Cites Et Ruines Americaines Mitla Palenque Izamal Chichen Itza

Chapter 20

Chapter 203,766 wordsPublic domain

Les linteaux des portes sont en pierre. Chichen n'offre que quelques rares échantillons de linteaux de bois, qu'on trouve partout à Uxmal. Le corps principal du palais des Nonnes, flanqué de deux ailes placées à distances inégales, s'appuie à une pyramide perpendiculaire, sur la plate-forme de laquelle se trouve un édifice très-soigné, percé de petites pièces avec deux niches faisant face à la porte et traversé par un couloir qui, s'ouvrant à l'orient, va donner sur l'extrémité occidentale du palais. Ce second édifice est lui-même surmonté d'un autre plus petit, le total formant un palais de trois étages. On arrive à la première plate-forme par un escalier gigantesque fort rapide, composé de quarante à quarante-cinq marches. Il y avait là, quand j'y montai, tout un monde d'oiseaux, de serpents et d'iguanes, des cailles entre autres dont l'une fut prise à la main, de beaux oiseaux verts et bleus, au cri plaintif, s'harmoniant parfaitement à la solitude des ruines. Les iguanes couraient, sautant de branches en branches, et je ne pus en attraper aucune.

Le développement du palais et de la pyramide est d'environ soixante-quinze mètres. La pyramide avait été fouillée par Stephens, je suppose, mais il n'avait trouvé qu'une masse de mortier de pierre, qu'il renonça à percer d'outre en outre, laissant béante une énorme excavation qui montre suffisamment l'excellence des matériaux et la solidité de l'ouvrage. Le bâtiment appelé _la Carcel_ (la Prison) par les indigènes, on n'a jamais su pourquoi, est un édifice parfaitement conservé. Placé sur une pyramide peu élevée (de deux mètres environ), il se compose d'un seul corps de logis, avec trois portes au couchant, éclairant une galerie de la longueur du palais. Cette galerie est percée de trois salles qui ne prennent jour que par des portes intérieures correspondant aux portes du dehors; nous n'avons jamais remarqué, dans les ruines du Yucatan, pas plus que dans celles de Mitla et de Palenqué, un seul édifice à fenêtre. D'autres ruines s'offrent encore de tous côtés à la vue du voyageur. Ce sont le _Caracol_ ou l'Escargot, bâti en manière de mur à limaçon; le Château, que surmonte une pyramide de cent pieds au moins, puis un énorme bâtiment près des Nonnes, mais totalement dénué de sculptures; des amoncellements de pierres taillées indiquent encore la place d'autres édifices, le sol au loin en est couvert. Quant à l'_hacienda_ de Chichen-Itza, ses bâtiments et ses chapelles, perdus dans le bois, attendent que les Indiens étant soumis, le maître revienne leur donner le mouvement et la vie qui les ont abandonnés.

Le propriétaire actuel vit à Mérida; il me proposa la cession de sa propriété et des ruines pour la somme de deux mille piastres. C'était peu; mais, hélas! j'étais trop pauvre pour l'acheter; elles sont trop loin pour tirer parti de tant de choses précieuses; abandonnées au ravage des temps, exposées à la barbarie de certains voyageurs, ces magnifiques ruines vont se dégradant chaque jour; quelques siècles encore et pas une pierre ne se dressera pour rappeler aux hommes l'existence de ces civilisations éteintes. Le _Cenote_ de Chichen-Itza n'est qu'une vaste citerne naturelle à ciel ouvert. Il n'a rien de remarquable.

Formés par l'affaissement de la couche calcaire, les _cenotes_ qui parsèment le Yucatan et lui fournissent de l'eau en chaque saison affectent toutes les formes, depuis l'immense rotonde où l'on pénètre par le trou de la voûte jusqu'à la citerne à ciel ouvert. Quelques-uns, ornés de cristallisations, offrent un coup d'œil grandiose, et celui de Bolonchen, donné par Stephens, est un des plus remarquables. Plus tard, nous en avons rencontré d'autres dans la direction d'Uxmal; nous en parlerons en temps et lieu.

Quant au degré de civilisation de Chichen, nous avons cru pouvoir le considérer comme plus avancé qu'à Izamal, où les pyramides et les figures énormes dénotent plus d'antiquité avec moins de perfection dans les détails; à Chichen, la masse des ruines forme ville; les édifices, les temples et les monuments qui, par leur simplicité, rappelleraient des habitations particulières, les places publiques même, font songer à un état civil plus avancé, et de la théocratie pure, on pourrait passer à une théocratie militaire.

Huit jours s'étaient écoulés, et chaque matin on m'engageait à me hâter: il tardait à ces messieurs de revoir leurs pénates et les ruines étaient muettes pour eux. Depuis longtemps déjà le vieux curé avait repris la route de Citaz, bien fatigué de son excursion; je ne le revis plus, et je sus par la suite qu'il était mort des suites de sa visite à Chichen. Pauvre curé! pour moi, le temps passait rapide; j'étais pourtant accablé de fatigue, le visage brûlé, les bras couverts de coups de soleil; je ne puis me rendre compte de l'insensibilité de ma machine à l'endroit de ce climat dévorant. Chaque soir, je m'étendais avec délices sur mon hamac suspendu aux arbres des ruines; on allumait un feu pour éloigner les tigres et l'on soupait. Quelquefois les Indiens entonnaient un chant monotone, mélopée plaintive qui précipitait le sommeil. Je me laissais vivre, sans regard vers le passé, sans souci de l'avenir.

J'avais distingué, parmi les travailleurs indiens, un jeune homme à figure fine et intelligente: c'était l'artiste de la bande; un soir, il me voulut donner un échantillon de son talent.

Il coupa une branche d'arbre mince et flexible dont il enleva l'écorce, s'en fut dans le bois chercher une racine d'une espèce particulière, fort longue, fort déliée, et s'en servit comme d'une corde à boyau pour tendre la branche en forme d'arc. Du pouce de la main gauche, il maintenait contre le fil un morceau de bois sec qui figurait le chevalet, et dans sa main droite il tenait un autre morceau de bois dont il se servait comme d'archet. Puis, approchant sa bouche d'une extrémité de ce violon primitif, l'ouvrant ou la fermant tour à tour, il tira de ce naïf instrument des sons d'une douceur infinie; il passait de quelques airs espagnols qu'il avait retenus aux mélodies indiennes, pleines de tristesse et de mélancolie, se rappelant et improvisant tour à tour. J'éprouvais à le suivre un charme étrange, et le plaisir qu'il me voyait prendre à l'écouter redoublait l'élan de sa verve poétique. Il joua longtemps; je le récompensai au delà de ses espérances.

Le neuvième jour, j'avais terminé mon travail et je précipitai le départ. Arrivé à Citaz il fallut montrer aux autorités du petit village les vues dont le _padre_ leur avait conté des merveilles. Je m'exécutai aussitôt; mais ce fut pour eux une désillusion profonde, et comme une raillerie; ces clichés négatifs ne parlaient point à leurs yeux ignorant les mystères de la photographie; ils me remercièrent néanmoins, mais bien convaincus de la nullité artistique des trésors que j'emportais.

L'une des idées fixes, chez la plupart des métis, c'est de prendre tout étranger pour un médecin. Je portais toujours avec moi une petite boîte de drogues et un _Manuel_ Raspail. À Chichen-Itza, j'avais eu occasion de soulager le vieux curé d'une courbature par des frictions prolongées de pommade camphrée. C'en fut assez pour établir à leurs yeux ma réputation de docteur. À Citaz, il me fallut donc écouter les doléances de quelques individus, mais sans prévoir jusqu'où mon ministère improvisé pouvait me conduire. Vers le soir, une autre visite m'arriva. C'était un jeune homme, marié depuis trois ans à peine, et dont la femme, jeune et jolie, disait-il, ne lui donnait point d'enfants. Je lui avouai bien sincèrement tous mes regrets de la stérilité de sa compagne, l'assurant que je n'y pouvais rien, et qu'il devait, dans un cas semblable, s'adresser à quelque médecin de Mérida. La confession de mon ignorance ne fut à ses yeux qu'une modestie extrême, et, malgré tous mes efforts pour l'arrêter, il entra dans des détails intimes qui ne laissèrent pas que d'émouvoir mon imagination. Bref, il finit par m'engager à visiter sa femme, désirant que je l'examinasse avec soin. La chose prenait une tournure assez piquante; le mari avait dit que la malade était jolie, circonstance atténuante, je ne me défendais plus que faiblement; ses insistances redoublèrent. Je pensai, malgré moi, au médecin malgré lui, et je ne pus m'empêcher de sourire du rapprochement, désirant du reste que la ressemblance s'arrêtât là, sans pousser jusqu'au bâton.

J'aurais eu mauvaise grâce à ne point me rendre, je le suivis. La maison était petite, mais propre. Il renvoya une vieille servante, ferma la porte, et me pria d'entrer dans l'exercice de mes fonctions. La malade paraissait une jeune fille encore, elle était vraiment jolie, et la pâleur répandue sur sa jeune physionomie, l'espèce de crainte respectueuse que je lui inspirais, lui prêtaient un air des plus intéressants.

Sans être docteur, les confidences du mari m'avaient indiqué la nature de la maladie, et certes, mon ignorance me rendait impuissant à la guérir. Je tâchai néanmoins de faire bonne contenance, car j'étais plus ému qu'il ne convient à un membre de la Faculté, surtout lorsqu'il s'agit de palper le sein de la malade. Je rougis prodigieusement, lorsqu'il me fallut examiner le siége même de la maladie. Mais, en voyant les deux époux de si bonne foi, je faillis prendre mon rôle au sérieux, et me rappelant à propos l'article Raspail sur le traitement de ce genre d'affections, j'ordonnai bravement l'aloès, le safran et les bougies camphrées, dont j'expliquai l'usage. Je sortis chargé des bénédictions du jeune couple, auquel je prédis la postérité d'Abraham, me jurant tout bas de ne plus accepter semblable tâche à l'avenir, certain, en tout cas, que je n'avais ordonné que choses excellentes ou inoffensives.

Trois jours après, j'étais à Mérida.

XI

UXMAL

Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose.

Il faut avoir éprouvé les fatigues de quinze jours d'expédition et de rudes travaux dans ces climats brûlants, pour comprendre les charmes du repos. Je me donnai quelques jours de congé; ils passèrent comme un rêve.

La maison de don Joaquim est un palais coupé de galeries à colonnes et de cours plantées de palmiers: un vaste réservoir d'eau renouvelée tous les deux jours m'offrait chaque matin le plaisir d'un bain fortifiant; je m'y livrais comme en pleine rivière à l'exercice de la natation; puis venait le déjeuner, que nous prenions de compagnie avec mon ami J. Laclos, qu'un heureux hasard avait amené à Mérida le soir de mon arrivée. C'étaient alors des causeries charmantes sur la patrie lointaine, où se mêlaient les historiens de nos jours et les noms aimés de nos littérateurs modernes; c'étaient de longues discussions au sujet des ruines que j'avais visitées et que j'allais revoir; puis venaient les excursions dans le passé, les rêveries de l'avenir: confidences mutuelles, souvenirs évoqués, que vous avez de charmes! Quand la chaleur montait, nous livrant au doux bercement du hamac, l'esprit tranquille, le corps moite, l'âme engourdie, une heure de sieste, fille des climats chauds, achevait cette matinée si bien remplie.

Je m'étais, en outre, lié d'amitié avec ma respectable voisine, la señora C..... Une sympathie subite nous avait rapprochés. Il semblait qu'elle m'eût rencontré dans une de ces vagues existences qu'on croit avoir vécues; ses traits me rappelaient de chers souvenirs.

Malade depuis longtemps, elle en était arrivée au dernier période d'une maladie de poitrine. Abandonnée des docteurs, elle attendait, avec le calme d'une conscience pure, que Dieu fixât le jour de son rappel. Agée de trente à trente-cinq ans, ornée d'une instruction peu commune, douée d'une âme tendre et mystique, ses entretiens étaient pour moi pleins de charmes. Une religion bien entendue versait sur cette nature éprouvée par tant de souffrances le trésor de ses consolations les plus douces. Je me trouvais heureux et fier de l'amitié que m'avait vouée cette pauvre femme.

Que d'heures passées en épanchements intimes, en confidences, en causeries sérieuses, où je m'efforçai de ranimer dans son cœur l'amour des choses de ce monde et l'espoir d'un rétablissement prochain! Ses yeux voyaient clair dans l'avenir; elle se sentait partir, triste mais résignée. Quand je la quittai, notre amitié de quinze jours était vieille de longues années, et mes yeux se mouillèrent de larmes quand je lui fis mes derniers adieux.

Je ne devais point oublier que la saison s'avançait; aussi Antonio vint-il m'arracher un matin aux délices de ma paresse. J'avais perdu l'habitude de me lever aussi tôt, et j'eus toutes les peines du monde à m'arracher du hamac. La voiture attendait, il fallait partir. Il faisait une nuit assez noire; mon petit conducteur prit à droite; puis, une fois au dehors de la ville, malgré l'obscurité, malgré les affreux cahots d'une route rocailleuse, il mit ses mules au galop. J'eus beau lui crier de ralentir, qu'il allait tout briser, le gamin faisait la sourde oreille, et nous galopions de plus belle. Tout à coup le ressort de cuir de gauche se brisa; je fis une effroyable pirouette, et n'eus que le temps de me saisir du tablier, ce qui amortit ma chute. Antonio se trouvait tranquillement assis sur son brancard et semblait ne s'être aperçu de rien; il s'arrêta cependant au bruit de mes imprécations, qu'appuyèrent immédiatement deux soufflets parfaitement sentis, destinés à réprimer l'élan de mon drôle.

Le jour naissait à peine; nous nous trouvions alors à quatre lieues de Mérida. Que devenir? Impossible de songer au retour, la _caleza_ ne pouvait aller plus loin.

--À deux pas, me dit Antonio, se trouve une habitation; veuillez garder les mules et la voiture, je vais chercher des cordes et du monde.

Il disparut. J'allumai un cigare et me promenai en l'attendant.

Cinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis le départ de mon domestique, quand j'entendis dans le bois, sur la droite, un tumulte effroyable, et je vis déboucher, au triple galop, six Indiens dans un costume étrange. Ils avaient l'air si féroces, je m'expliquai si peu leur présence à cette heure, la rapidité de leur course, leur direction,--ils arrivaient sur moi,--que, rapide comme l'éclair, je me précipitai sur mon fusil que j'armai: je crus mon dernier jour arrivé, persuadé que j'avais affaire à l'avant-garde d'une troupe d'Indiens _bravos_.

Quoique décidé à vendre chèrement ma vie, j'éprouvai, je l'avoue, une surprise qui me parut être de la pire espèce. À moitié caché derrière la botte de la _caleza_, le doigt sur la gâchette du fusil, j'étais dans une fiévreuse attente de ce qui allait arriver. Les Indiens n'avaient d'autre arme qu'un _machete_, ce qui me donna quelque espoir; mais ils passèrent devant moi comme un tourbillon, sans s'inquiéter de ma présence, et je les perdis bientôt de vue.

Antonio, qui arrivait avec deux hommes, me dit que c'étaient tout bonnement des _vaqueros_ indiens préposés à la garde et à la recherche du bétail dans les bois.

Ils portent alors des costumes de peau qui les enveloppent de la tête aux pieds; les mains sont cachées par le prolongement des manches, et les pieds dans d'immenses étriers en bois recouverts de cuir; les jambes sont, en outre, garanties par la selle elle-même, faite d'un cuir de bœuf qui, se repliant de chaque côté, forme une espèce de botte. Ce costume, qui ne laisse apercevoir que la moitié d'une face bronzée, donne aux _vaqueros_ l'aspect le plus sauvage et leur permet de courir sans crainte au plus épais des fourrés.

Cependant, avec l'aide de ses deux Indiens, Antonio réparait notre accident avec assez d'intelligence; il remplaça la courroie par une corde sept ou huit fois doublée et me garantit la solidité de la voiture jusqu'à notre arrivée à Tikul. Nous poursuivîmes donc, et, vers les dix heures, nous arrivions à Uaialke, où je rencontrai don Felipe Peon, pour lequel j'avais des lettres de recommandation; il m'en donna lui-même une autre pour sa maison de Tikul et pour le majordome de l'_hacienda_ de San Jose qui lui appartient.

La famille Peon, la plus riche de l'Yucatan, possède la plupart des _haciendas_ de Mérida à Uxmal, c'est-à-dire un espace de vingt-cinq lieues; cette dernière, où se trouvent les magnifiques ruines du même nom, est la propriété de don Simon.

Uaialke est bien, comme le disait avec orgueil le majordome, la plus belle _finka_ de l'Yucatan. On y arrive par une porte monumentale qui s'ouvre sur une vaste cour, plantée d'arbres verts; sur la gauche, s'étend une plantation de _jenequen_ (agave dont le fil est d'un revenu considérable); à droite, se trouve un jardin ombragé de palmiers et de manguiers, où l'œil se repose sur les touffes vertes des bananiers et des goyaviers chargés de fruits.

La maison, élevée sur un plateau de quinze pieds au moins, est abordable de tous côtés au moyen d'un escalier continu qui borde la terrasse; une plantation de _sapote_ de Santo Domingo, à fruits énormes à pulpe jaune, alternée de rosiers en fleurs, prête son ombrage à la galerie.

Sur le devant se trouve un manège à dépouiller l'agave, et, dans des cours intérieures, s'ébattent quelques daims privés.

Sur le derrière, s'étendent deux vastes clôtures destinées au bétail, et d'immenses réservoirs toujours pleins d'eau les bordent dans toute leur longueur. Deux puits, à chaîne garnie de seaux d'écorce, fournissent jour et nuit à l'alimentation des réservoirs et à l'arrosage du jardin.

Le bétail abandonné dans les bois, où six mois de l'année il ne trouve qu'une maigre nourriture, vient s'abreuver chaque jour aux réservoirs de l'_hacienda_. Comme nulle autre part il ne trouve une goutte d'eau, la soif répond au propriétaire du retour de ses troupeaux. Il peut tout au plus s'égarer quelque tête dans une habitation voisine, et, comme chaque animal porte le chiffre de son maître, il n'y en a jamais de perdus.

Dix-huit cents bêtes à cornes donnent à Uaialke un revenu considérable, et plus de douze cents Indiens, sujets de l'_hacienda_, travaillaient aux champs du maître; aujourd'hui, le nombre en est fort réduit: le choléra de 1854 enleva en peu de jours plus de sept cents de ces malheureux.

Deux heures de repos avaient donné aux mules une nouvelle vigueur; il s'agissait d'atteindre Sakalun avant la nuit.

En approchant de ce dernier point, je retrouvai, comme dans la direction de Valladolid, les traces de la révolte indienne: quelques murs noircis et des cabanes abandonnées formaient la ligne frontière de leurs derniers exploits. Sakalun fut deux fois ravagé; aussi le village a-t-il un air de tristesse mortelle.

Mon équipage s'arrêta sur la place: Antonio ne savait à qui s'adresser pour réclamer une nuit d'hospitalité. J'allai donc frapper aux portes, mais nul ne pouvait me recevoir, et l'on m'indiqua, de l'autre côté de l'église, la maison d'une pauvre veuve qui, d'habitude, hébergeait les étrangers de passage. Je m'y rendis; elle me pria d'entrer dans sa maisonnette, m'assurant qu'elle ferait son possible pour me procurer le nécessaire. Elle s'excusa d'une manière charmante de ne pouvoir m'accueillir d'une façon plus grande, et le regard de reproche qu'elle semblait adresser au ciel me fit comprendre que la fortune contraire avait dû bouleverser une existence que des manières distinguées, jointes à une figure noble, annonçaient avoir été brillante. Antonio s'en alla dans le bois couper du _ramon_ (feuillage pour les mules); de mon côté, j'allai visiter le _cenote_, l'un des plus beaux du Yucatan.

Il est au milieu de la place; l'ouverture en est presque circulaire, sur un diamètre de quinze pieds environ. Un escalier gigantesque de rondins de bois unis par des lianes permet d'arriver à la nappe d'eau qui garnit la surface du fond.

Vous vous trouvez alors dans une vaste rotonde, d'une élévation de près de vingt mètres, d'où pendent d'énormes stalactites; des masses de stalagmites correspondent aux cristallisations supérieures, et quelquefois les deux réunies semblent former à la voûte d'immenses colonnes de support. L'aspect est grandiose, et l'ensemble donne l'idée d'un gothique sauvage.

Au crépuscule, une longue file d'Indiennes, vêtues de blanc, s'en vont, l'urne antique sur la hanche, puiser l'eau du ménage; à les voir subitement disparaître, on dirait une suite de fantômes s'engloutissant dans les entrailles de la terre.

Le dîner tout servi m'attendait au logis de la veuve; la petite table garnie d'une serviette blanche, quelques assiettes d'une propreté exquise, m'eussent rendu indulgent pour le plus détestable repas; mais tout était bon, bien apprêté, délicieux.

Deux jeunes filles, celles de l'hôtesse, me servaient à table: belles toutes deux, la plus jeune attirait le regard par ses merveilleuses perfections: elle avait treize ans; blanche comme l'albâtre, son buste, qui se dessinait sous la transparence du _uipile_ indien, présentait les lignes admirables de la statuaire antique; ses grands yeux noirs, voilés de longs cils, avaient la douce expression d'une résignation touchante; le nez, droit, aux ailes mobiles, disait la facilité de ses impressions, et sa bouche de corail s'ouvrait sur une rangée de perles. Ses cheveux, une rivière de jais, relevés à la chinoise, formaient sur sa nuque blanche deux touffes luisantes reliées par une faveur jaune et percées d'une flèche d'argent.

Cette coiffure élégante et bizarre s'harmoniait au costume indien de la jeune fille. L'air d'innocence et de candeur qui rayonnait de toute sa personne en faisait un idéal que le rêve le plus divin ne pouvait dépasser.

De même qu'une fleur ignorée donne ses parfums au premier qui les respire, de même la belle enfant semblait heureuse de mes admirations, et son visage se voilait de pudeur souriante, sous le feu de mes regards passionnés. La mère me dit son histoire; elle était courte: de terribles événements, une longue misère; d'origine espagnole, elle me conta l'_hacienda_ pillée et incendiée, son mari assassiné, son désespoir, sa fuite, l'exil, puis son retour en ces lieux désolés; elle me dit cette vie sombre et solitaire, et l'avenir plus sombre encore. Des pleurs coulaient sur sa face ridée; ses filles mêlaient leur douleur à la sienne, et de grosses larmes bondissaient sur leurs jeunes visages comme des gouttes de pluie sur les pétales d'un lis.

Je n'oublierai jamais cette désolation. Ah! que n'étais-je riche, libre, puissant! Et qui sait, pensais-je? Que m'importent les ruines, le monde, l'avenir? Où donc est le bonheur? Heureux qui le rencontre et sait le reconnaître! Je ne pus taire la part que je prenais aux infortunes de mon hôtesse, la joie que j'aurais à les soulager, le désir...; mais j'en dis trop peut-être, un silence d'acquiescement, un sourire d'ange reconnaissant, ce vif besoin d'espoir chez des malheureux, m'avertirent de ne point ajouter les tristesses de la désillusion aux navrantes tristesses du passé; je me tus.

Il était l'heure de se séparer; j'allai m'étendre, songeur, dans le hamac qui m'attendait. La nuit porte conseil; je résolus de hâter mon départ, pour échapper à cette fascination qui m'avait engourdi la veille.

Je la revis cependant, et plus belle, et plus séduisante encore; deux longues nattes étalaient jusqu'à terre les trésors de sa chevelure d'ébène, et sa tunique de gaze légère, brodée de jaune, voilait à peine les merveilleuses beautés de son corps; ses yeux, pleins de timides promesses, prenaient mon cœur: mon esprit irrésolu flottait comme celui d'un homme ivre. Il fallait m'arracher à ces enchantements. J'appelai Antonio; une demi-heure après, les mules attelées m'attendaient à la porte. Je leurs dis adieu.

--Quand reviendrez-vous, dit-elle?

Je ne la revis jamais. La première des sagesses n'est-elle pas d'éviter le danger?

Au retour, j'allai prendre à Mouna la route de Campêche.