Clair de terre

Part 3

Chapter 31,431 wordsPublic domain

Si seulement il faisait du soleil cette nuit Si dans le fond de l'Opéra deux seins miroitants et clairs Composaient pour le mot amour la plus merveilleuse lettrine vivante Si le pavé de bois s'entr'ouvrait sur la cime des montagnes Si l'hermine regardait d'un air suppliant Le prêtre à bandeaux rouges Qui revient du bagne en comptant les voitures fermées Si l'écho luxueux des rivières que je tourmente Ne jetait que mon corps aux herbes de Paris Que ne grêle-t-il à l'intérieur des magasins de bijouterie Au moins le printemps ne me ferait plus peur Si seulement j'étais une racine de l'arbre du ciel Enfin le bien dans la canne à sucre de l'air Si l'on faisait la courte échelle aux femmes Que vois-tu belle silencieuse Sous l'arc de triomphe du Carrousel Si le plaisir dirigeait sous l'aspect d'une passante éternelle Les Chambres n'étant plus sillonnées que par l'œillade violette des promenoirs Que ne donnerais-je pour qu'un bras de la Seine se glissât sous le matin Qui est de toute façon perdu Je ne suis pas résigné non plus aux salles caressantes Où sonne le téléphone des amendes du soir En partant j'ai mis le feu à une mèche de cheveux qui est celle d'une bombe Et la mèche de cheveux creuse un tunnel sous Paris Si seulement mon train entrait dans ce tunnel

LÉGION ÉTRANGÈRE

Non je ne ferai pas l'éther dans la revue future Où les décors plantés dans la mer En pleine aurore boréale Comme toujours Le pommier reprendra son bien Je n'ai garde de confondre le baguier de la mer Et l'arcade sourcilière de Dieu Je ne suis pas seul en moi-même Pas plus seul que le gui sur l'arbre de moi-même Je respire les nids et je touche aux petits des étoiles En tant que personnage de la revue éternelle Mes sabots de feu ne font pas grand bruit Sur le parquet céleste Du ciel blanc qui fait la roue aux pieds de Junon Tombent les ramoneurs de l'orage Je pique les coursiers de mes sens Les uns sont montés par de belles amazones Les autres se cabrent au bord de précipices vermeils Il y a une loge en dehors des coulisses Une loge où la psyché redresse les branches qui plient Sous trop de fruits de bouches encore vertes L'immense tremblement des cils est dans le lustre On tire le canon tout près On emporte la statue du soleil sur un camion Ma jeunesse prend part à une retraite aux flambeaux Dans une île du Pacifique Elle monte entre les fusées de ce dauphin Immortelles de ma vie Fiancées du jour qui n'hésite plus

MÉTÉORE

_À Louis de Gonzague FRICK_

C'est l'harmonie qui est à l'appareil Le cyclone reste en suspens sur le fleuve Comme deux paupières de vautour Voyez l'étamine de mes mains dans laquelle il y a une ville de l'extrême-orient Les myosotis géants les pousse-pousse d'amour Le carnaval des tempêtes part d'ici Je me tiens debout sur l'avant-dernier char J'espère que vous le baiser Vous paraîtrez Même en camisole de force La lueur qui pêche les cœurs dans ses filets Me demande l'heure Je réponds le temps de pêcher pour toi Pour moi celui d'agiter les mouchoirs et de tordre les poignets L'usine aux cheveux de trèfle L'usine où se plaignent les grandes rames à vif Redouble de foi quand je passe Les mains dans mes poches de grisou blanc et rose Je promets et ne suis pas capable de tenir L'atmosphère me demande conseil inutilement Le long des fils télégraphiques je fais mon apparition en robe fendue Sur ma tête se posent des pieds d'oiseaux si fins Que je ne bouge que pour les faire lever Je vis parquée dans les forêts D'où les nuages galants me font rarement sortir Misérable je fuis sur un quai parmi les caisses

LIGNE BRISÉE

_À Raymond ROUSSEL_

Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel Nous les pavés de l'amour tous les signaux interrompus Qui personnifions les grâces de ce poème Rien ne nous exprime au-delà de la mort À cette heure où la nuit pour sortir met ses bottines vernies Nous prenons le temps comme il vient Comme un mur mitoyen à celui de nos prisons Les araignées font entrer le bateau dans la rade Il n'y a qu'à toucher il n'y a rien à voir Plus tard vous apprendrez qui nous sommes Nos travaux sont encore bien défendus Mais c'est l'aube de la dernière côte le temps se gâte Bientôt nous porterons ailleurs notre luxe embarrassant Nous porterons ailleurs le luxe de la peste Nous un peu de gelée blanche sur les fagots humains Et c'est tout L'eau-de-vie panse les blessures dans un caveau par le soupirail duquel on aperçoit une route bordée de grandes patiences vides Ne demandez pas où vous êtes Nous le pain sec et l'eau dans les prisons du ciel Le jeu de cartes à la belle étoile Nous soulevons à peine un coin du voile Le raccommodeur de faïence travaille sur une échelle Il paraît jeune en dépit de la concession Nous portons son deuil en jaune Le pacte n'est pas encore signé Les sœurs de charité provoquent À l'horizon des fuites Peut-être pallions-nous à la fois le mal et le bien C'est ainsi que la volonté des rêves se fait Gens qui pourriez Nos rigueurs se perdent dans le regret des émiettements Nous sommes les vedettes de la séduction plus terrible Le croc du chiffonnier Matin sur les hardes fleuries Nous jette à la fureur des trésors aux dents longues N'ajoutez rien à la honte de votre propre pardon C'est assez que d'armer pour une fin sans fond Vos yeux de ces larmes ridicules qui nous soulagent Le ventre des mots est doré ce soir et rien n'est plus en vain

TOURNESOL

_À Pierre REVERDY_

La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l'été Marchait sur la pointe des pieds Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels Que seule a respirés la marraine de Dieu Les torpeurs se déployaient comme la buée Au Chien qui fume Où venaient d’entrer le pour et le contre La jeune femme ne pouvait être vue d’eux que mal et de biais Avais-je affaire à l’ambassadrice du salpêtre Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée Le bal des innocents battait son plein Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers La dame sans ombre s’agenouilla sur le Pont-au-Change Rue Gît-le-Cœur les timbres n’étaient plus les mêmes Les promesses des nuits étaient enfin tenues Les pigeons voyageurs les baisers de secours Se joignaient aux seins de la belle inconnue Dardés sous le crêpe des significations parfaites Une ferme prospérait en plein Paris Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants Des survenants qu'on sait plus dévoués que les revenants Les uns comme cette femme ont l'air de nager Et dans l'amour il entre un peu de leur substance Elle les intériorise Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendre Un soir près la statue d'Étienne Marcel M'a jeté un coup d'oeil d'intelligence André Breton a-t-il dit passe

LE SOLEIL EN LAISSE

_À Pablo PICASSO_

Le grand frigorifique blanc dans la nuit des temps Qui distribue les frissons à la ville Chante pour lui seul Et le fond de sa chanson ressemble à la nuit Qui fait bien ce qu'elle fait et pleure de le savoir Une nuit où j'étais de quart sur un volcan J'ouvris sans bruit la porte d'une cabine et me jetai aux pieds de la lenteur Tant je la trouvai belle et prête à m'obéir Ce n'était qu'un rayon de la roue voilée Au passage des morts elle s'appuyait sur moi Jamais les vins braisés ne nous éclairèrent Mon amie était trop loin des aurores qui font cercle autour d'une lampe arctique Au temps de ma millième jeunesse J'ai charmé cette torpille qui brille Nous regardons l'incroyable et nous y croyons malgré nous Comme je pris un jour la femme que j'aimais Nous rendons les lumières heureuses Elles se piquent à la cuisse devant moi Posséder est un trèfle auquel j'ai ajouté artificiellement la quatrième feuille Les canicules me frôlent Comme les oiseaux qui tombent Sous l'ombre il y a une lumière et sous cette lumière il y a deux ombres Le fumeur met la dernière main à son travail Il cherche l'unité de lui-même avec le paysage Il est un des frissons du grand frigorifique

À RROSE SÉLAVY

«_André Breton n'écrira plus._» (Journal du Peuple--Avril 1923)

J'ai quitté mes effets, mes beaux effets de neige!