Chapter 2
Combien j'aime mon mari, Elise! combien je suis touchée du plaisir qu'il trouve à faire le bien! Toute son ambition est d'entreprendre des actions louables, comme son bonheur est d'y réussir. Il aime tendrement Frédéric, parce qu'il voit en lui un heureux à faire. Ce jeune homme, il est vrai, est bien intéressant. Il a toujours habité les Cévennes, et le séjour des montagnes a donné autant de souplesse et d'agilité à son corps, que d'originalité à son esprit et de candeur à son caractère. Il ignore jusqu'aux moindres usages. Si nous sommes à une porte, et qu'il soit pressé, il passe le premier. A table, s'il a faim, il prend ce qu'il desire, sans attendre qu'on lui en offre. Il interroge librement sur tout ce qu'il veut savoir, et ses questions seraient même souvent indiscrètes, s'il n'était pas clair qu'il ne les fait que parce qu'il ignore qu'on ne doit pas tout dire. Pour moi, j'aime ce caractère neuf qui se montre sans voile et sans détour; cette franchise crue qui fait manquer de politesse, et jamais de complaisance, parce que le plaisir d'autrui est un besoin pour lui. En voyant un desir si vrai d'obliger tout ce qui l'entoure, une reconnaissance si vive pour mon mari, je souris de ses naïvetés, et je m'attendris sur son bon coeur. Je n'ai point encore vu une physionomie plus expressive; ses moindres sensations s'y peignent comme dans une glace. Je suis sûre qu'il en est encore à savoir qu'on peut mentir. Pauvre jeune homme! si on le jetait ainsi dans le monde, à dix-neuf ans, sans guide, sans ami, avec cette disposition à tout croire et ce besoin de tout dire, que deviendrait-il? Mon mari lui servira sans doute de soutien; mais sais-tu que M. d'Albe exige presque que je lui en serve aussi? "Je suis un peu brusque, me disait-il ce matin, et la bonté de mon coeur ne rassure pas toujours sur la rudesse de mes manières. Frédéric aura besoin de conseils. Une femme s'entend mieux à les donner; et puis votre âge vous y autorise: trois ans de plus entre vous font beaucoup. D'ailleurs vous êtes mère de famille, et ce titre inspire le respect." J'ai promis à mon mari de faire ce qu'il voudrait. Ainsi, Elise, me voilà érigée en grave précepteur d'un jeune homme de dix-neuf ans. N'es-tu pas tout émerveillée de ma nouvelle dignité? Mais, pour revenir aux choses plus à ma portée, je te dirai que ma fille a commencé hier à marcher. Elle s'est tenue seule pendant quelques minutes. J'étais fière de ses mouvemens: il me semblait que c'était moi qui les avais créés. Pour Adolphe, il est toujours avec les ouvriers. Il examine les mécaniques, n'est content que lorsqu'il les comprend, les imite quelquefois, et les brise plus souvent, saute au cou de son père quand celui-ci le gronde, et se fait aimer de chacun en faisant enrager tout le monde. Il plaît beaucoup à Frédéric, mais ma fille n'a pas tant de bonheur: je lui demandais s'il ne la trouvait pas charmante, s'il n'avait pas de plaisir à baiser sa peau douce et fraîche. "Non, m'a-t-il répondu naïvement, elle est laide, et elle sent le lait aigre."
Adieu, mon Elise, je me fie à ton amitié pour rapprocher ces jours charmans que nous devons passer ici. Je sais que l'état d'une veuve qui a le bien de ses enfans à conserver, demande beaucoup de sacrifices; mais, si le plaisir d'être ensemble est un aiguillon pour ton indolence, il doit nécessairement accélérer tes affaires. Mon ange, M. d'Albe me disait ce matin que si l'établissement de sa manufacture et l'instruction de Frédéric ne nécessitaient pas impérieusement sa présence, il quitterait femme et enfans pendant trois mois, pour aller expédier tes affaires, et te ramener ici trois mois plus tôt. Excellent homme! il ne voit de bonheur que dans celui qu'il donne aux autres, et je sens que son exemple me rend meilleure. Adieu, cousine.
LETTRE VI.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin, comme nous déjeûnions, Frédéric est accouru tout essoufflé. Il venait de jouer avec mon fils; mais, prenant tout-à-coup un air grave, il a prié mon mari de vouloir bien, dès aujourd'hui, lui donner les premières instructions relatives à l'emploi qu'il lui destine dans sa manufacture. Ce passage subit de l'enfance à la raison m'a paru si plaisant, que je me suis mise à rire immodérément. Frédéric m'a regardée avec surprise. "Ma cousine, m'a-t-il dit, si j'ai tort, reprenez-moi; mais il est mal de se moquer. -- Frédéric a raison, a repris mon mari; vous êtes trop bonne pour être moqueuse, Claire; mais vos ris inattendus, qui contrastent avec votre caractère habituel, vous en donnent souvent l'air. C'est là votre seul défaut; et ce défaut est grave, parce qu'il fait autant de mal aux autres que s'ils étaient réellement les objets de votre raillerie." Ce reproche m'a touchée. J'ai tendrement embrassé mon mari, en l'assurant qu'il ne me reprocherait pas deux fois un tort qui l'afflige. Il m'a serrée dans ses bras. J'ai vu des larmes dans les yeux de Frédéric: cela m'a émue. Je lui ai tendu la main en lui demandant pardon; il l'a saisie avec vivacité, il l'a baisée, j'ai senti ses pleurs.... En vérité, Elise, ce n'était pas là un mouvement de politesse. M. d'Albe a souri. "Pauvre enfant, m'a-t-il dit, comment se défendre de l'aimer, si naïf et si caressant! Allons, ma Claire, pour cimenter votre paix, menez-le promener vers ces forêts qui dominent la Loire. Il retrouvera là un site de son pays. D'ailleurs il faut bien qu'il connaisse le séjour qu'il doit habiter. Pour aujourd'hui j'ai des lettres à écrire. Nous travaillerons demain, jeune homme."
Je suis partie avec mes enfans. Frédéric portait ma fille, quoiqu'elle sentît le lait aigre. Arrivés dans la forêt, nous avons causé. Causé n'est pas le mot, car il a parlé seul. Le lieu qu'il voyait, en lui rappelant sa patrie, lui a inspiré une sorte d'enthousiasme. J'ai été surprise que les grandes idées lui fussent aussi familières, et de l'éloquence avec laquelle il les exprimait. Il semblait s'élever avec elles. Je n'avais point vu encore autant de feu dans son regard. Ensuite, revenant à d'autres sujets, j'ai reconnu qu'il avait une instruction solide, et une aptitude singulière à toutes les sciences. Je crains que l'état qu'on lui destine ne lui plaise ni ne lui convienne. Une chose purement mécanique, une surveillance exacte, des calculs arides, doivent nécessairement lui devenir insupportables ou éteindre son imagination, et cela serait bien dommage. Je crois, Elise, que je m'accoutumerai à la société de Frédéric. C'est un caractère neuf, qui n'a point été émoussé encore par le frottement des usages. Aussi présente-t-il toute la piquante originalité de la nature. On y retrouve ces touches larges et vigoureuses dont l'homme dut être formé en sortant des mains de la Divinité; on y pressent ces nobles et grandes passions qui peuvent égarer sans doute, mais qui, seules, élèvent à la gloire et à la vertu. Loin de lui ces petits caractères sans vie et sans couleur, qui ne savent agir et penser que comme les autres, dont les yeux délicats sont blessés par un contraste, et qui, dans la petite sphère où ils se remuent, ne sont pas même capables d'une grande faute.
LETTRE VII.
CLAIRE A ELISE.
J'aurais été bien surprise si l'éloge très-mérité que j'ai fait de Frédéric ne m'eût attiré le reproche d'enthousiaste de la part de ma très-judicieuse amie; car je ne puis dire les choses telles que je les vois, ni les exprimer comme je les sens, que sa censure ne vienne aussitôt mettre le véto sur mes jugemens. Il se peut, mon Elise, que je n'aie vu encore que le côté favorable du caractère de Frédéric; et, pour ne lui avoir pas trouvé de défauts, je ne prétends pas affirmer qu'il en soit exempt; mais je veux, par récit suivant, te prouver qu'il n'y a du moins aucun intérêt personnel dans ma manière de le juger.
Hier, nous nous promenions ensemble assez loin de la maison. Tout à coup Adolphe lui demande étourdiment: "Mon cousin, qui aimes-tu mieux, mon papa ou maman?" Je t'assure que c'est sans hésiter qu'il a donné la préférence à mon mari. Adolphe a voulu en savoir la raison. "Ta maman est beaucoup plus aimable, a-t-il répondu; mais je crois ton papa meilleur, et, à mes yeux, un simple mouvement de bonté l'emporte sur toutes les grâces de l'esprit. -- Eh bien! mon cousin, tu dis comme maman: elle ne m'embrasse qu'une fois quand j'ai bien étudié, et me caresse long-temps quand j'ai fait plaisir à quelqu'un, parce qu'elle dit que je ressemblerai à mon papa...." Frédéric m'a regardée d'un air que je ne saurais trop définir, puis, mettant la main sur son coeur: "C'est singulier, a-t-il dit à part soi, cela m'a porté là." Alors, sans ajouter un mot, ni me faire une excuse, il m'a quittée, et s'en est allé tout seul à la maison. A dîner, je l'ai plaisanté sur son peu de civilité, et j'ai prié M. d'Albe de le gronder de me laisser ainsi seule sur les grands chemins. "Auriez-vous eu peur? a interrompu Frédéric: il fallait me le dire, je serais resté; mais je croyais que vous aviez l'habitude de vous promener seule. -- Il est vrai, ai-je répondu; mais votre procédé doit me faire croire que je vous ennuie, et voilà ce qu'il ne fallait pas me laisser voir. -Vous auriez tort de le penser; j'éprouvais, au contraire, en vous écoutant, une sensation agréable, mais qui me faisait mal; c'est pourquoi je vous ai quittée." M. d'Albe a souri. "Vous aimez donc beaucoup ma femme, Frédéric? lui a-t-il dit. -- Beaucoup? non. -- La quitteriez-vous sans regret? -- Elle me plaît: mais je crois qu'au bout de peu de jours je n'y penserais plus. -- Et moi, mon ami? -- Vous! s'est-il écrié en se levant, et courant se jeter dans ses bras, je ne m'en consolerais jamais. -- C'est bien, c'est bien, mon Frédéric, lui a dit M. d'Albe tout ému; mais je veux pourtant qu'on aime ma Claire comme moi-même. - Non, mon père, a repris l'autre en me regardant, je ne le pourrais pas."
Tu vois, Elise, que je suis un objet très-secondaire dans les affections de Frédéric. Cela doit être: je ne lui pardonnerais pas d'aimer un autre à l'égal de son bienfaiteur. Je crains de t'ennuyer en te parlant sans cesse de ce jeune homme. Cependant il me semble que c'est un sujet aussi neuf qu'intéressant. Je l'étudie avec cette curiosité qu'on porte à tout ce qui sort des mains de la nature. Sa conversation n'est point brillante d'un esprit d'emprunt; elle est riche de son propre fonds. Elle a surtout le mérite, inconnu de nos jours, de sortir de ses lèvres telle que la pensée la conçoit. La vérité n'est pas au fond du puits, mon Elise: elle est dans le coeur de Frédéric.
Cette après-midi nous étions seuls, je tenais ma fille sur mes genoux, et je cherchais à lui faire répéter mon nom. Ce titre de mère m'a rappelé ce qui s'était dit la veille, et j'ai demandé à Frédéric pourquoi il donnait le nom de père à M. d'Albe. "Parce que j'ai perdu le mien, a-t-il répondu, et que sa bonté m'en tient lieu. -- Mais votre mère est morte aussi, il faut que je devienne la vôtre. -- Vous? Oh! non. -- Pourquoi donc? -- Je me souviens de ma mère, et ce que je sentais pour elle ne ressemblait en rien à ce que vous m'inspirez. -- Vous l'aimiez bien davantage? -- Je l'aimais tout autrement; j'étais parfaitement libre avec elle: au lieu que votre regard m'embarrasse quelquefois. Je l'embrassais sans cesse.... - Vous ne m'embrasseriez donc pas? -- Non: vous êtes beaucoup trop jolie. -- Est-ce une raison? -- C'est au moins une différence. J'embrassais ma mère sans penser à sa figure; mais auprès de vous je ne verrais que cela." Peut-être me blâmeras-tu, Elise, de badiner ainsi avec lui; mais je ne puis m'en empêcher: sa conversation me divertit, et m'inspire une gaieté qui ne m'est pas naturelle; d'ailleurs mes plaisanteries amusent M. d'Albe, et souvent il les excite. Cependant, ne crois pas pour cela que j'aie mis de côté mes fonctions moralistes; je donne souvent des avis à Frédéric, qu'il écoute avec docilité et dont il profite; et je sens qu'outre le plaisir qu'éprouve M. d'Albe à me voir occupée de son élève, j'en trouverai moi-même un bien réel à éclairer son esprit sans nuire à son naturel, et à le guider dans le monde en lui conservant sa franchise.
Non, mon Elise, je n'irai point passer l'hiver à Paris. Si tu y étais, peut-être aurais-je hésité, et j'aurais eu tort; car mon mari, tout entier aux soins de son établissement, ferait un bien grand sacrifice en s'en éloignant. Frédéric nous sera d'une grande ressource pour les longues soirées; il a une très-jolie voix, il ne manque que de méthode. Je fais venir plusieurs partitions italiennes. Quel dommage que tu ne sois pas ici! Avec trois voix il n'y a guère de morceaux qu'on ne puisse exécuter, et nous aurions mis notre bon vieux ami dans l'Elysée.
LETTRE VIII.
CLAIRE A ELISE.
Cela t'amuse donc beaucoup que je te parle de Frédéric? et par une espèce de contradiction je n'ai presque rien à t'en dire aujourd'hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois guère qu'aux heures des repas; encore, pendant tout ce temps, s'occupe-t-il à causer avec mon mari de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils vont faire. Je suis même plus habituellement seule qu'avant son arrivée, parce que M. d'Albe, se plaisant beaucoup avec lui, sent moins le besoin de ma société. Pendant les premiers jours cela m'a attristée. Pour être avec eux, j'avais rompu le cours de mes occupations ordinaires, et je ne savais plus le reprendre; il me semblait toujours que j'attendais quelqu'un, et l'habitude de la société désenchantait jusqu'à mes promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines, mon amie; il suffit de s'accoutumer à une chose, pour qu'elle nous devienne nécessaire; et par cela seul que nous l'avons eue hier, nous la voulons encore aujourd'hui. Je crois qu'il y a dans nous une inclination à la paresse, qui est le plus fort de nos penchans; et s'il y a si peu d'hommes vertueux, c'est moins par indifférence pour la vertu que parce qu'elle tend toujours à agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme elle sait récompenser ceux dont le courage s'élève jusqu'à elle! si les premiers instans sont rudes, comme la suite dédommage des sacrifices qu'on lui fait! Plus on l'exerce, plus elle devient chère: c'est comme deux amis qui s'aiment mieux à mesure qu'ils se connaissent davantage. Il est aussi un art de la rendre facile, et ce n'est pas à Paris qu'il se trouve. Du fond de nos hôtels dorés, qu'il est difficile d'apercevoir la misère qui gémit dans les greniers! Si la bienfaisance nous soulève de nos fauteuils, combien d'obstacles nous y replongent! Au milieu de cette foule de malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment distinguer le fourbe de l'infortuné? On commence par se fier à la physionomie; mais bientôt revenu de cet indice trompeur, pour avoir été dupe de fausses larmes, on finit par ne plus croire aux vraies. Que de démarches, de perquisitions, ne faut-il pas pour être sûr de ne secourir que les vrais malheureux! En voyant leur nombre infini, combien l'âme est tristement oppressée de ne pouvoir en soulager qu'une si faible partie! et malgré le bien qu'on a fait, l'image de celui qu'on n'a pu faire vient troubler notre satisfaction. Mais à la campagne, où notre entourage est plus borné et plus près de nous, on ne court risque, ni de se tromper, ni de ne pouvoir tout faire: si le but est moins grand, du moins laisse-t-il l'espoir de l'atteindre. Ah! si chacun se chargeait ainsi d'embellir son petit horizon, la misère disparaîtrait de dessus la terre, l'inégalité des fortunes s'éteindrait sans efforts et sans secousses, et la charité serait le noeud céleste qui unirait tous les hommes ensemble!
LETTRE IX.
CLAIRE A ELISE.
Tu connais le goût de M. d'Albe pour les nouvelles politiques. Frédéric le partage. Un sujet qui embrasse le bonheur des nations entières lui paraît le plus intéressant de tous: aussi chaque soir, quand les gazettes et les journaux arrivent, M. d'Albe se hâte d'appeler son ami pour les lire et les discuter avec lui. Comme cette occupation dure toujours près d'une heure, je profite assez souvent de ce moment pour me retirer dans ma chambre, soit pour écrire ou pour être avec mes enfans. Durant les premiers jours, Frédéric me demandait où j'allais, et voulait que je fusse présente à la lecture. A la fin, voyant qu'elle était toujours pour moi le signal de ma retraite, il m'a grondée de mon indifférence sur les nouvelles publiques, et a prétendu que c'était un tort. Je lui ai répondu que je ne donnais ce nom qu'aux choses d'où il résultait quelque mal pour les autres; qu'ainsi je ne pouvais pas me reprocher comme tel le peu d'intérêt que je prenais aux événemens politiques. "Moi, faible atome perdu dans la foule des êtres qui habitent cette vaste contrée, ai-je ajouté, que peut-il résulter du plus ou moins de vivacité que je mettrai à ce qui la regarde? Frédéric, le bien qu'une femme peut faire à son pays n'est pas de s'occuper de ce qui s'y passe, ni de donner son avis sur ce qu'on y fait, mais d'y exercer le plus de vertus qu'elle peut. -- Claire a raison, a interrompu M. d'Albe; une femme, en se consacrant à l'éducation de ses enfans et aux soins domestiques, en donnant à tout ce qui l'entoure l'exemple des bonnes moeurs et du travail, remplit la tâche que la patrie lui impose: que chacune se contente de faire ainsi le bien en détail, et de cette multitude de bonnes choses naîtra un bel ensemble. C'est aux hommes qu'appartiennent les grandes et vastes conceptions; c'est à eux à créer le gouvernement et les lois: c'est aux femmes à leur en faciliter l'exécution, en se bornant strictement aux soins qui sont de leur ressort. Leur tâche est facile; car, quel que soit l'ordre des choses, pourvu qu'il soit basé sur la vertu et la justice, elles sont sûres de concourir à sa durée, en ne sortant jamais du cercle que la nature a tracé autour d'elles; car, pour qu'un tout marche bien, il faut que chaque partie reste à sa place."
Elise, je recueille bien le fruit d'avoir rempli mon devoir en accompagnant M. d'Albe ici. Je m'y sens plus heureuse que je ne l'ai jamais été; je n'éprouve plus ces momens de tristesse et de dégoût dont tu t'inquiétais quelquefois. Sans doute c'était le monde qui m'inspirait cet ennui profond, dont la vue de la nature m'a guérie. Mon amie, rien ne peut me convenir davantage que la vie de la campagne, au milieu d'une nombreuse famille. Outre l'air de ressemblance avec les moeurs antiques et patriarcales, que je compte bien pour quelque chose, c'est là seulement qu'on peut retrouver cette bienveillance douce et universelle que tu m'accusais de ne point avoir, et dont les nombreuses réunions d'hommes ont dû nécessairement faire perdre l'usage. Quand on n'a avec ses semblables que des relations utiles, telles que le bien qu'on peut leur faire, et les services qu'ils peuvent nous rendre, une figure étrangère annonce toujours un plaisir, et le coeur s'ouvre pour la recevoir; mais lorsque, dans la société, on se voit entouré d'une foule d'oisifs qui viennent nous accabler de leur inutilité, qui, loin d'apprendre à bien employer le temps, forcent à en faire un mauvais usage, il faut, si on ne leur ressemble pas, être avec eux ou froide ou fausse: et c'est ainsi que la bienveillance s'éteint dans le grand monde, comme l'hospitalité dans les grandes villes.
LETTRE X.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin on est venu m'éveiller, avant cinq heures, pour aller voir la bonne mère Françoise, qui avait une attaque d'apoplexie. J'ai fait appeler sur-le-champ le chirurgien de la maison, et nous avons été ensemble porter des secours à cette pauvre femme. Peu à peu les symptômes sont devenus moins alarmans, elle a repris connaissance; et son premier mouvement, en me voyant auprès de son lit, a été de remercier le ciel de lui avoir rendu une vie à laquelle sa bonne maîtresse s'intéressait. Nous avons vu qu'une des causes de son accident venait d'avoir négligé la plaie de sa jambe; et comme le chirurgien la blessait en y touchant, j'ai voulu la nettoyer moi-même. Pendant que j'en étais occupée, j'ai entendu une exclamation; et, levant la tête, j'ai vu Frédéric... Frédéric en extase: il revenait de la promenade, et voyant du monde devant la chaumière, il y était entré. Depuis un moment il était là; il contemplait, non plus sa cousine, m'a-t-il dit, non plus une femme belle autant qu'aimable, mais un ange! -- J'ai rougi, et de ce qu'il m'a dit, et du ton qu'il y a mis, et peut-être aussi du désordre de ma toilette; car, dans mon empressement à me rendre chez Françoise, je n'avais eu que le temps de passer un jupon et de jeter un châle sur mes épaules; mes cheveux étaient épars, mon cou et mes bras nus. J'ai prié Frédéric de se retirer; il a obéi, et je ne l'ai pas revu de toute la matinée. Une heure avant le dîner, comme j'attendais du monde, je suis descendue très-parée, parce que je sais que cela plaît à M. d'Albe; aussi m'a-t-il trouvée très à son gré; et, s'adressant à Frédéric: "N'est-ce pas, mon ami, que cette robe sied bien à ma femme, et qu'elle est charmante avec? -- Elle n'est que jolie, a répondu celui-ci, je l'ai vue céleste ce matin." M. d'Albe a demandé l'explication de ces mots: Frédéric l'a donnée avec feu et enthousiasme. "Mon jeune ami, lui a dit mon mari, quand vous connaîtrez mieux ma Claire, vous parlerez plus simplement de ce qu'elle a fait aujourd'hui: s'étonne-t-on de ce qu'on voit tous les jours? Frédéric, contemplez bien cette femme: parée de tous les charmes de la beauté, dans tout l'éclat de la jeunesse, elle s'est retirée à la campagne, seule avec un mari qui pourrait être son aïeul, occupée de ses enfans, ne songeant qu'à les rendre heureux par sa douceur et sa tendresse, et répandant sur tout un village son active bienfaisance: voilà quelle est ma compagne! qu'elle soit votre amie, mon fils: parlez-lui avec confiance; recueillez dans son âme de quoi perfectionner la vôtre; elle n'aime pas la vertu mieux que moi, mais elle sait la rendre plus aimable." Pendant ce discours, Frédéric était tombé dans une profonde rêverie. Mon mari ayant été appelé par un ouvrier, je suis restée seule avec Frédéric; je me suis approchée de lui: "A quoi pensez-vous donc? lui ai-je demandé." Il a tressailli, et prenant mes deux mains en me regardant fixement, il a dit: "Dans les premiers beaux jours de ma jeunesse, aussitôt que l'idée du bonheur eut fait palpiter mon sein, je me créai l'image d'une femme telle qu'il la fallait à mon coeur. Cette chimère enchanteresse m'accompagnait partout; je n'en trouvais le modèle nulle part, mais je viens de la reconnaître dans celle que votre mari a peinte; il n'y manque qu'un trait: celle dont je me forgeais l'idée ne pouvait être heureuse qu'avec moi. - Que dites-vous, Frédéric? me suis-je écriée vivement. -- Je vous raconte mon erreur, a-t-il répondu avec tranquillité; j'avais cru jusqu'à présent qu'il ne pouvait y avoir qu'une femme comme vous; sans doute je me suis trompé, car j'ai besoin d'en trouver une qui vous ressemble." Tu vois, Elise, que la fin de son discours a dû éloigner tout-à-fait les idées que le commencement avait pu faire naître. Puissé-je, ô mon amie! lui aider à découvrir celle qu'il attend! celle qu'il desire! elle sera heureuse, bien heureuse; car Frédéric saura aimer.