Clair de terre

Part 1

Chapter 13,822 wordsPublic domain

ANDRÉ BRETON

CLAIR DE TERRE

AVEC UN PORTRAIT

PAR

PICASSO

_La terre brille dans le ciel comme un astre énorme au milieu des étoiles._

_Notre globe projette sur la lune un intense clair de terre._

«LE CIEL»

Nouvelle astronomie pour tous.

Au grand poète

SAINT-POL-ROUX

À ceux qui comme lui

s'offrent

LE MAGNIFIQUE

plaisir de se faire oublier

TABLE

CINQ RÊVES PIÈCE FAUSSE PSSTT LES REPTILES CAMBRIOLEURS AMOUR PARCHEMINÉ CARTES SUR LES DUNES ÉPERVIER INCASSABLE MÉMOIRES D'UN EXTRAIT DES ACTIONS DE CHEMINS RENDEZ-VOUS PRIVÉ LE MADRÉPORE LE VOLUBILIS ET JE SAIS L'HYPOTHÉNUSE IL N'Y A PAS À SORTIR DE LÀ LE BUVARD DE CENDRE L'HERBAGE ROUGE AU REGARD DES DIVINITÉS ANGÉLUS DE L'AMOUR TOUT PARADIS N'EST PAS PERDU MA MORT PAR ROBERT DESNOS PLUTÔT LA VIE DU SANG DANS LA PRAIRIE FEUX TOURNANTS SILHOUETTE DE PAILLE DANS LA VALLÉE DU MONDE MILLE ET MILLE FOIS L'AIGRETTE LÉGION ÉTRANGÈRE MÉTÉORE LIGNE BRISÉE TOURNESOL LE SOLEIL EN LAISSE À RROSE SÉLAVY

CINQ RÊVES

_À Georges de CHIRICO_

I

Je passe le soir dans une rue déserte du quartier des Grands-Augustins quand mon attention est arrêtée par un écriteau au-dessus de la porte d'une maison. Cet écriteau c'est: «ABRI» ou «À LOUER», en tout cas quelque chose qui n'a plus cours. Intrigué j'entre et je m'enfonce dans un couloir extrêmement sombre.

Un personnage, qui fait dans la suite du rêve figure de génie, vient à ma rencontre et me guide à travers un escalier que nous descendons tous deux et qui est très long.

Ce personnage, je l'ai déjà vu. C'est un homme qui s'est occupé autrefois de me trouver une situation.

Aux murs de l'escalier je remarque un certain nombre de reliefs bizarres, que je suis amené à examiner de près, mon guide ne m'adressant pas la parole.

Il s'agit de moulages en plâtre, plus exactement: de moulages de moustaches considérablement grossies.

Voici, entre autres, les moustaches de Baudelaire, de Germain Nouveau et de Barbey d'Aurevilly.

Le génie me quitte sur la dernière marche et je me trouve dans une sorte de vaste hall divisé en trois parties.

Dans la première salle, de beaucoup la plus petite, où pénètre seulement le jour d'un soupirail incompréhensible, un jeune homme est assis à une table et compose des poèmes. Tout autour de lui, sur la table et par terre, sont répandus à profusion des manuscrits extrêmement sales.

Ce jeune homme ne m'est pas inconnu, c'est M. Georges Gabory.

La pièce voisine, elle aussi plus que sommairement meublée, est un peu mieux éclairée, quoique d'une façon tout à fait insuffisante.

Dans la même attitude que le premier personnage, mais m'inspirant, par contre, une sympathie réelle, je distingue M. Pierre Reverdy.

Ni l'un ni l'autre n'a paru me voir, et c'est seulement après m'être arrêté tristement derrière eux que je pénètre dans la troisième pièce.

Celle-ci est de beaucoup la plus grande, et les objets s'y trouvent un peu mieux en valeur: un fauteuil inoccupé devant la table parait m'être destiné; je prends place devant le papier immaculé.

J'obéis à la suggestion et me mets en devoir de composer des poèmes. Mais, tout en m'abandonnant à la spontanéité la plus grande, je n'arrive à écrire sur le premier feuillet que ces mots: La lumière...

Celui-ci aussitôt déchiré, sur le second feuillet: La lumière... et sur le troisième feuillet: La lumière...

II

J'étais assis dans le métropolitain en face d'une femme que je n'avais pas autrement remarquée, lorsqu'à l'arrêt du train elle se leva et dit en me regardant: «Vie végétative». J'hésitai un instant, on était à la station Trocadéro, puis je me levai, décidé à la suivre.

Au haut de l'escalier nous étions dans une immense prairie sur laquelle tombait un jour verdâtre, extrêmement dur, de fin d'après-midi.

La femme avançait dans la prairie sans se retourner et bientôt un personnage très inquiétant, d'allure athlétique et coiffé d'une casquette, vint à sa rencontre.

Cet homme se détachait d'une équipe de joueurs de foot-ball composée de trois personnages. Ils échangèrent quelques mots sans faire attention à moi, puis la femme disparut, et je demeurai dans la prairie à regarder les joueurs qui avaient repris leur partie. J'essayai bien aussi d'attraper le ballon, mais... je n'y parvins qu'une fois.

III

Je me baignais avec un petit enfant au bord de la mer. Peu après je me trouvai sur la plage en compagnie d'un certain nombre de gens, dont les uns me sont connus, les autres inconnus, quand brusquement l'un des promeneurs nous signala deux oiseaux qui volaient parallèlement à une certaine distance, et qui pouvaient être des mouettes.

Quelqu'un eut aussitôt l'idée de tirer sur ces oiseaux (car nous portions tous des fusils) et l'on put croire que l'un d'eux avait été blessé.

Ils tombèrent en effet assez loin du rivage, et nous attendîmes quelque temps que la vague les apportât.

À mesure qu'ils approchaient, j'observai que ces animaux n'étaient nullement des oiseaux comme je l'avais cru tout d'abord, mais bien plutôt des sortes de vaches ou de chevaux.

L'animal qui n'était pas blessé soutenait l'autre avec beaucoup d'attendrissement. Quand ils furent à nos pieds, ce dernier expira.

La particularité la plus remarquable que présentait cet animal qui venait de mourir était la différenciation très curieuse de ses yeux.

L'un de ceux-ci, en effet, était complètement terne et assez semblable à une coquille d'oursin, tandis que l'autre était merveilleusement coloré et brillant.

L'animal secourable avait depuis longtemps disparu. C'est alors que M. Roger Lefébure qui, je ne sais pourquoi, se trouvait parmi nous, s'empara de l'œil phosphorescent et le prit pour monocle.

Ce que voyant une personne de l'assistance jugea bon de rapporter l'anecdote suivante:

Dernièrement, comme à son habitude, M. Paul Poiret dansait devant ses clientes, quand brusquement son monocle tomba par terre et se brisa. M. Paul Éluard, qui se trouvait là, eut l'amabilité de lui offrir le sien, mais celui-ci subit le même sort.

IV

Une partie de ma matinée s'était passée à conjuguer un nouveau temps du verbe être--car on venait d'inventer un nouveau temps du verbe être. Au cours de l'après-midi j'avais écrit un article qu'autant que je me rappelle je trouvais peu profond mais assez brillant. Un peu plus tard je m'étais mis à continuer d'écrire un roman. Cette dernière entreprise m'avait conduit à effectuer des recherches dans ma bibliothèque. Elles amenèrent bientôt la découverte d'un ouvrage in-8° que j'ignorais posséder et qui se composait de plusieurs tomes. J'ouvris l'un d'eux au hasard. Le livre se présentait comme un traité de philosophie mais, à la place du titre correspondant à une des divisions générales de l'ouvrage, comme j'aurais lu: Logique, ou: Morale, je lus: _Enigmatique._ Le texte m'échappe entièrement, je n'ai souvenir que des planches figurant invariablement un personnage ecclésiastique ou mythologique au milieu d'une salle cirée immense qui ressemblait à la galerie d'Apollon. Les murs et le parquet réfléchissaient mieux que des glaces puisque chacun de ces personnages se retrouvait plusieurs fois dans la pièce sous diverses attitudes avec la même intensité et le même relief et qu'Adonis, par exemple, était couché à ses propres pieds. Je me sentais en proie à une grande exaltation; il me semblait qu'un livre d'observations médicales en ma possession m'apporterait sur la question qui me préoccupait une véritable révélation. J'y trouvai en effet ce que je cherchais: une photographie de femme brune un peu forte, ni très belle ni très jeune, que je connaissais vaguement. J'étais assis chez moi, à la table de l'atelier, le dos tourné à la fenêtre. La femme de la photographie vint alors frôler mon épaule droite et, après m'avoir adressé quelques paroles comminatoires, elle alla poser la main gauche sur la corniche de la petite armoire située près de la porte et je ne la vis plus. Je poursuivis mes investigations: il s'agissait maintenant de chercher dans le dictionnaire un mot qui était probablement le mot: souris. J'ouvris à Rh et mon attention fut aussitôt attirée par la figure qui accompagnais le mot: rhéostat. On y voyait un petit nombre de parachutes ou de nuages suspendus ensemble à la manière des ballons d'enfants: dans chaque parachute ou dans chaque nuage il y avait, accroupi, un Chinois. Je crus avoir trouvé ensuite ce qui m'étais nécessaire à: rongeur. Mais déjà, je n'avais plus grande attention à donner de ce côté. Devant le piano, en face de moi, se tenait en effet M. Charles Baron, jeune homme que dans la réalité je n'arrive jamais à reconnaître, vêtu de noir et avec une certaine recherche. Avant que j'eusse pu lui demander compte de sa présence, Louis Aragon l'avait déjà remplacé. Il venait me persuader de l'obligation de sortir immédiatement avec lui: je le suivais. Au bas de l'escalier, nous étions avenue des Champs-Elysées, montant vers l'Étoile où, d'après Aragon, nous devions à tout prix arriver avant huit heures. Nous portions chacun un cadre vide. Sous l'Arc de Triomphe je ne songeais qu'à me débarrasser du mien, la pendule marquait sept heures vingt-neuf. Aragon, lui, objectait le risque de pluie, il voulut absolument que les cadres fussent à l'abri. Nous finîmes par les placer sous la protection des moulures supérieures, contre la pierre, légèrement inclinés, à hauteur de chevalet. Il était question, je crois, de venir les reprendre plus tard. Au moment où nous les disposions j'observai que le cadre d'Aragon était doré, le mien blanc avec de très anciennes traces de dorures, de dimensions sensiblement moins grandes.

V

Paul Éluard, Marcel Noll et moi nous trouvons réunis à la campagne dans une pièce où trois objets sollicitent notre attention: un livre fermé et un livre ouvert, d'assez grandes dimensions, de l'épaisseur d'un atlas et inclinés sur une sorte de pupitre à musique, qui lient aussi d'un autel. Noll tourne les pages du livre ouvert sans parvenir a nous intéresser. En ce qui me concerne, je ne m'occupe que du troisième objet, un appareil métallique de construction très simple, que je vois pour la première fois et dont j'ignore l'usage, mais qui est extrêmement brillant. Je suis tenté de l'emporter mais, l'ayant pris en mains, je m'aperçois qu'il est étiqueté 9 fr. 90. Il disparaît d'ailleurs à ce moment et est remplacé par Philippe Soupault, en grand pardessus de voyage blanc, chapeau blanc, souliers blancs, etc. Soupault est pressé de nous quitter, il s'excuse aimablement et j'essaie en vain de le retenir. Nous le regardons par la fenêtre s'éloigner en compagnie de sa femme, que nous ne voyons que de dos et qui est comme lui toute habillée de blanc. Sans chercher à savoir ce que Noll est devenu, nous quittons alors la maison, Éluard et moi, Éluard me demandant de l'accompagner à la chasse. Il emporte un arc et des flèches. Nous arrivons au bord d'un étang couvert de faisanes. «À la bonne heure», dis-je à Éluard. Mais lui: «Cher ami, ne crois pas que je sois venu ici pour ces faisanes, je cherche tout autre chose, je cherche François. Tu vas voir François. » Alors toutes les faisanes d'appeler: «François, François, François!» Et je distingue au milieu de l'étang un superbe faisan doré. Éluard décoche dans sa direction plusieurs flèches mais--ici l'idée de la maladresse prend en quelque sorte possession du rêve qu'elle n'abandonnera plus--les flèches portent «trop court». Pourtant le faisan doré finit par être atteint. À la place de ses ailes se fixent alors deux petites boîtes rectangulaires de papier rose qui flottent un instant sur l'eau après que l'oiseau a disparu. Nous ne bougeons plus jusqu'à ce qu'une femme nue, très belle, s'élève lentement de l'eau, le plus loin possible de nous. Nous la voyons à mi-corps puis à mi-jambes. Elle chante. À ma grande émotion, Éluard lance vers elle plusieurs traits qui ne l'atteignent pas mais voici que la femme, qu'une seconde nous avions perdue de vue, émerge de l'eau tout près de nous. Une nouvelle flèche vient lui transpercer le sein. Elle y porte la main d'un geste adorable et se reprend à chanter. Sa voix s'affaiblit lentement. Je n'ai pas plus tôt cessé de l'entendre qu'Éluard et elle ne sont plus là. Je me trouve en présence de petits hommes mesurant environ 1 m. 10 et habillés de jersey bleu. Ils arrivent de tous les points de l'étang et, comme je les observe sans défiance, l'un d'eux, ayant l'air d'accomplir un rite, s'apprête à m'enfoncer dans le mollet une très petite flèche à deux pointes. Il me semble qu'on veut m'unir dans la mort au faisan doré et à la belle chanteuse. Je me débats et j'envoie à terre plusieurs des petits hommes bleus. Mais le petit sacrificateur me poursuit et je finis par tomber dans un buisson où, avec l'aide d'un des autres poursuivants, il cherche à me ligoter. Il me semble facile de terrasser mes deux adversaires et de les ligoter à ma place mais la maladresse ne me permet que de leur prendre la corde et d'en faire autour de leur corps un nœud extrêmement lâche. Je m'enfuis ensuite le long d'une voie de chemin de fer, et, comme on ne me poursuit plus, je modère peu à peu mon allure. Je passe à proximité d'une charmante usine que traverse un fil télégraphique dirigé perpendiculairement à la voie et situé à cinq ou six mètres du sol. Un homme de ma taille tend à deux reprises, très énergiquement, le bras vers le fil sur lequel, sans aucun mouvement de lancement, il réussit à placer en équilibre, à égale distance de l'usine et des rails, deux verres vides du type gobelet. «C'est, dit-il, pour les oiseaux.» Je repars, avec l'idée de gagner la gare encore lointaine d'où je puisse prendre le train pour Paris. J'arrive enfin sur le quai d'une ville qui est un peu Nantes et n'est pas tout à fait Versailles, mais où je ne suis plus du tout dépaysé. Je sais qu'il me faut tourner à droite et longer le fleuve assez longtemps. J'observe, au-dessus du très beau pont qui se trouve à ma gauche, les évolutions inquiétantes d'un avion, d'abord trèsélevé, qui boucle la boucle avec peine et inélégance. Il perd constamment de sa hauteur et n'est plus guère qu'au niveau des tourelles des maisons. C'est d'ailleurs moins un avion qu'un gros wagon noir. Il faut que le pilote soit fou pour renouveler sa prouesse si bas. Je m'attends à le voir s'écraser sur le pont. Mais l'appareil s'abîme dans le fleuve et il en sort sain et sauf un des petits hommes bleus de tout à l'heure qui gagne la berge à la nage, passe près de moi sans paraître me remarquer et s'éloigne dans le sens opposé au mien.

PIÈCE FAUSSE

_À Benjamin PÉRET_

Du vase en cristal de Bohême Du vase en cris Du vase en cris Du vase en En cristal Du vase en cristal de Bohême Bohême Bohême En cristal de Bohême Bohême Bohême Bohême Hême hême oui Bohême Du vase en cristal de Bo Bo Du vase en cristal de Bohême Aux bulles qu'enfant tu soufflais Tu soufflais Tu soufflais Flais Flais Tu soufflais Qu'enfant tu soufflais Du vase en cristal de Bohême Aux bulles qu'enfant tu soufflais Tu soufflais Tu soufflais Oui qu'enfant tu soufflais C'est là c'est là tout le poème Aube éphé Aube éphé Aube éphémère de reflets Aube éphé Aube éphé Aube éphémère de reflets

PSTT

_Neuilly 1-18._ Breton, vacherie modèle, r. de l'Ouest, 12, Neuilly. _Nord 13-40._ Breton (E.), mon. funèbr., av. Cimetière Parisien, 23, Pantin. _Passy 44-15._ Breton (Eug.), vins, restaur., tabacs, r. de la Pompe, 176. _Roquette 07-90._ Breton (François), vétérinaire, r. Trousseau, 21, (2e). _Central 64-99._ Breton frères, mécanicien, r. de Belleville, 262, (20e). _Bergère 43-61._ Breton et fils, r. Rougemont, 12, (9e). _Archives 32-58._ Breton (G.), fournit, cycles, autos, r. des Archives, 78, (3e). _Central 30-08._ Breton (Georges), r. du Marché-Saint-Honoré, 4, (1er). _Wagram 60-84._ Breton (M. et Mme G.), bd Malesherbes, 58, (8e). _Gutenberg 03-78._ Breton (H.), dentelles, r. de Richelieu, 60, (2e). _Passy 80-70._ Breton (Henri), négociant, r. Octave-Feuillet, 22, (16e). _Gobelins 08-09._ Breton (J.), Elix. Combier, ag. gén., butte du Rhône, 21-23. _Roquette 32-59._ Breton (J.-L.), député, s.-secr. Etat inv., bd Soult, 81 bis. _Archives 39-43._ Breton (L.), hôtel-bar, r. François-Miron, 38, (4e). _Marcadet 04-11._ Breton (Noël), hôtel-rest., bd National, 56, Clichy. _Roquette 02-25._ Breton (Paul), décolleteur, r. Saint-Maur, 21, (11e). _Central 84-08._ Breton (Th.), contentieux, r. du fg. Montmartre, 13, (9e). _Saxe 57-86._ Breton (J.), biscuits, r. La Quintinie, 16-18, (15e). _Archives 35-44._ Breton (J.) et Cie, papiers en gros, r. Saint-Martin, 245, (3e). _Roquette 09-76._ Breton et Cie (Soc. an.) charbons gros, q. La Râpée, 60, (12e).

Breton (André).

LES REPTILES CAMBRIOLEURS

_À Janine_

Sur la tringle de la cour la petite Marie venait de mettre le linge à sécher. C'était une succession de dates fraîches encore: celle du mariage de sa mère (la belle robe de noce avait été mise en pièces), un baptême, les rideaux du berceau du petit frère riaient au vent comme des mouettes sur les rochers de la côte. L'enfant souillait les fleurs de la lessive comme des chandelles et se persuadait de la lenteur de la vie. Elle se prenait de temps à autre à regarder ses mains un peu trop roses et se renversait dans l'eau du baquet pour plus tard, quand elle aurait une anémone à la ceinture. Il commençait à faire nuit. Les précisions des cartes de marine ne comptaient plus guère; sur les ponts traînaient des écharpes de fumée ocre et des adieux. Sur le «sarreau» couvert d'étincelles de lait passent successivement la paresse des distractions, la tempête de l'amour et les nombreuses nuées d'insectes du souci. Marie sait que sa mère ne jouit plus de toutes ses facultés: des journées entières, coiffée de réflexions plus coulissées qu'en rêve, elle mord le collier de larmes du rire. Se souvient-elle d'avoir été belle? Les plus anciens habitants de la contrée s'inquiétaient du retour des couvreurs sur la ville, on eut préféré la pluie dans les maisons. Mais ce ciel! Les ruches d'illusions s'emplissent d'un poison étrange à mesure que la jeune femme élève les bras vers la tête pour dire: laissez-moi. Elle demande à boire du lait de volcan et on lui apporte de l'eau minérale. Elle joint les mains avant de prendre une feuille, plus verte que la lumière des carafes, pour écrire. Par dessous l'épaule on écoute (les anges ne s'en font pas faute, quand ils arrivent guidés par la trace des plumes qu'elle ne porte plus): «Ma petite Marie, tu sauras un jour quel sacrifice est à la veille de se consommer, je ne t'en dis pas davantage. Va, ma fille, sois heureuse. Les yeux de mon enfant sont des rideaux plus tendres que ceux des chambres d'hôtel où j'ai demeuré en compagnie des aviateurs et des plantes vertes.» Le trésor enfoui dans la cendre de la cheminée se décompose en petits insectes phosphorescents qui font entendre un chant monotone, mais que pourrait-elle dire aux grillons? Dieu ne se sentait pas plus aimé qu'à l'ordinaire mais le candélabre des arbres fleuris était là pour quelque chose. Il s'y blottissait de frivoles démons changeants comme l'eau des sources qui court sur le satin des pierres et le velours noir des poissons. À quoi Marie se montre-t-elle soudain si attentive? On est au mois d'août et les automobiles ont émigré depuis le Grand Prix. Qui va-t-on voir apparaître dans ce quartier solitaire, le poète qui fuit sa demeure en modulant sa plainte par les rails de perle, l'amoureux qui court rejoindre sa belle sur un éclair ou le chasseur tapi dans les herbes coupantes et qui a froid? L'enfant donne sa langue au chat, elle brûle de connaître ce qu'elle ignore, la signification de ce long vol à ras de terre, le beau ruisseau coupable qui commence à courir. Mon Dieu, mais voici qu'elle tombe à genoux et les gémissements se font moins sourds à l'étage supérieur, l'oeil de bœuf reflète tout ce qui se passe et une âme monte au ciel. On ne sait rien; le trèfle à quatre feuilles s'entr'ouvre aux rayons de la lune, il n'y a plus qu'à entrer pour les constatations dans la maison vide.

AMOUR PARCHEMINÉ

Quand les fenêtres comme l'œil du chacal et le désir percent l'aurore, des treuils de soie me hissent sur les passerelles de la banlieue. J'appelle une fille qui rêve dans la maisonnette dorée; elle me rejoint sur les tas de mousse noire et m'offre ses lèvres qui sont des pierres au fond de la rivière rapide. Des pressentiments voilés descendent les marches des édifices. Le mieux est de fuir les grands cylindres de plume quand les chasseurs boitent dans les terres détrempées. Si l'on prend un bain dans la moire des rues, l'enfance revient au pays, levrette grise. L'homme cherche sa proie dans les airs et les fruits sèchent sur des claies de papier rose, à l'ombre des noms démesurés par l'oubli. Les joies et les peines se répandent dans la ville. L'or et l'eucalyptus, de même odeur, attaquent les rêves. Parmi les freins et les edelweiss sombres se reposent des formes souterraines semblables à des bouchons de parfumeurs.

CARTES SUR LES DUNES

_À Giuseppe UNGARETTI_

L'horaire des fleurs creuses et des pommettes saillantes nous invite à quitter les salières volcaniques pour les baignoires d'oiseaux. Sur une serviette damée rouge sont disposés les jours de l'année. L'air n'est plus si pur, la route n'est plus si large que le célèbre clairon. Dans une valise peinte de gros vers on emporte les soirs périssables qui sont la place des genoux sur un prie-Dieu. De petites bicyclettes côtelées tournent sur le comptoir. L'oreille des poissons, plus fourchue que le chèvrefeuille, écoute descendre les huiles bleues. Parmi les burnous éclatants dont la charge se perd dans les rideaux, je reconnais un homme issu de mon sang.

ÉPERVIER INCASSABLE

_À Gala ÉLUARD_

La ronde accomplit dans les dortoirs ses ordinaires tours de passe-passe. La nuit, deux fenêtres multicolores restent entr'ouvertes. Par la première s'introduisent les vices aux noirs sourcils, à l'autre les jeunes pénitentes vont se pencher. Rien ne troublerait autrement la jolie menuiserie du sommeil. On voit des mains se couvrir de manchons d'eau. Sur les grands lits vides s'enchevêtrent des ronces tandis que les oreillers flottent sur des silences plus apparents que réels. À minuit, la chambre souterraine s'étoile vers les théâtres de genre où les jumelles tiennent le principal rôle. Le jardin est rempli de timbres nickelés. Il y a un message au lieu d'un lézard sous chaque pierre.

MÉMOIRES D'UN

EXTRAIT DES

ACTIONS DE

CHEMINS.

RENDEZ-VOUS

_À T. FRAENKEL_

Après les tempêtes cerclées de verre, l'éclair à l'armure brouillée et cette enjambée silencieuse sous laquelle la montagne ouvre des yeux plus fascinants que le Siam, petite fille, adoratrice du pays calqué sur tes parfums, tu vas surprendre l'éveil des chercheurs dans un air révolutionné par le platine. De loin la statue rose qui porte à bout de bras une sorte de bouteille fumant dans un panier regarde par dessus son épaule errer les anciens vanniers et acrobates. Un joli bagne d'artistes où des zèbres bleus, fouettés par les soupirs qui s'enroulent le soir autour des arbres, exécutent sans fin leur numéro! D'étonnants faisceaux, formés au bord des routes avec les bobines d'azur et le télégraphe, répondent de ta sécurité. Là, dans la lumière profane, les seins éclatant sous un globe de rosée et t'abandonnant à la glissière infinie, à travers les bambous froids tu verras passer le Prince Vandale. L'occasion brûlera aux quatre vents de soufre, de cadmium, de sel et de Bengale. Le bombyx à tête humaine étouffera peu à peu les arlequins maudits et les grandes catastrophes ressusciteront pêle-mêle, pour se résorber dans la bague au chaton vide que je t'ai donnée et qui te tuera.

PRIVÉ