Claire d'Albe

Chapter 3

Chapter 34,060 wordsPublic domain

Il faut donc m'y résigner, chère amie; encore six mois d'absence! six mois éloignée de toi! Que de temps perdu pour le bonheur! Le bonheur, cet être si fugitif que plusieurs le croient chimérique, n'existe que par la réunion de tous les sentimens auxquels le coeur est accessible, et par la présence de ceux qui en sont les objets; un vide l'empêche de naître, l'absence d'un ami le détruit. Aussi ne suis-je point heureuse, Elise, car tu es loin de moi, et jamais mon coeur n'eut plus besoin de t'aimer et de jouir de ta tendresse. Je sais que si l'amitié t'appelle, le devoir te retient, et je t'estime trop pour t'attendre; mais combien mes voeux aspirent à ce moment qui, les accordant ensemble, te ramènera dans mes bras! Il me serait si doux de pleurer avec toi; cela soulagerait mon coeur d'un poids qui l'oppresse, et que je ne puis définir. Adieu.

LETTRE XI.

CLAIRE A ELISE.

Tu me demandes si j'aurais été bien aise que mon mari eût été témoin de ma dernière conversation avec Frédéric? Assurément, Elise, elle n'avait rien qui pût lui faire de la peine: cela est si vrai, que je la lui ai racontée d'un bout à l'autre. Peut-être bien ne lui ai-je pas rendu tout-à-fait l'accent de Frédéric: mais qui le pourrait? M. d'Albe a mis à ce récit plus d'indifférence que moi-même; il n'y a vu que le signe d'une tête exaltée: et, a-t-il ajouté, c'est le partage de la jeunesse. "Mon ami, lui ai-je répondu, je crois que Frédéric joint à une imagination ardente un coeur infiniment tendre. La contemplation de la nature, la solitude de ce séjour, doivent nourrir ses dispositions, et dès lors il serait peut-être nécessaire de les fixer. Puisque vous vous intéressez à son bonheur, ne pensez-vous pas qu'il serait à propos que j'invitasse alternativement de jeunes personnes à venir passer quelque temps avec moi? Ce n'est qu'ainsi qu'il pourra les connaître, et choisir celle qui peut lui convenir. -- Bonne Claire! a repris mon mari, toujours occupée des autres, même à vos propres dépens! car je suis sûr, d'après vos goûts et l'âge de vos enfans, que la société des jeunes personnes ne doit point avoir d'attraits pour vous: mais n'importe, ma bonne amie, je vous connais trop pour vous ôter le plaisir de faire du bien à mon élève; je crois d'ailleurs vos observations à son égard très-vraies, et vos projets très-bien conçus. Voyons: qui inviterez-vous? "J'ai nommé Adèle de Raincy: elle a seize ans, elle est belle, remplie de talens; je la demanderai pour un mois......." Je pense, mon Elise, que ce plan, ainsi que ma confiance en M. d'Albe, répondent aux craintes bizarres que tu laisses percer dans ta lettre. Ne me demande donc plus s'il est bien prudent, à mon âge, de m'ensevelir à la campagne avec _cet aimable, cet intéressant jeune homme:_ ce serait outrager ton amie que d'en douter; ce serait l'avilir que d'exiger d'elle des précautions contre un semblable danger. Où il y a un crime, Elise, il ne peut y avoir de danger pour moi, et il est des craintes que l'amitié doit rougir de concevoir. Elise, Frédéric est l'enfant adoptif de mon mari; je suis la femme de son bienfaiteur: ce sont de ces choses que la vertu grave en lettres de feu dans les âmes élevées, et qu'elles n'oublient jamais. Adieu.

LETTRE XII.

CLAIRE A ELISE.

Il se peut, mon aimable amie, que j'aie appuyé trop vivement sur l'espèce de soupçon que tu m'as laissé entrevoir: mais que veux-tu? il m'avait révoltée, et je n'adopte pas davantage l'explication que tu lui donnes. Tu ne craignais que pour mon repos, et non pour ma conduite, dis-tu? Eh bien! Elise, tu as tort; il n'y a d'honnêteté que dans un coeur pur, et on doit tout attendre de celle qui est capable d'un sentiment criminel. Mais laissons cela; aussi bien j'ai honte de traiter si long-temps un pareil sujet: et, pour te prouver que je ne redoute point tes observations, je vais te parler de Frédéric, et te citer un trait qui, par rapport à lui, serait fait pour appuyer tes remarques, si tu l'estimais assez peu pour y persister.

En sortant de table j'ai suivi mon mari dans l'atelier, parce qu'il voulait me montrer un modèle de mécanique qu'il a imaginé, et qu'il doit faire exécuter en grand. Je n'en avais pas encore vu tous les détails, lorsqu'il a été détourné par un ouvrier. Pendant qu'il lui parlait, un vieux bon-homme qui portait un outil à la main, passe près de moi, et casse par mégarde une partie du modèle. Frédéric, qui prévoit la colère de mon mari, s'élance prompt comme l'éclair, arrache l'outil des mains du vieillard, et par ce mouvement paraît être le coupable. M. d'Albe se retourne au bruit; et, voyant son modèle brisé, il accourt avec emportement, et fait tomber sur Frédéric tout le poids de sa colère. Celui-ci, trop vrai pour se justifier d'une faute qu'il n'a pas faite, trop bon pour en accuser un autre, gardait le silence, et ne souffrait que de la peine de son bienfaiteur. Attendrie jusqu'aux larmes, je me suis approchée de mon mari. "Mon ami, lui ai-je dit, combien vous affligez ce pauvre Frédéric! On peut acheter un autre modèle, mais non un moment de peine causé à ce qu'on aime." En disant ces mots, j'ai vu les yeux de Frédéric attachés sur moi avec une expression si tendre, que je n'ai pu continuer. Les larmes m'ont gagnée. A ce même moment, le vieillard est venu se jeter aux pieds de M. d'Albe. "Mon bon maître, lui a-t-il dit, grondez-moi; le cher M. Frédéric n'est pas coupable, c'est pour me sauver de votre colère qu'il s'est jeté devant moi quand j'ai eu cassé votre machine". Ces mots ont apaisé M. d'Albe: il a relevé le vieillard avec bonté, et, prenant mon bras et celui de Frédéric, il nous a conduits dans le jardin. Après un moment de silence il a serré la main de Frédéric, en lui disant: "Mon jeune ami, ce serait vous affliger que vous faire des excuses sur ma violence; ainsi je n'en parlerai point. Sachez du moins, a-t-il ajouté, en me montrant, que c'est à la douceur de cet ange que je dois de n'en plus avoir que de rares et de courts accès. Quand j'ai épousé Claire, j'étais sujet à des emportemens terribles, qui éloignaient de moi mes serviteurs et mes amis; elle, sans les braver ni les craindre, a toujours su les tempérer. Au plus haut période de ma colère, elle savait me calmer d'un mot, m'attendrir d'un regard, et me faire rougir de mes torts sans me les reprocher jamais. Peu à peu l'influence de sa douceur s'est étendue jusqu'à moi, et ce n'est plus que rarement que je lui donne sujet de me moins aimer: n'est-ce pas, ma Claire?" Je me suis jetée dans les bras de cet excellent homme, j'ai couvert son visage de mes pleurs; il a continué en s'adressant toujours à Frédéric: "Mon ami, je crois être ce qu'on appelle un bourru bienfaisant; ces sortes de caractères paraissent meilleurs que les autres, en ce que le passage de la rudesse à la bonté rehausse l'éclat de celle-ci; mais, parce qu'elle frappe moins quand elle est égale et permanente, est-ce une raison pour la moins estimer? Voilà pourtant comment on est injuste dans le monde, et pourquoi on a cru quelquefois que mon coeur était meilleur encore que celui de Claire. -- Je crois avoir partagé cette injustice, lui a répondu Frédéric; mais j'en suis bien revenu, et votre femme me paraît ce qu'il y a de plus parfait au monde. -- Mon fils! s'est écrié M. d'Albe, puissé-je vous en voir un jour une pareille, former moi-même de si doux noeuds, et couler ma vie entre des amis qui me la rendent si chère! Ne nous quittez jamais, Frédéric! votre société est devenue un besoin pour moi. -- Je le jure, ô mon père! a répondu le jeune homme avec véhémence, et en mettant un genou en terre; je le jure à la face de ce ciel que ma bouche ne souilla jamais d'un mensonge, et au nom de cette femme plus angélique que lui..... Moi, vous quitter! Ah Dieu! Il me semble que, hors d'ici, il n'y a plus que mort et néant. -- Quelle tête! s'est écrié mon mari." Ah! mon Elise, quel coeur!

Le soir, m'étant trouvée seule avec Frédéric, je ne sais comment la conversation est tombée sur la scène de l'atelier. "J'ai bien souffert de votre peine, lui ai-je dit. -- Je l'ai vu, m'a-t-il répondu, et de ce moment la mienne a disparu. - Comment donc? -- Oui, l'idée que vous souffriez pour moi avait quelque chose de plus doux que le plaisir même; et puis, quand avec un accent pénétrant vous avez prononcé mon nom: Pauvre Frédéric! disiez-vous; tenez, Claire, ce mot s'est écrit dans mon coeur, et je donnerais toutes les jouissances de ma vie entière pour vous entendre encore: il n'y a que la peine de mon père qui a gâté ce délicieux moment."

Elise, je l'avoue, j'ai été émue: mais qu'en concluras-tu? Qui sait mieux que toi combien l'amitié est loin d'être un sentiment froid! N'a-t-elle pas ses élans, ses transports? Mais ils conservent leur physionomie, et quand on les confond avec une sensation plus passionnée, ce n'est pas la faute de celui qui les sent, mais de celui qui les juge. Frédéric éprouve de l'amitié pour la première fois de sa vie, et doit l'exprimer avec vivacité. Ne remarques-tu pas que l'image de mon mari est toujours unie à la mienne dans son coeur? Quand je le vois si tendre, si caressant auprès d'un homme de soixante ans, quand je me rappelle les effusions que nous éprouvions toutes deux, puis-je m'étonner de la vive amitié de Frédéric pour moi? Dis, si tu veux, qu'il ne faut pas qu'il en éprouve, mais non qu'elle n'est pas ce qu'elle doit être.

Ma petite Laure commence à courir toute seule; il n'y a rien de joli comme les soins d'Adolphe envers elle; il la guide, la soutient, écarte tout ce qui peut la blesser, et perd, dans cette intéressante occupation, toute l'étourderie de son âge. Adieu.

LETTRE XIII.

CLAIRE A ELISE.

Pourquoi donc, mon Elise, viens-tu, par des mots entrecoupés, par des phrases interrompues, jeter une sorte de poison sur l'attachement qui m'unit à Frédéric? Que n'es-tu témoin de la plupart de nos conversations, tu verrais que notre mutuelle tendresse pour M. d'Albe est le noeud qui nous lie le plus étroitement, et que le soin de son bonheur est le sujet inépuisable et chéri qui nous attire sans cesse l'un vers l'autre. J'ai passé la matinée entière avec Frédéric, et durant ce long tête-à-tête, mon mari a été presque le seul objet de notre entretien. C'est dans trois jours la fête de M. d'Albe; j'ai fait préparer un petit théâtre dans le pavillon de la rivière, et je compte établir un concert d'instrumens à vent dans le bois de peupliers, où repose le tombeau de mon père. C'est là qu'ayant fait descendre ma harpe, ce matin, je répétais la romance que j'ai composée pour mon mari. Frédéric est venu me joindre: ayant deviné mon projet, il avait travaillé de son côté, et m'apportait un duo dont il a fait les paroles et la musique. Après avoir chanté ce morceau, que j'ai trouvé charmant, je lui ai communiqué mon ouvrage; il en a été content: si M. d'Albe l'est aussi, jamais auteur n'aura reçu un prix plus flatteur et plus doux. Il commençait à faire chaud; j'ai voulu rentrer, Frédéric m'a retenue. Assis près de moi, il me regardait fixement, trop fixement: c'est là son seul défaut; car son regard a une expression qu'il est difficile... j'ai presque dit dangereux de soutenir. Après un moment de silence il a commencé ainsi: "Vous ne croiriez pas que ce même sujet qui vient de m'attendrir jusqu'aux larmes, enfin que votre union avec M. d'Albe m'avait inspiré, avant de vous connaître, une forte prévention contre vous. Accoutumé à regarder l'amour comme le plus bel attribut de la jeunesse, il me semblait qu'il n'y avait qu'une âme froide ou intéressée qui eût pu se résoudre à former un lien dont la disproportion des âges devait exclure ce sentiment. Ce n'était point sans répugnance que je venais ici, parce que je me figurais trouver une femme ambitieuse et dissimulée; et, comme on m'avait beaucoup vanté votre beauté, je plaignais tendrement M. d'Albe, que je supposais être dupe de vos charmes. Pendant la route que je fis avec lui, il ne cessa de m'entretenir de son bonheur et de vos vertus. Je vis si clairement qu'il était heureux, qu'il fallut bien vous rendre justice; mais c'était comme malgré moi, mon coeur repoussait toujours une femme qui avait fait voeu de vivre sans aimer, et rien ne put m'ôter l'idée que vous étiez raisonnable par froideur, et généreuse par ostentation. J'arrive, je vous vois, et toutes mes préventions s'effacent. Jamais regard ne fut plus touchant, jamais voix humaine ne m'avait paru si douce. Vos yeux, votre accent, votre maintien, tout en vous respire la tendresse, et cependant vous êtes heureuse: M. d'Albe est l'objet constant de vos soins; votre âme semble avoir créé pour lui un sentiment nouveau: ce n'est point l'amour, il serait ridicule; ce n'est point l'amitié, elle n'a ni ce respect ni cette déférence; vous avez cherché dans tous les sentimens existans ce que chacun pouvait offrir de mieux pour le bonheur de votre époux, et vous en avez formé un tout qu'il n'appartenait qu'à vous de connaître et de pratiquer. O aimable Claire! j'ignore quel motif ou quelle circonstance vous a jetée dans la route où vous êtes; mais il n'y avait que vous au monde qui pussiez l'embellir ainsi." Il s'est tu, comme pour attendre ma réponse; je me suis retournée, et, montrant l'urne de mon père: "Sous cette tombe sacrée, lui ai-je dit, repose la cendre du meilleur des pères. J'étais encore au berceau lorsqu'il perdit ma mère; alors, consacrant tous ses soins à mon éducation, il devint pour moi le précepteur le plus aimable et l'ami le plus tendre, et fit naître dans mon coeur des sentimens si vifs, que je joignais pour lui, à toute la tendresse filiale qu'inspire un père, toute la vénération qu'on a pour un dieu. Il me fut enlevé comme j'entrais dans ma quatorzième année. Sentant sa fin approcher, effrayé de me laisser sans appui, et n'estimant au monde que le seul M. d'Albe, il me conjura de m'unir à lui avant sa mort. Je crus que ce sacrifice la retarderait de quelques instans, je le fis; je ne m'en suis jamais repentie. O mon père! toi qui lis dans l'âme de ta fille, tu connais le voeu, l'unique voeu qu'elle forme. Que le digne homme à qui tu l'as unie n'éprouve jamais une peine dont elle soit la cause, et elle aura vécu heureuse..... -- Et moi aussi, s'est écrié Frédéric dans une espèce de transport, et moi aussi, mes voeux sont exaucés! Chaque jour j'en formais pour le bonheur de mon père. Mais que peut-on demander pour celui qui possède Claire? Le ciel, par un tel présent, épuisa sa munificence, il n'a plus rien à donner..." Un moment de silence à succédé; j'étais un peu embarrassée; mes doigts, errant machinalement sur ma harpe, rendaient quelques sons au hasard. Frédéric m'a pris la main, et la baisant avec respect: "Est-il vrai, est-il possible, m'a-t-il dit, que vous consentiez à être mon amie? Mon père le voudrait, le desire. De tous les bienfaits qu'il m'a prodigués, c'est celui qui m'est le plus cher; pour la première fois seriez-vous moins généreuse que lui?" Elise, chère Elise, comment lui aurais-je refusé un sentiment dont mon coeur était plein, et qu'il mérite si bien? Non, non, j'ai dû lui promettre de l'amitié, je l'ai fait avec ferveur. Eh! qui peut y avoir plus de droit que lui? lui, dont tous les penchans sont d'accord avec les miens, qui devine mes goûts, pressent ma pensée, chérit et vénère le père de mes enfans! Et toi, mon Elise, toi la bien-aimée de mon coeur, quand viendras-tu, par ta présence, me faire goûter dans l'amitié tout ce qu'elle peut donner de félicité! Que ce sentiment céleste me tienne lieu de tous ceux auxquels j'ai renoncé; qu'il anime la nature; que je le retrouve partout. Je l'écouterai dans les sons que je rendrai, et leur vibration aura son écho dans mon coeur: c'est lui qui fera couler mes larmes, et lui seul qui les essuyera. Amitié, tu es tout! la feuille qui voltige, la romance que je chante, la rose que je cueille, le parfum qu'elle exhale. Je veux vivre pour toi, et puissé-je mourir avec toi!

LETTRE XIV.

CLAIRE A ELISE.

Si mes deux dernières lettres ont ranimé tes doutes, cousine, j'espère que celle-ci les détruira tout-à-fait. Adèle de Raincy est arrivée depuis trois jours, et déjà elle a fait une assez vive impression sur Frédéric. Je voulais lui laisser ignorer qu'elle dût venir, afin de le surprendre, et j'ai réussi. Aussitôt qu'Adèle fut arrivée, je la conduisis dans le pavillon que baigne la rivière, et je fis appeler Frédéric; il accourut; mais, voyant Adèle près de moi, un cri lui échappe, et la plus vive rougeur couvre son visage; il s'approche pourtant, mais avec embarras, et son regard craintif et curieux semblait lui dire: Etes-vous celle que j'attends? Adèle, par un souris malin, allait achever de le déconcerter, lorsque j'ai dit en souriant: "Vous êtes surpris, Frédéric, de me trouver avec une pareille compagne? -- Oui, m'a-t-il répondu en la regardant, j'ignorais qu'on pût être aussi belle." Ce compliment flatteur, et qui, dans la bouche de Frédéric, avait si peu l'air d'en être un, a changé aussitôt les dispositions d'Adèle; elle lui a jeté un coup-d'oeil obligeant, en lui faisant signe de s'asseoir auprès d'elle; il a obéi avec vivacité, et a commencé une conversation qui ne ressemble guère, ou je suis bien trompée, à celle que cette jeune personne entend tous les jours; aussi répondait-elle fort peu; mais son silence même enchantait Frédéric: il lui a paru une preuve de modestie et de timidité, et c'est ce qui lui plaît par-dessus tout dans une jeune personne. Adèle, de son côté, me paraît très-disposée en sa faveur. L'admiration qu'elle lui inspire la flatte, l'agrément de ses discours l'attire, et le feu de son imagination l'amuse. D'ailleurs la figure de Frédéric est charmante; s'il n'a pas ce qu'on appelle de la tournure, il a de la grâce, de l'adresse et de l'agilité: tout cela peut bien faire impression sur un coeur de seize ans. Depuis un an que je n'avais vu Adèle, elle est singulièrement embellie; ses yeux sont noirs, vifs et brillans; sa brune chevelure tombe en anneaux sur un cou éblouissant; je n'ai point vu de plus belles dents ni des lèvres si vermeilles, et, sans être amant ni poète, je dirai que la rose humide des larmes de l'aurore n'a ni la fraîcheur ni l'éclat de ses joues; son teint est une fleur, son ensemble est une Grâce. Il est impossible, en la voyant, de ne pas être frappé d'admiration; aussi Frédéric la quitte-t-il le moins qu'il peut. Vient-il dans le salon, c'est toujours elle qu'il regarde, c'est toujours à elle qu'il s'adresse. Il a laissé bien loin toutes mes leçons de politesse, et le sentiment qui l'inspire lui en a plus appris en une heure que tous mes conseils depuis trois mois. A la promenade, il est toujours empressé d'offrir son bras à Adèle, de la soutenir si elle saute un ruisseau, de ramasser un gant quand il tombe, car c'est un moyen de toucher sa main, et cette main est si blanche et si douce! Je ne sais si je me trompe, Elise, mais il me semble que ce gant tombe bien souvent.

Ce matin, Adèle examinait un portrait de Zeuxis qui est dans le salon. "Cela est singulier, a-t-elle dit, de quelque côté que je me mette, je vois toujours les yeux de Zeuxis qui me regardent. -- Je le crois bien, a vivement répondu Frédéric, ne cherchent-ils pas la plus belle?" Tu vois, mon amie, comment le plus léger mouvement de préférence forme promptement un jeune homme, et j'espère que désormais tu ne seras plus inquiète de son amitié pour moi. Ce mot amitié est même trop fort pour ce que je lui inspire; car, dans mes idées, l'amour même ne devrait pas faire négliger l'amitié, et je ne puis me dissimuler que je suis tout-à-fait oubliée. Un seul mot d'Adèle, oui, un seul mot, j'en suis sûre, ferait bientôt enfreindre cette promesse, jurée si solennellement, de ne jamais nous quitter. En vérité, Elise, je me blâme de la disposition que j'avais à m'attacher à Frédéric. Quand une fois le sort est fixé comme le mien, aucune circonstance ne pouvant changer les sentimens qu'on éprouve, ils restent toujours les mêmes; mais lui, dans l'âge des passions, pouvant être entraîné, subjugué par elles, peut-on compter de sa part sur un sentiment durable! Non, l'amitié serait bientôt sacrifiée, et j'en ferais seule tous les frais. Malheur à moi, alors! car, nous le savons, mon Elise, ce sentiment exige tout ce qu'il donne. Puissé-je voir Frédéric heureux! Mais tranquillise-toi, cousine, il n'a pas besoin de moi pour l'être. Adieu.

LETTRE XV.

CLAIRE A ELISE.

Si je ne t'ai pas écrit depuis près de quinze jours, ma tendre amie, c'est que j'ai été malade. En finissant ma dernière lettre, je me sentais oppressée, triste, sans savoir pourquoi, et faisant une très-maussade compagnie à la vive et brillante Adèle. Je remettais chaque jour à t'écrire, à cause de l'abattement qui m'accablait; enfin la fièvre m'a prise. J'ai craint que le dérangement de ma santé ne nuisît à ma fille, j'ai voulu la sevrer. Le médecin, tout en convenant que je faisais bien pour elle, m'a objecté que j'avais tort pour moi, parce que dans un moment où les humeurs étaient en mouvement, le lait pouvait passer dans le sang et causer une révolution fâcheuse. Mon mari a vivement appuyé cet avis: j'ai persisté dans le mien. A la fin, il s'est emporté, et m'a dit qu'il voyait bien que je ne me souciais ni de son repos ni de son bonheur, puisque je faisais si peu de cas de ma vie; qu'au surplus il me défendait de sevrer tout à coup. Je tenais ma fille entre mes bras, je me suis approchée de lui, et la mettant dans les siens: "Cet enfant est à vous, mon ami, lui ai-je dit, et vos droits sur elle sont aussi puissans que les miens; mais oubliez-vous qu'en lui donnant la vie nous prîmes l'engagement sacré de lui sacrifier la nôtre? et si nous la perdons, croyez-vous pouvoir oublier que vous en serez la cause, ni m'en consoler jamais? Par pitié pour moi, pour vous-même, souvenez-vous que devant l'intérêt de nos enfans le nôtre doit être compté pour rien." Il m'a rendu ma fille. "Claire, m'a-t-il dit, vous êtes libre: malheur à qui pourrait vous résister!" J'ai promis à M. d'Albe de le dédommager de sa condescendance, en usant de tous les ménagemens possibles, et c'est ce que j'ai fait: aussi ma santé va-t-elle mieux, et j'espère avant peu de jours être tout-à-fait rétablie. Adèle me disait ce matin: "Je vois bien, madame d'Albe, à quel point je suis loin de pouvoir faire encore une bonne mère; j'ai été effrayée l'autre jour des devoirs que vous vous êtes imposés envers vos enfans. Quoi! vous croyez leur devoir le sacrifice de votre existence! J'ai été si surprise quand vous l'avez dit, que j'ai été tentée de vous croire folle.... -- Folle! s'est écrié Frédéric; dites sublime, Mademoiselle. -- Vous ne le croiriez pas, mon jeune ami, a interrompu M. d'Albe; mais dans le monde ces deux mots sont presque synonymes; vous y verrez taxé de bizarre et d'esprit systématique celui dont l'âme élevée dédaigne de copier les copies qui l'entourent."

Cela est bien vrai, mon Elise! cette injustice est une suite de ce petit esprit du monde, qui tend toujours à rabaisser les autres pour les mettre à son niveau. Je me rappelle que dans ces assemblées insipides où l'oisiveté enfante la médisance, et où la futilité parvient à tout dessécher, j'ai souvent pensé que ce sot usage de s'asseoir en rond pour faire la conversation était la cause de tous nos torts et la source de toutes nos sottises... Mais je sens ma tête trop faible pour en écrire davantage. Adieu, mon ange.

LETTRE XVI.

CLAIRE A ELISE.