ferait paraître des qualités ordinaires aux yeux d'un observateur peu attentif. Dès lors je ne cessai plus de vous contempler; je m'enorgueillissais de mon admiration, je la regardais comme le premier des devoirs, puisque c'était la vertu qui me l'inspirait; et, tandis que je ne croyais n'aimer qu'elle en vous, je m'enivrais de tous les poisons de l'amour. Claire, je l'avoue, dans ce temps-là, je sentis plusieurs fois près de vous des impressions si vives, qu'elles auraient pu m'éclairer; mais vous ignorez sans doute combien on est habile à se tromper soi-même, quand on pressent que la vérité nous arrachera à ce qui nous plaît; un instinct incompréhensible donne une subtilité à notre esprit qu'il avait ignorée jusque alors: à l'aide des sophismes les plus adroits, il éblouit la raison et subjugue la conscience. Cependant la mienne me parlait encore; j'éprouvais un mécontentement intérieur, un malaise confus, dont je ne voulais pas voir la véritable cause: ce fut sans doute le motif secret de la joie que je sentis à l'arrivée de mademoiselle de Raincy; en la voyant brillante de tous vos charmes, je lui prêtai toutes vos vertus, et je me crus sauvé. Je fus plusieurs jours séduit par sa figure; elle est plus régulièrement belle que vous; j'osai vous comparer.... Ah! Claire, si la terre n'a rien de plus beau qu'Adèle, le ciel seul peut m'offrir votre modèle!
Vous m'estimez assez, j'espère, pour penser qu'il ne me fallut pas long-temps pour mesurer la distance qui sépare vos caractères; je me rappelle qu'un jour où vous me fîtes son éloge, en me laissant entrevoir le dessein de nous unir, je fus humilié que vous pussiez penser qu'après vous avoir connue je pusse me contenter d'Adèle, et que vous m'estimassiez assez peu pour croire que si la beauté pouvait m'émouvoir, il ne me fallût pas autre chose pour me fixer. O Claire! m'écriai-je souvent en m'adressant à votre image, si vous voulez qu'on puisse aimer une autre femme que vous, cessez d'être le parfait modèle qu'elles devraient toutes imiter: ne nous montrez plus qu'elles peuvent unir l'esprit à la franchise, l'activité à la douceur, et remplir avec dignité tous les petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les assujettissent.... Claire, je ne m'avouais point encore que je vous aimais; mais souvent, lorsqu'attiré vers vous par mon coeur, encouragé par la touchante expression de votre amitié, je me sentais prêt à vous serrer dans mes bras, par un mouvement dont je ne me rendais pas compte, je m'éloignais avec effort, je n'osais ni vous regarder, ni toucher votre main, je repoussais même jusqu'à l'impression de votre vêtement; enfin, je faisais par instinct ce que j'aurais dû faire par raison. Cependant un jour.... Claire, oserai-je vous le dire? un jour vous me priâtes de dénouer les rubans de votre voile; en y travaillant, mes yeux fixèrent vos charmes, un mouvement plus prompt que la pensée m'attira, j'osai porter mes lèvres sur votre cou: je tenais Adolphe entre mes bras, vous crûtes que c'était lui, je ne vous détrompai pas, mais j'emportai un trouble dévorant, une agitation tumultueuse; j'entrevis la vérité, et j'eus horreur de moi-même.
Enfin ce jour, ce jour fatal où ma lâche faiblesse vous a appris ce que vous n'auriez jamais dû entendre, combien j'étais éloigné de penser qu'il dût finir ainsi! Dès le matin j'avais été parcourir la campagne, et, m'élevant avec une piété sincère vers l'auteur de mon être, je l'avais conjuré de me garantir d'une séduction dont la cause était si belle et l'effet si funeste. Ces élans religieux me rendirent la paix; il me sembla que Dieu venait de se placer entre nous deux, et j'osai me rapprocher de vous.
De même qu'un calme parfait est souvent le précurseur des plus violentes tempêtes, un repos qui m'était inconnu depuis long-temps avait rempli ma journée. J'acceptai avec empressement la promenade proposée par M. d'Albe, afin de revoir cette nature dont la bienfaisante influence m'avait été si salutaire le matin: mais je la revis avec vous, et elle ne fut plus la même: la terre ne m'offrait que l'empreinte de vos pas; le ciel, que l'air que vous respiriez; un voile d'amour répandu sur toute la nature m'enveloppait délicieusement, et me montrait votre image dans tous les objets que je fixais. Enfin, Claire, à cet instant où je vous vis prête à sacrifier vos jours pour votre fils, et où je craignis pour votre vie, alors seulement je sentis tout ce que vous étiez pour moi. Témoin de la sensibilité courageuse qui vous fit étancher une horrible blessure, de cette inépuisable bonté qui vous indiquait tous les moyens de consoler des malheureux, je me dis que le plus méprisable des êtres serait celui qui pourrait vous voir sans vous adorer, si ce n'était celui qui oserait vous le dire.
Ce fut dans ces dispositions, Claire, que je sortis de cette chaumière où vous aviez paru comme une déité bienfaisante: la faible lueur de la lune jetait sur l'univers quelque chose de mélancolique et de tendre; l'air doux et embaumé était imprégné de volupté; le calme qui régnait autour de nous n'était interrompu que par le chant plaintif du rossignol; nous étions seuls au monde..... Je devinai le danger, et j'eus la force de m'éloigner de vous; ce fut alors que vous vous approchâtes, je vous sentis et je fus perdu; la vérité, renfermée avec effort, s'échappa brûlante de mon sein, et vous me vîtes aussi coupable, aussi malheureux qu'il est donné à un mortel de l'être. Dans ce moment où je venais de me livrer avec frénésie à tout l'excès de ma passion, dans ce moment où vous me rappeliez combien elle outrageait mon bienfaiteur, où l'image de mon ingratitude, toute horrible qu'elle était, ne combattait que faiblement la puissance qui m'attirait vers vous, je vois mon père.... Egaré, éperdu, je veux fuir; vous m'ordonnez de rentrer et de feindre. Feindre, moi! je crus qu'il était plus facile de mourir que d'obéir, je me trompai; l'impossible n'est plus quand c'est Claire qui le commande; son pouvoir sur moi est semblable à celui de Dieu même; il ne s'arrête que là où commence mon amour.
Claire, je ne veux pas vous tromper: si dans vos projets sur moi vous faites entrer l'espoir de me guérir un jour, vous nourrissez une erreur; je ne puis ni ne veux cesser de vous aimer; non, je ne le veux point: il n'est aucune portion de moi-même qui combatte l'adoration que je te porte. Je veux t'aimer, parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, et que ma passion ne nuit à personne; je veux t'aimer enfin, parce que tu me l'ordonnes: ne m'as-tu pas dit de vivre?
Ecoutez, Claire, j'ai examiné mon coeur, et je ne crois point offenser mon père en vous aimant. De quel droit voudrait-il qu'on vous connût sans vous apprécier, et qu'est-ce que mon amour lui ôte? Ai-je jamais conçu l'espoir, ai-je même le desir que vous répondiez à ma tendresse? Ah! gardez-vous de le croire! j'en suis si loin, que ce serait pour moi le plus grand des malheurs; car ce serait le seul, l'unique moyen de m'arracher mon amour; Claire méprisable n'en serait plus digne; Claire méprisable ne serait plus vous: cessez d'être parfaite, cessez d'être vous-même, et de ce moment je ne vous crains plus.
D'après cette déclaration, étonnante peut-être, mais vraie, mais sincère, que risquez-vous en vous laissant aimer? Permettez-moi de toujours adorer la vertu, et de lui prêter vos traits pour m'encourager à la suivre; alors il n'y a rien dont elle ne me rende capable. Ma raison, mon âme, ma conscience, ne sont plus qu'une émanation de vous; c'est à vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous remets mon existence entière, et vous rends responsable de la manière dont elle sera remplie; si votre cruauté me repousse, s'il m'est défendu de vous approcher, tous les ressorts de mon être se détendent, je tombe dans le néant. Eloigné de vous, je me perds dans un vague immense, où je ne distingue plus la vertu, l'humanité ni l'honneur. O céleste Claire! laisse-moi te voir, t'entendre, t'adorer! je serai grand, vertueux, magnanime; un amour chaste comme le mien ne peut offenser personne, c'est un enfant du ciel à qui Dieu permet d'habiter la terre.
Je ne quitterai point ce séjour, j'y veux employer chaque instant de ma vie à vous imiter, en faisant le bonheur de mon père. Ce digne homme se plaît avec moi, il m'a prié de diriger les études de son fils; Claire, je m'attache à votre maison, à votre sort, à vos enfans, je veux devenir une partie de vous-même, en dépit de vous-même: c'est là mon destin, je n'en aurai point d'autre; ne me parlez plus de liens, de mariage, tout est fini pour moi, et ma vie est fixée.
Je vous promets de révérer en silence l'objet sacré de mon culte: dévoré d'amour et de desirs, ni mes paroles ni mes regards ne vous dévoileront mon trouble; vous finirez par oublier ce que j'ai osé vous dire, et je vous jure de ne jamais vous rappeler ce souvenir. Claire, si ma situation vous paraissait pénible, si votre tendre coeur était ému de compassion, ne me plaignez point; il est dans votre dernier billet un mot!.... Source d'une illusion ravissante, il m'a fait goûter un moment tout ce que l'humanité peut attendre de félicité! O Claire! ne m'ôte point mon erreur! qu'y gagnerais-tu? Je sais que c'en est une; mais elle m'enchante, me console; c'est elle qui doit essuyer toutes mes larmes, laisse-moi ce bien précieux: ce n'était pas ta volonté de me le donner; je l'ai saisi afin de pouvoir t'obéir quand tu m'as commandé de vivre: aurais-tu la barbarie de me l'arracher?
LETTRE XXI.
CLAIRE A FREDERIC.
Votre lettre m'a fait pitié; si ce n'était celle d'un malheureux qu'il faut guérir, ce serait celle d'un insensé que je devrais chasser de chez moi; le délire de votre raison peut seul vous aveugler sur les contradictions dont elle est remplie. Ce mot que je devrais désavouer, ce mot qui seul vous a rattaché à la vie, n'est-il pas le même qui rendrait Claire méprisable à vos yeux, si elle osait le prononcer? Et jamais amour chaste fut-il dévoré de desirs, et déroba-t-il de coupables faveurs? Malheureux! rentrez en vous-même; votre coeur vous apprendra qu'il n'est point d'amour sans espoir, et que vous nourrissez le criminel desir de séduire la femme de votre bienfaiteur. Il se peut que la faiblesse que j'ai eue de vous écouter, de vous répondre, celle que j'ai de tolérer votre présence après l'inconcevable serment que vous faites de m'aimer toujours, autorise votre téméraire espoir; mais sachez que quand même mon coeur m'échapperait, vous n'en seriez pas plus heureux, et que Claire serait morte avant d'être coupable.
Je répondrai dans un autre moment à votre lettre, je ne le puis à présent.
LETTRE XXII.
CLAIRE A ELISE.
Ah! qu'as-tu dit, ma tendre amie? de quelle horrible lumière viens-tu frapper mes yeux? Qui! moi! j'aimerais! Tu le penses, et tu me parles encore! et tu ne rougis pas de ce nom d'amie que j'ose te donner? Quoi! sous les yeux du plus respectable des hommes, mon époux; parjure à mes sermens, j'aimerais le fils de son adoption? le fils que sa bonté a appelé ici, et que sa confiance a remis entre mes mains? Au lieu des vertueux conseils dont j'avais promis de pénétrer son coeur, je lui inspirerais une passion criminelle? Au lieu du modèle que je devais lui offrir, je la partagerais?..... O honte! chaque mot que je trace est un crime, et j'en détourne la vue en frémissant. Dis, Elise, dis-moi, que faut-il faire? Si tu m'estimes encore assez pour me guider, soutiens-moi dans cet abîme dont tu viens de me découvrir toute l'horreur; je suis prête à tout, il n'est point de sacrifice que je ne fasse. Faut-il cesser de le voir, le chasser, percer son coeur et le mien? je m'y résoudrai, la vertu m'est plus chère que ma vie, que la sienne.... L'infortuné! dans quel état il est! Il se tait, il se consume en silence, et pour prix d'un pareil effort, je lui dirai: "Sors d'ici, va expirer de misère et de désespoir; tu ne voulais que me voir, ce seul bien te consolait de tout, eh bien! Je te le refuse...." Elise, il me semble le voir les yeux attachés sur les miens; leur muette expression me dit tout ce qu'il éprouve, et tu m'ordonnerais d'y résister! Quoi! ne peut-on chérir l'honnêteté sans être barbare et dénaturée, et la vertu demanda-t-elle jamais des victimes humaines? Laisse, laisse-moi prendre des moyens plus doux; pourquoi déchirer les plaies au lieu de les guérir? Sans doute je veux qu'il s'éloigne; mais il faut que mon amitié l'y prépare; il faut trouver un prétexte; le goût des voyages en est un: c'est une curiosité louable à son âge, et je ne doute pas que M. d'Albe ne consente à la satisfaire. Repose-toi sur moi, Elise, du soin de me séparer de Frédéric. Ah! j'y suis trop intéressée pour n'y pas réussir!
Comment t'exprimer ce que je souffre? Adèle est partie hier, et depuis ce moment mon mari, inquiet sur ma santé, me quitte le moins qu'il peut; il faut que je dévore mes larmes: je tremble qu'il n'en voie la trace et qu'il n'en devine la cause; il s'étonne de ce que j'interdis ma chambre à tout le monde. "Ma bonne amie, me disait-il tout à l'heure, pourquoi n'admettre que moi et vos enfans auprès de vous? Est-ce que mon Frédéric vous déplaît?" Cette question si simple m'a fait tressaillir; j'ai cru qu'il m'avait devinée et qu'il voulait me sonder. O tourmens d'une conscience agitée! c'est ainsi que je soupçonne dans le plus vrai, le meilleur des hommes, une dissimulation dont je suis seule coupable; et je vois trop que la première peine du méchant est de croire que les autres lui ressemblent.
LETTRE XXIII.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin, pour la première fois, je me suis présentée au déjeûner; j'étais pâle et abattue. Frédéric était là, il lisait auprès de la cheminée: en me voyant entrer, il a changé de couleur, il a posé son livre et s'est approché de moi; je n'ai point osé le regarder; mon mari a avancé un fauteuil; en le retournant, mes yeux se sont fixés sur la glace: j'ai rencontré ceux de Frédéric, et, n'en pouvant soutenir l'expression, je suis tombée sans force sur mon siége. Frédéric s'est avancé avec effroi. M. d'Albe, aussi effrayé que lui, m'a remise entre ses bras pendant qu'il allait chercher des sels dans ma chambre. Le bras de Frédéric était passé autour de mon corps; je sentais sa main sur mon coeur, tout mon sang s'y est porté: il le sentait battre avec violence. "Claire, m'a-t-il dit à demi-voix, et moi aussi, ce n'est plus que là qu'est le mouvement et la vie.... Dis-moi, a-t-il ajouté en penchant son visage vers le mien, dis-moi, je t'en conjure, que ce n'est pas la haine qui le fait palpiter ainsi." Elise, je respirais son souffle, j'en étais embrasée, je sentais ma tête s'égarer... Dans mon effroi, j'ai repoussé sa main; je me suis relevée: "Laissez-moi, lui ai-je dit, au nom du ciel, laissez-moi, vous ne savez pas le mal que vous me faites." Mon mari est rentré, ses soins m'ont ranimée: quand j'ai été un peu remise, il m'a exprimé toute l'inquiétude que mon état lui cause. "Je ne vous ai jamais vue si étrangement souffrante. Ma Claire, m'a-t-il dit, je crains que la cause de ce changement ne soit une révolution de lait; laissez-moi, je vous en conjure, faire appeler quelque médecin éclairé." Elise, mon coeur s'est brisé, il ne peut soutenir le pesant fardeau d'une dissimulation continuelle; en voyant l'erreur où je plongeais mon mari, en sentant près de moi le complice trop aimé de ma faute, j'aurais voulu que la terre nous engloutît tous deux. J'ai pressé les mains de M. d'Albe sur mon front: "Mon ami, lui ai-je répondu, je me sens en effet bien malade; mais ne me refusez pas vos soins, guérissez-moi, sauvez-moi, remettez-moi en état de consacrer mes jours à votre bonheur; quels qu'en soient les moyens, soyez sûr de ma reconnaissance." Il a paru surpris: j'ai frémi d'en avoir trop dit; alors, tâchant de lui donner le change, j'ai attribué au bruit et au grand jour la faiblesse de ma tête, et j'ai demandé à rentrer chez moi. Il a prié Frédéric de lui aider à me soutenir. Je n'aurais pu refuser son bras sans éveiller des soupçons qu'il ne faut peut-être qu'un mot pour faire naître; mais, Elise, te le dirai-je? en levant les yeux sur Frédéric, j'ai cru y voir quelque chose de moins triste que d'attendri; j'ai même cru y démêler un léger mouvement de plaisir..... Ah! je n'en doute plus! ma faiblesse lui aura révélé mon secret. Mon trouble devant M. d'Albe ne lui aura point échappé; il aura vu mes combats; ils lui auront appris qu'il est aimé, et peut-être jouissait-il d'un désordre qui lui marquait son pouvoir..... Elise, cette idée me rend à la fierté et au courage. Crois-moi, je saurai me vaincre et le désabuser; il est temps que ce tourment finisse: ta lettre m'a dicté mon devoir, et du moins suis-je digne encore de t'entendre! Je vais lui écrire; oui, ma tendre amie, j'y suis résolue; il partira: qu'il se distraie, qu'il m'oublie, le ciel m'est témoin que ce voeu est sincère; et moi, pour retrouver des forces contre lui, je vais relire cette lettre où tu me peins les devoirs d'épouse et de mère sous des couleurs qu'il n'appartenait qu'à ma digne amie de savoir trouver. Adieu.
LETTRE XXIV.
CLAIRE A FREDERIC.
J'ignore jusqu'où la vertu a perdu ses droits sur votre âme, et si l'amour que je vous inspire vous a dégradé au point de n'être plus capable d'une action courageuse et honnête; mais je vous déclare que si dans deux jours vous n'avez pas exécuté ce que je vais vous prescrire, Claire aura cessé de vous estimer.
Mon mari vous aime et en fait son bonheur; j'ai voulu, et je veux encore lui laisser ignorer un égarement qui détruirait son repos, et peut-être son amitié; mais, en lui taisant la vérité, j'ai dû m'imposer la loi d'agir comme il le ferait si elle lui était connue. Partez donc, Frédéric, quittez un lieu que vous remplissez de trouble: allez purifier votre coeur, et surtout oubliez une femme que les plus saints devoirs vous ordonnaient de respecter: je ne vous reverrai qu'alors.
Le goût des voyages est un des plus vifs chez les jeunes gens: prenez ce prétexte pour vous éloigner d'ici; exprimez à votre père le desir d'aller vous instruire en parcourant de nouvelles contrées: l'excellent homme que vous offensez s'affligera de votre absence, mais sacrifiera son propre plaisir à celui d'un ingrat qui l'en récompense si mal. Aussitôt que vous aurez obtenu sa permission, que je hâterai de tous mes efforts, vous vous éloignerez sans tarder. Je vous défends de me voir seule, je ne recevrai point vos adieux; ne vous imaginez pas néanmoins que je croie cette précaution nécessaire à mon repos: non, l'honnêteté est un besoin pour moi, et non pas un effort; et, si elle pouvait être jamais ébranlée, ce ne serait pas par l'homme qui, se laissant dominer par un penchant coupable, l'excuse au lieu de le combattre, et humilie celle qui en est l'objet, en la rendant cause de l'avilissement où il est réduit.
LETTRE XXV.
FREDERIC A CLAIRE.
Qu'est-il nécessaire d'insulter avec froideur la victime qu'on dévoue à la mort? Qu'aviez-vous besoin, pour me la donner, de me parler de votre haine? L'ordre de mon départ suffisait; mais il vous était doux de me montrer à quel point je vous suis odieux: je n'ai point reconnu Claire à cette barbarie.
Vous le voyez, je suis de sang-froid; votre lettre a glacé les terribles agitations de mon sang, et je suis en état de raisonner.