Part 2
Coiffé d'une cape beige, il caracole sur l'affiche de satin où deux plumes de paradis lui tiennent lieu d'éperons. Elle, de ses jointures spéciales en haut des airs part la chanson des espèces rayonnantes. Ce qui reste du moteur sanglant est envahi par l'aubépine: à cette heure les premiers scaphandriers tombent du ciel. La température s'est brusquement adoucie et chaque matin la légèreté secoue sur nos toits ses cheveux d'ange. Contre les maléfices à quoi bon ce petit chien bleuâtre au corps pris dans un solénoïde de verre noir? Et pour une fois ne se peut-il que l'expression _pour la vie_ déclanche une des aurores boréales dont sera fait le tapis de table du Jugement Dernier?
LE MADRÉPORE
_Il chante_
Les paris tenus au compte-gouttes Bernent les drapeaux de l'isthme Sur le soleil avec les taches des abbés L'entonnoir pose ses lèvres
Par une criminelle attention Tu soutiens les cartes d'état-major On presse la poire de velours Et il s'envole des monticules percés
Le battoir masque les neiges Promises à l'équateur Des boîtes de baptême tournantes
Sans bruit sur les tapis de tapioca Les marchés se ternissent poulies De caresses pour les vieux vents
LE VOLUBILIS
ET JE SAIS L'HYPOTÉNUSE
_À Simone_
I
L'oreille en face du silence Comme une pierre de lune et de maraude J'espère passer le blé Dans un pont tout près s'en va la jarretière qui sent le musc des tracés Une lisse montée à la corde et le baiser naissant plaque les on qui reviennent Sur l'ami un doigt Pendant que s'apaisent les cils et les s'ils D'après l'homme Passez bontés humaines parcs de montres et de roses Souvent dans les noirs intérêts et les usages Puisque le sommeil est une flamme parfumée et descend des cuillers de cervelle Avec cette muraille de sureau qui chante les heures Les formes que nous tirons du puits
II
Sans une claire courageuse et pauvre étoile au nom miraculeux Le bois qui tremble s'entr'ouvre sur le ciel peint à l'intérieur des forêts de santé Par cette oraison de bluet caractéristique et ces yeux à biseaux Qui domptent les vagues travers zigzaguant par le monde Ô les charmantes passes les beaux masques d'innocence et de fureur J'ai pris l'enfer par la manche de ses multiples soleils détournés des enfants par les plumes Je me suis sauvé Tant que les métiers morts demandaient sur ma route Où va ce manœuvre bleu Mais sur les mers on ne s'élance pas si tard Demain caresse mon pas de son sable éclatant Et les carnassiers frivoles s'exaltent Voilez les montagnes de ce crêpe jaune étrange que vous avez si bien su découper suivant le patron des graminées des cîmes Je suis le perruquier des serrures sous-marines le souffle des amantes
III
Lorsque la bouteille est là ouverte à ses chants de coqs Le ciel pelure d'oignon Les charmes menteurs de la servante à la voix de salade blanche Te rappellent la boule d'agate élastique de cette nuit ancienne Elle reposait sur une feuille de laurier Toi la tête dans cette cage où tes baisers du matin sont des oiseaux qui se baignent Tu avais pris cette boule pour un des petits compas mystérieux qui prennent à la nuit tombante des mesures sur les étangs Dans le magasin de tailleur de ton père Et les journaux de ce pays étranglé Te font éprouver dans les testicules une douleur bien connue Qui remonte aux jours d'avant ton enfance Tandis que la foule se disperse Et que de petits chocs musicaux se produisent sans interruption dans le papier Au bord du comptoir il y a de la mousse orangée qui arrive Dans une survie ondoyante tu reconnaîtras les moqueurs
IV
Je ne crois pas que le progrès s'opère dans la direction du sens La confiance manque Mais la mémoire influe un peu sur le beau temps Page de brume au béret de cendre blanche illuminé de tous les sons du tambour d'été J'ai comme un pressentiment de l'aile Des fuites sans mon éclat personnel Qui est un peu déchiqueté L'averse boule de neige des jardins nordiques Puis la poésie aux phares rouges sur une mer toute brune Quand le Texas des piverts monte à l'échelle minuscule Adorée Adorée On offre à tout venant des calmants des voitures Cependant que des douze branches de l'étoile équatoriale L'une Se détache Et roule comme un paradis sans tête
V
Loin des femmes de course et des femmes de trait Après les arènes de plomb fondu comme la patrie et les bals noirs Le geste autochtone Cette partie sera la dernière et déjà les yeux de toutes les bêtes déménagent à la cloche de bois Des miels abondants sertissent les clochers Sous l'art passent de grands inquisiteurs dont le sourire est une poignée de feuilles sèches Et les grands écarts du soleil interrompent les trains jetés de la mer à la terre à la façon de ces aréopages antiques On a bien raison de couvrir de paille les musiques des oiseaux afin qu'elles ne se brisent pas en route Seul un ventilateur persan détaché de l'arbre tourbillonnera par-dessus les saisons du goût Voici que la rosace des ventres s'incline derrière l'horizon nous entrons dans l'araignée abstraite au corps de muqueuse transparente
VI
Pour l'estime des mondes les plus féminisés Dans l'aisselle des astres Là où le dogue des cieux garde les corps au bois dormant L'après-midi comme un seul homme entre dans les cases ou parachutes Les sonneries mentent à qui mieux mieux Au doigt les villes et les pluies enchantées Obéissent Il faut essayer la menace D'intérieurs mous s'écoulent de lentes théories de marchands aux paumes tournées en avant pour le besoin architectural Tandis que le premier mendiant en automobile suit de l'œil le bâton levé du premier voleur de la brigade des voitures Car le scandale a la part du lion dans le plus triste jardin zoologique de ma connaissance Les autres ne savent qu'éteindre les vieux sinus verbaux qui s'espacent de moins en moins régulièrement le long de la voie L'amour est un signal qui n'a pas fonctionné
VII
Les soigneurs disent aux soignées Là-bas sur les remparts de l'air l'interrogation est sentinelle Paix à nos principes solitaires Nous sommes les rossignols du Qui-vive Ici les trèfles sont des cœurs Et celles qui se sont battues Pour des écailles de tortue Manants des mille et mille seuils Au bras de songe d'outremer Quand ferez-vous palpiter devant nos seins autre chose que ces navires Déjà le jour danse très fort sur les jetées magistrales Où se décide le sort des faibles à la peau nattée jusqu'aux pieds Là nos cuisses s'ouvrent et se ferment belles de nuit Tout près des volumes humains que ceignent les algues de platine À vous mais dans les étendues postiches malgré les bonds prédestinés
VIII
C'est aussi le bagne avec ses brèches blondes comme un livre sur les genoux d'une jeune fille Tantôt il est fermé et crève de peine future sur les remous d'une mer à pic Un long silence a suivi ces meurtres L'argent se dessèche sur les rochers Puis sous une apparence de beauté ou de raison contre toute apparence aussi Et les deux mains dans une seule palme On voit le soir Tomber collier de perles des monts Sur l'esprit de ces peuplades tachetées règne un amour si plaintif Que les devins se prennent à ricaner bien haut sur les ponts de fer Les petites statues se donnent la main à travers la ville C'est la Nouvelle Quelque Chose travaillée au socle et à l'archet de l'arche L'air est taillé comme un diamant Pour les peignes de l'immense Vierge en proie à des vertiges d'essence alcoolique ou florale La douce cataracte gronde de parfums sur les travaux
IL N'Y A PAS A SORTIE DE LÀ
_À Paul ÉLUARD_
Liberté couleur d'homme Quelles bouches voleront en éclats Tuiles Sous la poussée de cette végétation monstrueuse
Le soleil chien couchant Abandonne le perron d'un riche hôtel particulier
Lente poitrine bleue où bat le cœur du temps
Une jeune fille nue aux bras d'un danseur beau et cuirassé comme Saint Georges Mais ceci est beaucoup plus tard Faibles Atlantes
* * *
Rivière d'étoiles Qui entraînes les signes de ponctuation de mon poème et de ceux de mes amis Il ne faut pas oublier de cette liberté et toi je vous ai tirées à la courte paille Si c'est elle que j'ai conquise Quelle autre que vous arrive en glissant le long d'une corde de givre
Cet explorateur aux prises avec les fourmis rouges de son propre sang C'est jusqu'à la fin le même mois de l'année Perspective qui permet de juger si l'on a affaire à des âmes ou non 19.. Un lieutenant d'artillerie s'attend dans une traînée de poudre
* * *
Aussi bien le premier venu Penché sur l'ovale du désir intérieur Dénombre ces buissons d'après le ver-luisant Selon que vous étendrez la main pour faire l'arbre ou avant de faire l'amour Comme chacun sait
Dans l'autre monde qui n'existera pas Je te vois blanc et élégant Les cheveux des femmes ont l'odeur de la feuille d'acanthe Ô vitres superposées de la pensée Dans la terre de verre s'agitent les squelettes de verre
* * *
Tout le monde a entendu parler du Radeau de la Méduse Et peut à la rigueur concevoir un équivalent de ce radeau dans le ciel
LE BUVARD DE CENDRE
_À Robert DESNOS_
Les oiseaux s'ennuieront
Si j'avais oublié quelque chose
Sonnez la cloche de ces sorties d'école dans la mer Ce que nous appellerons la bourrache pensive
On commence par donner la solution du concours À savoir combien de larmes peuvent tenir dans une main de femme 1° aussi petite que possible 2° dans une main moyenne
Tandis que je froisse ce journal étoilé Et que les chairs éternelles entrées une fois pour toutes en possession du sommet des montagnes J'habite sauvagement une petite maison du Vaucluse
Cœur lettre de cachet
L'HERBAGE ROUGE
_À Denise_
L'herbage rouge, l'or des grands chapeaux marins Composent pour ton front la musique et les plumes D'enfer. Sur ton chemin blanchissent les enclumes. S'il fait beau dans ton cœur il tonne sur tes reins.
Jamais le val d'amour! Dans les feuilles ces trains Qui disparaissent, pris au lasso par les brumes... Tourne éternellement tes seins dans les écumes Des chutes: la lumière est tout ce que j'étreins.
Va, comète du rire où le néant t'appelle, Ouvre tes jambes sur l'éventail ou l'ombelle; Toi seule sais me rendre un printemps sang et eau.
Balances de la vie, avec toi pour fléau.
AU REGARD DES DIVINITÉS
_À Louis ARAGON_
«Un peu avant minuit près du débarcadère. «Si une femme échevelée te suit n'y prends pas garde. «C'est l'azur. Tu n'as rien à craindre de l'azur. «Il y aura un grand vase blond dans un arbre. «Le clocher du village des couleurs fondues «Te servira de point de repère. Prends ton temps, «Souviens-toi. Le geyser brun qui lance au ciel les pousses de fougère «Te salue.» La lettre cachetée aux trois coins d'un poisson Passait maintenant dans la lumière des faubourgs Comme une enseigne de dompteur. Au demeurant La belle, la victime, celle qu'on appelait Dans le quartier la petite pyramide de réséda Décousait pour elle seule un nuage pareil A un sachet de pitié. Plus tard l'armure blanche Qui vaquait aux soins domestiques et autres En prenant plus fort à son aise que jamais, L'enfant à la coquille, celui qui devait être... Mais silence.
Un brasier déjà donnait prise En son sein à un ravissant roman de cape Et d'épée. Sur le pont, à la même heure, Ainsi la rosée à tête de chatte se berçait La nuit,--et les illusions seraient perdues.
Voici les Pères blancs qui reviennent de vêpres Avec l'immense clé pendue au-dessus d'eux. Voici les hérauts gris; enfin voici sa lettre Ou sa lèvre: mon cœur est un coucou pour Dieu.
Mais le temps qu'elle parle, il ne reste qu'un mur Battant dans un tombeau comme une voile bise. L'éternité recherche une montre-bracelet Un peu avant minuit près du débarcadère.
ANGÉLUS DE L'AMOUR
_À Roger VITRAC_
Bientôt les jardins seront sur nous comme des phares D'énormes bulles crèveront à la surface des étangs Seules quelques cristallisations emblématiques parmi lesquelles le pendule de sang et les cinq charbons blancs Témoigneront que le ciel est encore sensible Il y aura aussi un ruban magnifique Enroulé mille fois autour des beautés abstraites naturelles Ô mes amis fermons les yeux Jusqu'à ce que nous n'entendions plus siffler les serpents transparents des directions Aussi vrai que nous vivons en pleine antiquité Dans chaque rayon de soleil il y a une lucarne et à chaque lucarne peut apparaître la Gorgone Déjà nous avons assisté aux migrations de nos mains Immobiles au bord d'un fleuve nous regardions passer le travail à tire d'ailes Comme d'autres apprennent à vider sans bruit les poches de leurs vêtements suspendus et garnis de clochettes Quand nous levons la tête le ciel nous bande les yeux Fermons les yeux pour qu'il fasse clair où nous ne sommes pas Là trompant l'impossible étoile à une branche
Nous danserons comme le feu parmi les paillettes de nous-mêmes Et ce sera toujours Nous passerons des ponts surprenants Nous verserons dans des vallées de larmes À la longue les cygnes ne répondrons plus de nous De nous qui retournons aux formes idéales Avec qui les saisons iront au plus pressé Et qui les premiers forcerons le danger Magique sur sa corde inexistante Pour nous servir à prendre des chemins de traverse
TOUT PARADIS N'EST PAS PERDU
_À Man RAY_
Les coqs de roche passent dans le cristal Ils défendent la rosée à coups de crête Alors la devise charmante de l'éclair Descend sur la bannière des ruines Le sable n'est plus qu'une horloge phosphorescente Qui dit minuit Par les bras d'une femme oubliée Point de refuge tournant dans la campagne Dressée aux approches et aux reculs célestes C'est ici Les tempes bleues et dures de la villa baignent dans la nuit qui décalque mes images Chevelures chevelures Le mal prend des forces tout près Seulement voudra-t-il de nous
MA MORT PAR ROBERT DESNOS
Le jeudi suivant les académiciens occupés au dictionnaire L'œil vitreux des hirondelles de bas-étage Un jardin aux parterres d'explosions
C'était à la veille de *** Sur l'écorce des marronniers les mots À suivre On parait on se contentait de parer
Jamais la religion au secours de l'opinion Ne s'était à ce point commise Dans une cabine de bains J'entrais avec la Vierge en personne
Sachez que le baril de poudre Le Penseur Durant la nuit avait été hissé Au sommet de la Trinité
Je reviens au même
Les individus sont des crics Et je me balance sans cesse en arrière de moi-même Pareil à la suspension de la peur
Ma course est celle de cinq jockeys Le premier bute sur ma tête Loin des tribunes Là où les haies sont remplacées par des avalanches
Le second part seul Le quatrième pousse à la consommation des noix de coco en guise de cierges Mais le sixième virtuel Dans la glace de mes jours impossibles Ressemble à une patte de renard Je m'arrache difficilement à la contemplation des sourcils
Au vert des sangs et des mines À l'apparence humaine qui dissémine
Plus j'aime plus je suis aimé des bois où le cerf dans le serpolet Se signe à connaître que veux-tu
Descendre estimer mourir
Puis l'élément femelle croix des inquisiteurs
PLUTOT LA VIE
Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les couleurs sont plus pures Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles voitures de flammes froides Que ces pierres blettes Plutôt ce cœur à cran d'arrêt Que cette mare aux murmures Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l'air et dans la terre Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires Ses cicatrices d'évasions Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe La vie de la présence rien que de la présence Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là Je n'y suis guère hélas Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir Plutôt la vie
Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable Le ruban qui part d'un fakir Ressemble à la glissière du monde Le soleil a beau n'être qu'une épave Pour peu que le corps de la femme lui ressemble Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long Ou seulement en fermant les yeux sur l'orage adorable qui a nom ta main Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses salons d'attente Lorsqu'on sait qu'on ne sera jamais introduit Plutôt la vie que ces établissements thermaux Où le service est fait par des colliers Plutôt la vie défavorable et longue Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui Plutôt la vie
Plutôt la vie comme fond de dédain À cette tête suffisamment belle Comme l'antidote de cette perfection qu'elle appelle et qu'elle craint La vie le fard de Dieu La vie comme un passeport vierge Une petite ville comme Pont-à-Mousson Et comme tout s'est déjà dit Plutôt la vie
DU SANG DANS LA PRAIRIE
_À Georges LIMBOUR_
Ciel de verre cassé et de reines-marguerites À toi mon amour s'il y a une escarpolette assez légère pour les mots Les mots que j'ai trouvés sur le rivage Mes mains s'ensanglantent au passage des étoiles Ne dis rien D'après l'ombre des gants tu n'as pas à avoir peur Pour moi et pour tout ce qui ressemble Au survivant Lorsque je passe entre la nuit et le jour avec les menottes Je vois à une fenêtre mon enfant Mon enfant fait glisser à la surface de l'air des pierres claires ou bleues L'arête de poisson luit Et c'est l'œil Rien que l'œil de la soubrette un peu au-dessus du toit Il faut tuer à la marée montante Tuez-moi si vous voulez voir le Déluge Il y a encore d'autres barques que les étoiles sur mon sang Mon amour est une marelle Un palet de glace sur le mot Jamais
FEUX TOURNANTS
_À Max MORISE_
La toge rousse qui recouvre les astres à carreaux Fait peine à toucher mais l'enterrement divin Que suivent les oiseaux à peine a-t-il lieu Que je vais de dégradation en dégradation
C'est d'abord le vainqueur de la rue du chant des roseaux Qui remet son épée à l'ensablement des coeurs Puis la bougie à la flamme haute sur la portée De ma chambre qui baise la hache de licteur
Il y a des péchés qui de même sont remis Aux jeunes femmes l'aspic regarde le sein Que seul il a dégrafé vraiment au monde Lui épine arrachée à la rose de l'air
Puis le socle désert d'une statue de jongleur En proie maintenant aux papillons et à leurs satellites Les grandes fusées de sève au-dessus des jardins publics Et la mousse qui vient recouvrir ma table quand je dors
Dans un bureau le coup de poing américain fait merveille Est-ce que nous ne nous baignons pas chaque jour dans notre sang L'oreille compte les jours les jolies marques de fabrique Mouette sur le dos des moutons de mer
Ce sont des charges de cavalerie contre la nuit Éternellement rebelle Des frissons de lances Est fait l'ange qui veille sur la virginité terrible Pareil à la lumière électrique dans les arbres
Tambour tambour è tout jamais voilé Une fée balaye les diamants de sa robe de genêts Histoire de moudre un grain plus doux que le café Qu'on te sert en grand mystère sur les fortifications
SILHOUETTE DE PAILLE
_À Max ERNST_
Donnez-moi des bijoux de noyées Deux crèches Un prêle et une marotte de modiste Ensuite pardonnez-moi Je n'ai pas le temps de respirer Je suis un sort La construction solaire m'a retenu jusqu'ici Maintenant je n'ai plus qu'à laisser mourir Demandez le barême Au trot le poing fermé au-dessus de ma tête qui sonne Un verre dans lequel s'ouvre un œil jaune Le sentiment s'ouvre aussi Mais les princesses s'accrochent à l'air pur J'ai besoin d'orgueil Et de quelques gouttes plates Pour réchauffer la marmite de fleurs moisies Au pied de l'escalier Pensée divine au carreau étoilé de ciel bleu L'expression des baigneuses c'est la mort du loup Prenez-moi pour amie L'amie des feux et des furets Vous regarde à deux fois Lissez vos peines Ma rame de palissandre fait chanter vos cheveux Un son palpable dessert la plage Noire de la colère des seiches Et rouge du côté du panonceau
DANS LA VALLÉE DU MONDE
_À Joseph DELTEIL_
Des animaux disjoints font le tour de la terre Et demandent leur chemin à ma fantaisie Qui elle-même fait le tour de la terre Mais en sens inverse Il en résulte de grands quiproquos La Chine est frappée d'interdit La péninsule balkanique est doublée par une partie du cortège Au levant seize reptiles étoilés à partir d'un feu Souterrain sont hissés au sommet d'un mât Agitateur du ciel L'approche des crinières blanches est saluée Par les feuilles lancéolées Dont le murmure accompagne ce poème Au dire d'un chanteur L'ombre des ailes des pattes des nageoires Suffit à la renommée L'azur condense les vapeurs précieuses Les singes marins Suspendus aux arbres de corail Et le rossignol qui vit dans les épaves Montrent le bois injecté de roses et de cocaïne Les marches d'ambre Qui mènent au trône des pensées Laissent couler le sang prismatique Les oreilles des éléphants qu'on prenait pour des pierres tombales Dans la vallée du monde Battent la mesure des siècles Plus près les femmes par-dessus les villes de chasubles et de cerises Les femmes poudrées par les fleurs Les femmes dont le troupeau est conduit par les animaux fabuleux Accusent de rigueur le principe Qui assimile les plantes spectrales L'amour à cinq branches l'hystérie flocon des appartements À la mort la petite mort l'héliotropisme
MILLE ET MILLE FOIS
_À Francis PICABIA_
Sous le couvert des pas qui regagnent le soir une tour habitée par des signes mystérieux au nombre de onze La neige que je prends dans la main et qui fond Cette neige que j'adore fait des rêves et je suis un de ces rêves Moi qui n'accorde au jour et à la nuit que la stricte jeunesse nécessaire Ce sont deux jardins dans lesquels se promènent mes mains qui n'ont rien à faire Et pendant que les onze signes se reposent Je prends part à l'amour qui est une mécanique de cuivre et d'argent dans la haie Je suis un des rouages les plus délicats de l'amour terrestre Et l'amour terrestre cache les autres amours À la façon des signes qui me cachent l'esprit Un coup de couteau perdu siffle à l'oreille du promeneur J'ai défait le ciel comme un lit merveilleux Mon bras pend du ciel avec un chapelet d'étoiles Qui descend de jour en jour Et dont le premier grain va disparaître dans la mer À la place de mes couleurs vivantes Il n'y aura bientôt plus que de la neige sur la mer Les signes apparaissent à la porte Ils sont de onze couleurs différentes et leurs dimensions respectives vous feraient mourir de pitié L'un d'eux est obligé de se baisser et de se croiser les bras pour entrer dans la tour J'entends l'autre qui brûle dans une région prospère Et celui-ci à cheval sur l'industrie la rare industrie montagneuse Pareille à l'onagre qui se nourrit de truites Les cheveux les longs cheveux pommelés Caractérisent le signe qui porte le bouclier doublement ogival Il faut se méfier de l'idée que roulent les torrents Ma construction ma belle construction page ô page Maison insensément vitrée à ciel ouvert à sol ouvert C'est une faille dans le roc suspendu par des anneaux à la tringle du monde C'est un rideau métallique qui se baisse sur des inscriptions divines Que vous ne savez pas lire Les signes n'ont jamais affecté que moi Je prends naissance dans le désordre infini des prières Je vis et je meurs d'un bout à l'autre de cette ligne Cette ligne étrangement mesurée qui relie mon cœur à l'appui de votre fenêtre Je corresponds par elle avec tous les prisonniers du monde
L'AIGRETTE
_À Marcel NOLL_