Cites Et Ruines Americaines Mitla Palenque Izamal Chichen Itza
Chapter 30
«Telle était la vue magnifique qui frappa les yeux des conquérants. Et aujourd'hui même encore, que ces lieux ont subi de si tristes changements, aujourd'hui que ces forêts majestueuses ont été abattues, et que la terre, sans abri contre les ardeurs d'un soleil tropical, est, en beaucoup d'endroits, frappée de stérilité; aujourd'hui que les eaux se sont retirées, laissant autour d'elles une large plage aride et blanchie par les incrustations salines, tandis que les villes et les hameaux qui animaient autrefois leurs bords sont tombés en ruine; aujourd'hui que la désolation a mis son sceau sur ce riant paysage, le voyageur ne peut les contempler sans un sentiment d'admiration et de ravissement[74].»
Les temps ont changé, le lecteur en jugera par la suite de ce chapitre; et cette ascension, qualifiée d'exploit par le conquérant, et qui valut à son auteur un nouveau symbole dans son blason, ne nous sembla, en dehors de quelques fatigues, qu'une simple partie de plaisir. Mais poursuivons.
Nous laissons le sentier sur la gauche, pour nous enfoncer à droite entre les monts _Hielosochitl_ et _Penacho_. Les arbres ont perdu de leur vigueur et la forêt est clair-semée; la pente, assez douce, permet aux chevaux d'avancer d'un pas plus rapide, et vingt minutes au delà nous atteignons la cime du _Tlamacas_, au pied duquel se trouve le _rancho_ du même nom. Le _rancho de Tlamacas_ ne contient que trois misérables cabanes, dont l'une sert d'abri aux Indiens employés à l'extraction du soufre dans le volcan, l'autre d'habitation au maître du _rancho_, et la plus grande est l'usine où s'élabore le soufre brut, pour en sortir en masses carrées ou rondes de 50 kilog.
Le _rancho de Tlamacas_ se trouve à près de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer; aussi, la nuit, le froid fut-il terrible; mon thermomètre marquait 10° au-dessous de zéro. Il fallut se retirer dans la hutte des fourneaux alors en pleine activité; mais les vapeurs suffocantes du soufre nous en chassèrent bientôt; nous y avions été pris de quintes de toux qui durèrent longtemps, et je ne pouvais me rendre compte de l'insensibilité des malheureux Indiens chargés de la fabrication. Cette première nuit fut désolante, et je me réveillai gelé, engourdi, presque insensible.
La journée ne s'annonçait pas brillante; dès la première heure, le sommet du volcan s'était couvert d'épais nuages, il fallut retarder l'ascension.
Notre temps fut employé en excursions aux environs, notamment sur le sommet d'une montagne qui fait face au _rancho de Tlamacas_, d'où la vue s'étend sur les deux vallées de Puebla et de Mexico. De ce point élevé, le touriste est assez rapproché de l'Iztaccihuatl, qui se présente en raccourci, et je pus en prendre une image assez bien réussie.
La chose qui m'étonna le plus dans ces hauteurs fut de voir passer à mes pieds, dans les bois de sapins qui couvrent la montagne, trois ou quatre couples d'aras verts; je n'osais en croire mes yeux, des aras au pied des neiges, la chose me semblait impossible; mais leur plumage émeraude et leurs cris, familiers à mon oreille, ne me laissèrent aucun doute à cet égard. Ils devaient arriver de Terre Chaude à la recherche des pommes de pin; car je les vis se perdre dans les bois pour n'en sortir que longtemps après et s'éloigner dans la direction de l'État de Guerrero.
Le même jour, le guide nous conduisit à la base même du volcan, près du pic du Moine qui se trouve en surplomb de la _barranca_ de Mispayantla.
La montée, dans ce sable mouvant mélangé de cendres, est des plus pénibles, et la respiration nous manquait à chaque instant: arrivé sur la hauteur, je fis dresser la tente, mais un vent terrible faillit l'emporter; il fallut que les _peones_ s'accrochassent aux extrémités pour la retenir; ce fut au milieu de ces difficultés que je pris divers clichés du pic du Moine, du chaos de roches volcaniques qui l'entoure et des profondeurs de la _barranca_.
--Sous vos pieds, me dit le guide, se trouvait jadis un cimetière, et dernièrement encore l'on découvrit à cette même place toute une série de vases aztèques. Cette communication alluma notre curiosité; armés tous deux, don Louis et moi, d'un simple bâton, nous nous mîmes à fouiller les terres assez friables de l'endroit, et nous rencontrâmes effectivement des débris d'ossements humains et des morceaux de poteries anciennes. Cette demi-réussite ne fit qu'enflammer notre ardeur; don Louis creusait avec son bâton et, muni d'un poignard, je dégageais avec précaution les poteries, car à moitié pourries par un long séjour dans la terre, elles étaient d'une fragilité extraordinaire, et ne reprenaient leur dureté qu'en séchant au soleil. Nous exhumâmes ainsi une douzaine de pots de formes diverses, d'une terre rouge, mais presque tous semblables pour la décoration: elle consistait en une grossière imitation de la figure humaine, obtenue au moyen de petites bandes d'argile collées sur la surface du vase. L'un d'eux cependant offrait une certaine élégance de forme, et la pièce la plus remarquable était une lampe de style étrusque, avec diverses peintures noires sur le fond rouge de la terre cuite.
Il est assez probable que cette sépulture date des premiers temps de la conquête, alors que les Indiens, traqués comme des bêtes fauves, se réfugiaient dans les bois et dans les hauteurs inaccessibles de la _sierra_. On connaît leur religion pour les tombeaux, ils pouvaient espérer que, dans ces hauteurs vierges alors de pas humains, les dépouilles mortelles des leurs seraient à l'abri des profanations espagnoles.
La journée suivante se passa de même dans une fiévreuse attente du grand jour; le pic se voilait sans cesse à nos yeux comme pour nous défendre son approche; tous les bas-fonds cependant jouissaient d'un temps magnifique et d'un soleil splendide; nous distinguions les moindres accidents de la plaine, et le soir on voyait s'allumer les réverbères de Puebla. Les nuits étaient glaciales et nos forces s'épuisaient de plus en plus; nos guides mexicains, en nous parlant des difficultés de l'ascension, jugeant mal de nos forces et de notre ardeur, semblaient nous prendre en commisération, exprimant à haute voix des doutes assez blessants pour notre amour-propre de voyageurs. J'imposai silence à cette faconde toute mexicaine, bien résolu de donner à l'injurieuse prophétie le démenti le plus formel.
La soirée du troisième jour annonçait une matinée favorable, et nous travaillâmes à nos préparatifs. Outre les deux guides et les quatre Indiens qui nous avaient accompagnés, je louai du maître du _rancho_ trois autres Indiens pour soulager les nôtres, en divisant les fardeaux.
Je fis remplir douze bouteilles d'eau, car nous n'en devions pas trouver dans le volcan, je me munis de deux bouteilles de _mezcal_ pour nous donner des forces au besoin, et les pieds emmaillottés de pièces d'une grosse étoffe de laine, nous attendîmes le lendemain avec impatience.
À trois heures du matin, nous montions à cheval, Louis et moi; nos hommes nous précédaient à pied, guidant nos montures dans le sentier du bois; peu après, nous atteignions l'extrême limite de la végétation, et nos montures n'avançaient plus qu'avec des difficultés inouïes dans l'arène mouvante des sables. L'aube blanchissait à peine quand nous traversâmes la _barranca_ de Huiloac, espèce de ravin profond, creusé au temps des pluies par l'écoulement des eaux de la montagne, mais alors parfaitement à sec. La Croix et ses rochers se dessinaient devant nous à la limite des neiges, il semblait que nous en fussions à courte distance, et nous ne l'atteignîmes qu'après une heure d'une marche haletante et de poses répétées. Il était cinq heures et demie.
En cet endroit, nous descendîmes de cheval, un Indien devait ramener nos bêtes à Tlamacas. La besogne la plus difficile restait à faire; engourdies par le froid, nos jambes avaient peine à nous porter, il fallut les délier par un exercice préparatoire. Le disque du soleil sortait comme un nimbe des profondeurs de l'horizon, et ne jetait encore qu'une lueur d'un rose pâle sur le manteau neigeux du volcan. Le site est sauvage, grandiose, terrible, et rien n'en saurait donner l'idée.
La caravane se mit en marche; nous étions munis de lunettes bleues pour prévenir les accidents ophthalmiques si fréquents dans ces ascensions, au milieu de cette foudroyante lumière que multiplie la réverbération des glaces; les Indiens du _rancho_ en portaient également. Le guide s'était, en outre, muni d'une quantité d'_ocosochitl_, herbe d'une vertu singulière, qui consiste à faciliter la respiration dans ces hauteurs. On en remplit alors la calotte de son chapeau, et lorsque l'oppression devient trop forte, on aspire l'arome qu'elle répand, arome d'autant plus violent que l'herbe est plus sèche.
Je remerciai le guide de son herbe préservatrice, en lui disant que je saurais m'en passer. Il sourit d'un air de doute et prit les devants: je le suivais, puis venait don Louis et le reste de la troupe. Chacun m'avait fait un monde de cette ascension, et je m'attendais à des difficultés inouïes; j'avoue que tout d'abord je me sentis mal à l'aise: on m'avait prédit une affreuse suffocation, je n'éprouvais en somme que de l'appréhension, laquelle se dissipa bientôt, en voyant que nous avancions assez rapidement et sans accident d'aucune sorte. Le jeu de mes poumons était admirable, et je n'éprouvais d'autre phénomène qu'une grande sécheresse dans la gorge, accompagnée d'une soif inextinguible; le remède était à côté du mal; à chaque instant, je me baissais et, ramassant des poignées de neige, je la buvais à longs traits. Cependant, nous nous arrêtions de temps à autre; le guide se retournait souvent, le rire aux lèvres, croyant nous avoir laissés loin derrière lui; mais Louis et moi ne perdions pas une semelle, et n'eût été l'ignorance où nous étions de la route à suivre, nous l'eussions pu dépasser; un seul Indien nous suivait, les autres étaient à quelques centaines de pieds au-dessous.
Il était huit heures et quart quand nous arrivâmes à l'orifice du cratère. Le guide s'arrêta: c'était l'entrée qui menait à l'intérieur du volcan; il devait y attendre les hommes pour préparer la tente de manière que je pusse immédiatement commencer mes opérations. Louis et moi, nous continuâmes sur la droite pour atteindre la plus haute cime de la montagne.
Nos jambes tremblaient alors comme celles d'un homme ivre, une légère oppression s'était emparée de nous, mais elle disparut après quelques instants de repos; nous avions la neige pour nous désaltérer, et nous en mélangeâmes dans une coupe avec une égale quantité de _mezcal_. Il fallut néanmoins nous asseoir, la pente était à pic et l'océanesque panorama qui se développait aux quatre points cardinaux nous avait jeté dans une terrifiante admiration. Comment oser décrire ce que j'ai vu?
Je veux le tenter, cependant, et j'en parlerai autant que l'infiniment petit peut parler des choses infinies, car n'est-ce pas l'infini que cet horizon de 80 lieues, triplant l'étendue de l'horizon marin avec la même grandeur de lignes, mais plus riche, de ses déserts, de ses champs cultivés, de ses forêts, de ses mille plans étagés, où le prisme éclatant de la lumière verse en prodigue ses plus étincelantes couleurs.
Arrivé au point culminant de la lèvre supérieure du cratère, le voyageur se trouve entre deux abîmes, et le vertige, qui tout d'abord s'empare de lui, semble plutôt un éblouissement des splendeurs que son regard embrasse, que l'effet des gouffres béants qu'il ose braver.
Il a derrière lui le cratère immense, ses jets de vapeurs sulfureuses et ses grondements souterrains; à ses pieds, un chaos de roches mutilées, scories gigantesques se soulevant de leur couche de neige et de cendre, rappellent, dans le convulsif et le tourmenté de leurs attitudes, les damnés de Dante cherchant à s'arracher de leur cercle de glace; à droite, le pic du Moine lève sa tête altière, et tout au bas, l'œil se perd dans les précipices vertigineux de la _barranca_ de Mispayantla.
Aux heures matinales, l'aurore se lève à peine pour les profondeurs de la vallée; seule, une large ceinture de forêts s'étale verdoyante sur les gradins de la _sierra_, baignant ses pieds dans les blanches vapeurs que soulèvent les premiers rayons du jour.
Les plaines alors, semblables à d'immenses lacs, n'offrent à l'œil que l'aspect d'énormes vagues de nuages, d'où surgissent, au milieu de cette mer aérienne, les noirs sommets des pitons de la vallée. Mais le soleil monte, et vous assistez ébloui aux magiques transformations de cette nature enchanteresse: les vapeurs se groupent et s'élèvent, des éclaircies se forment, et comme au travers d'un ciel moutonneux on aperçoit par moment les étoiles, l'œil saisit, dans les méandres des nuées qui s'agitent, quelque blanche maison, une partie de village, la rive d'un lac, un bouquet de verdure, ou le scintillement des clochers lointains.
Puis comme un voile qu'on déchire, et dont les lambeaux sont emportés par les vents, les nuages disparaissent, et la vallée tout entière développe aux regards ses merveilleuses beautés.
Des hauteurs de glace où vous trônez, un prodigieux royaume s'offre à vous: grâce à la transparence de cette atmosphère lumineuse, tout se rapproche et se dessine, la distance est anéantie, et l'œil distingue, à vingt lieues au delà, les plus légers détails de cet admirable tableau. Voilà le bourg d'Améca et le _sacro monté_ qui le garde, et la plaine fleurie qui l'entoure; à gauche, la vallée d'Ozumba; à droite, les monts de Tlalmanalco, Miraflores et ses clochers mauresques; plus loin, Chalco se mire au soleil dans les eaux de ses lagunes; ici, c'est le Peñon, le lac de Tezcuco, sur les bords duquel se traîne languissante, à l'ombre des _sabinos_ centenaires, l'héritière de la grande ville aztèque; puis les murailles étincelantes de Mexico, les mille clochers qui les dominent, et les ravissantes villas qui l'accompagnent: toutes, malgré les vingt lieues qui vous séparent d'elles, se distinguent encore dans l'éloignement; voilà San Agustin la joueuse, Tacubaya la blonde, Chapultepec d'impériale mémoire, et Guadelupe la Sainte. C'est un ensemble extraordinaire de déserts, de lacs, de villes et de villages, de plaines verdoyantes, de monts volcaniques et de sommets boisés. Comme ceinture à ce magnifique tableau, la Cordillère étend au loin les lignes sombres de ses monts de porphyre.
Mais la plaine de Puebla nous appelle, offrant les mêmes perspectives avec plus de lointain encore dans l'horizon; à douze lieues, la ville semble à vos pieds, et le regard, en suivant la vallée de Tehuacan, pénètre jusqu'en Terre Chaude, pour saisir la silhouette des cactus gigantesques et des palmiers sauvages.
Cinq volcans, cinq pics neigeux, la Nevada de Toluca, l'Iztaccihuatl, la Malincha, l'Orizaba, le Popocatepetl, ce dernier, maître et roi de ces géants domptés, s'élèvent au-dessus des plateaux de l'Anahuac; chaque soir, le soleil les dore de ses feux, alors que dès longtemps il abandonna les plaines; on dirait de cinq lustres immenses que la main du Tout-Puissant espaça dans ces hauteurs, pour illuminer le plus merveilleux panorama du globe.
En descendant, nous trouvâmes la tente établie à cent pieds environ, dans un premier repli du cratère, sur la petite esplanade du _Malacate_ (c'est un cylindre de bois, autour duquel s'enroule le câble qui permet de descendre dans le fond du cratère et d'en remonter les matières soufrées qu'on exploite à Tlamacas). Une heure à peine nous suffit pour prendre les vues du côté droit du cratère, du fond même du volcan et de _L'Espinago del diablo_, le côté gauche; les bains d'argent se voilaient bien d'une légère couche de sulfure, mais les vues réussirent cependant, et deux surtout furent très-belles.
Nous voulûmes descendre dans le cratère. Amarrés à l'extrémité du câble, le cylindre se déroula lentement, nous isolant dans l'abîme; nous avions à la main un bâton pour nous éloigner des anfractuosités de la roche; des pierres tombaient de temps à autre, nous menaçant d'une lapidation d'un nouveau genre. La descente paraît longue; car le cœur volontiers se trouverait pris de défaillance dans le parcours de cette prodigieuse descente; elle me sembla de plus de trois cents pieds; on arrive alors au cône tronqué formé par la chute continue des sables et des pierres du sommet; ce cône s'élance du fond du cratère, pour atteindre lui-même à une hauteur d'au moins deux cents pieds, avec une pente de 45°: on roule plutôt qu'on arrive jusqu'au fond du cratère, toute sa surface est couverte de neige, sauf aux abords des _respiraderos_ (il y en a deux, le plus important est à gauche); on ne peut en approcher qu'à dix mètres, encore la chaleur est-elle intense et les émanations suffocantes. Ces deux jets de vapeur, qui, du haut du cratère apparaissent comme de minces filets blancs et dont on distingue à peine le bruit, sont, de près, deux énormes ouvertures lançant avec un bruit de tonnerre une épaisse colonne de vapeur sulfureuse. Une source vient déverser ses eaux dans une petite mare verdâtre, au milieu du cratère. Cette même source, me disait depuis don Cyrilo Perez, alimente à douze et à quatorze lieues, l'une à Puebla, et l'autre a Cuernavucca, deux sources thermales. Une multitude de fumeroles s'échappe en sifflant des murailles du cratère, et le soufre qu'on exploite se trouve, mélangé à la terre, déposé en fleurs aux environs des _respiraderos_, ou bien en morceaux d'un jaune clair et d'une cassure brillante; j'en ai rapporté quelques beaux échantillons. Mais malgré les prodigieuses quantités qui gisent au fond du volcan, le soufre d'Europe se vend encore à Mexico meilleur marché que celui du Popocatepetl, ce qui peut donner une idée de l'exploitation de ce produit dans la pauvre usine de Tlamacas.
Il était trois heures quand, après avoir gravi le cône de débris, nous regagnâmes l'orifice du volcan.
La déclivité du pic est si rapide que les Indiens préposés à l'extraction du soufre se contentent d'imprimer aux charges de terre soufrée tirées du volcan un léger élan, de façon qu'elles arrivent seules jusqu'à la limite des neiges. Cela s'appelle _la corrida_; lorsque la neige n'est point trop durcie par la gelée, les hommes se mettent à cheval sur les ballots et descendent avec eux; mais quand la surface est glacée, la _corrida_ menaçant d'être trop rapide, ils descendent a pied de peur des accidents. Cela me donna l'idée d'opérer ma descente de la même manière.
Je m'assis donc simplement sur mon chapeau de feutre plié en quatre, et, sur ce léger traîneau, je me laissai couler sur la pente, au grand étonnement de nos guides, qui n'osèrent point s'engager dans pareille entreprise. Don Louis me suivait; nous atteignîmes en peu d'instants une vitesse prodigieuse; nous allions comme un tourbillon sur les flancs de la montagne; le bâton qui devait guider notre marche n'entravait en rien la rapidité de la chute; nous passions comme des aérolithes, c'était un délire.
Jamais montagne russe ne donna l'idée d'une course semblable; impossible de nous arrêter: aveuglés par une poussière de neige, enivrés de sensations étranges, inconscients du danger, nous arrivâmes aux cendres qui bordent les neiges, et roulant plus de vingt fois sur nous-mêmes, nous nous relevâmes émus, mais intacts. Nous avions parcouru près de deux kilomètres en sept minutes. Cela seul valait l'ascension. Je ne prétendrais pas que nos postérieurs ne fussent point endommagés; mais c'était la moindre des choses en échange d'une jouissance si grande, et j'aurais certainement, au même prix, recommencé avec plaisir.
Le lendemain nous arrivions à Amécaméca, où don Pablo Ferez, tout surpris de notre réussite, admirait en s'exclamant la beauté de nos vues.
Quinze jours après je reprenais la diligence de Vera-Cruz; je revenais en Europe. Au sortir d'Ayotla, nous nous trouvâmes pris entre deux partis, dont les avant-gardes tiraillaient à cent mètres l'une de l'autre. Il fallut s'arrêter, et nous entendions siffler les balles; cela me mit à même de juger du tir mexicain. Pendant une heure au moins que dura l'escarmouche, je ne vis pas tomber un seul homme.
L'engagement ayant cessé, je m'informai; il n'y avait pas eu un seul blessé. Nous passâmes, et tombant dans l'arrière-garde de l'autre troupe, je m'informai également du résultat de la bataille.--Baste! ce sont des maladroits, me répondit un sous-lieutenant, nous n'avons pas eu un homme de touché. C'était charmant.
Ce qui le fut moins, c'est qu'une fois engagés dans les bois de Rio Frio, une demi-heure à peine après avoir quitté le petit corps d'armée, nous fûmes arrêtés par deux bandits les plus déguenillés que j'aie jamais vus; aussi furent-ils sans pitié. Comme d'habitude, il fallut mettre pied à terre. Ces brigands étaient des créatures chétives qu'on eût anéanties d'un coup de poing, et telle est la résignation des voyageurs, ou la crainte qu'on a des camarades cachés dans le bois, que personne ne manifesta la moindre idée de résistance. Pour cette fois, je fus bien et dûment dépouillé; j'avais deux caisses, une malle bien garnie, quelque argent, je complais sur le hasard pour passer, je tombai mal: ils m'enlevèrent tout. L'un d'eux ouvrit d'abord ma malle, faisant mine de choisir parmi les effets.
--En somme, dit-il, je prends tout. Et il passa l'objet à son acolyte; mes papiers, mes notes, quelques précieuses curiosités, furent perdus; je les réclamai vainement. J'avais sur les épaules un paletot neuf que j'espérais conserver.
--Tiens, dit l'un d'eux en s'en allant, passez-moi donc cette pelure, elle est fort belle.
Je la lui passai, ce qui me permit d'arriver à Puebla en manche de chemise.
Ce ne fut point ma dernière aventure. En sortant de Puebla, nous avions une nouvelle compagne de voyage: c'était une jeune fille de seize ans, nommée Dolorès Molina; elle était fort belle, et d'une beauté dangereuse pour braver, par ces temps de troubles, les hasards des grands chemins. Elle allait à Cordova rejoindre sa mère qui l'attendait, et se faisait une fête de l'embrasser, l'ayant quittée depuis longtemps.
La diligence eut le bonheur d'arriver à Tehuacan sans accident, et les voyageurs qui couvaient de l'œil la belle enfant n'avaient trouvé rien de mieux à faire que de l'épouvanter par des alarmes continuelles. Au moindre arrêt de la voiture, elle pâlissait et se récriait, à la grande joie de ces messieurs. L'un d'eux, enfin, plus galant que les autres, et pensant faire preuve d'esprit, lui dit:
--_Señorita_, c'est chose bien imprudente à vous de voyager dans les temps où nous sommes, et si j'étais coureur de route, ce n'est point à la bourse de ces messieurs que je m'adresserais; j'ambitionnerais de plus doux trésors, et je vous emporterais si loin qu'on ne vous verrait plus.
Cette délicate plaisanterie fit monter le rouge à la figure de la jeune fille et des larmes à ses yeux. On imposa silence au malencontreux galant; mais à partir de ce moment, Dolorès, sous le coup de douloureux pressentiments, se trouvait prise à la moindre alerte de tremblements convulsifs et d'une épouvante que rien ne pouvait calmer. J'étais silencieux témoin de ce prologue et je flairais dans l'air une vague odeur de drame. Cependant nous arrivâmes à Tehuacan sans que rien justifiât les alarmes de Dolorès. Nous devions repartir le lendemain pour Cordova, et cette partie de la route n'offre d'habitude aucun danger.
Mais la fatalité voulut que la diligence d'Orizaba n'arrivât point; il fallut donc séjourner à Tehuacan, et nous y restâmes trois jours, attendant vainement la diligence. Je conseillai à la jeune fille de se montrer le moins possible, afin de ne point attirer les regards; aussi ne sortit-elle pas de l'intérieur de la _fonda_, vivant dans l'intimité des femmes de la maison.