Cites Et Ruines Americaines Mitla Palenque Izamal Chichen Itza

Chapter 1

Chapter 13,374 wordsPublic domain

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CITÉS ET RUINES AMÉRICAINES

MITLA, PALENQUÉ, IZAMAL, CHICHEN-ITZA, UXMAL

RECUEILLIES ET PHOTOGRAPHIÉES

PAR DÉSIRÉ CHARNAY

AVEC UN TEXTE

PAR M. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

SUIVI

DU VOYAGE ET DES DOCUMENTS DE L'AUTEUR

OUVRAGE DÉDIÉ

À S. M. L'EMPEREUR NAPOLÉON III

ET PUBLIÉ SOUS LE PATRONAGE DE SA MAJESTÉ

PARIS

GIDE, ÉDITEUR

5, RUE BONAPARTE

A. MOREL ET Ce

18, RUE VIVIENNE

PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,

55, QUAI DES AUGUSTINS.

1863

Tous droits réservés.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE I

ANTIQUITÉS AMÉRICAINES 1 Ruines d'Isamal 46 Ruines de Chichen-Itza 48 Ruines d'Uxmal 61 Ruines de Palenqué 72 Ruines de Mitla 74

LE MEXIQUE (1858-1861) 105

I. Départ de Paris.--La Vera Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect général de la ville.--Le port.--Le môle.--Excursion aux environs.--Le nord à Vera Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de Mexico 107

II. MEXICO.--La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect général.--Le saint-sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à Mexico.--Les coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le théâtre.--Les chaînes 133

III. COUTUMES.--Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands chemins.--Utilité d'un rabat.--Mexico et ses monuments.--La banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco 151

IV. ANECDOTES ET RÉFLEXIONS 177

V. TEHUACAN.--Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures de Pedro.--La venta Salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le torrent.--Quiotepec.--Le Huero Lopez et sa troupe.--Les Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée d'Oaxaca 205

VI. Oaxaca.--La ville.--Les mœurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de don Raphaël.--Les passions politiques 225

VII. Long séjour.--Phénomènes photographiques---Les trois vallées.--Santa Maria del Tule.--Le sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le village.--Les pitajas.--Clichés perdus.--Prise de la ville.--Mont Alban.--Le vieux couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la ville.--Départ pour Vera Cruz 247

VIII. Le rancho dans le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le fabricant d'orgues.--La descente de Cuasimulco.--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Avarado.--Vera Cruz.--Le siége 271

IX. LE YUCATAN.--Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les Indiens prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne 301

X. CHICHEN-ITZA.--Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le retour.--Le médecin malgré lui 323

XI. UXMAL.--Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose 351

XII. L'UZUMACINTA.--Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à Palissada.-- Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San Pedro et la chasse aux crocodiles.--Les marais.--L'iguane.--Las Playas 383

XIII. De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et les temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits, apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo. 411

XIV. TUMBALA.--Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au rancho.--Absence des Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins affreux.--Désespoir de Carlos.--Famine.--Les singes.--Nopa.--San Pedro.--Trois jours d'attente.--Le cabildo.--Attitude hostile des habitants.--Arrivée des Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San Pedro à Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les jaguars.--Arrivée à Tumbala. 443

XV. SAN CRISTOBAL.--Tumbala.--Le curé.--La chasse aux dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son ami.--Mœurs indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens porteurs.--Ténéjapa.--San Cristobal.--Hospitalité de M. Bordwin.--Les mœurs.--Les églises.--Le psalterion.--Le gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan. 467

XVI. TEHUANTEPEC.--La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans les bois.--La rivière.--Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus (Fête-Dieu).-- Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes grasses.--Totalapa.--Oaxaca.-- Histoire du voleurs.--Mexico. 489

XVII. LE POPOCATEPETL.--Ascension du Popocatepetl.--La ville d'Amécaméca.--La famille Perez.--Tomacoco.--Le rancho de Tlamacas.--Excursions aux environs.--Le cimetière indien.--Le volcan.--Retour à Amécaméca.--Départ pour Vera Cruz.--Rencontre de deux partis.--Encore les voleurs.--Dolorès Molina.--Son enlèvement.--Vera Cruz.--Retour en Europe. 513

NOTES 540 PLATES.

FIN DE LA TABLE.

PRÉFACE

Il y a cinq ans, lorsque je partis à la recherche de ces ruines merveilleuses, mon intention était d'en faire une étude approfondie et de traiter le sujet moi-même. Surpris de la manière incomplète avec laquelle certains voyageurs avaient abordé ce grand sujet, il me sembla que dans une œuvre aussi vaste, texte et gravure, tout était à refaire. Attribuant l'indifférence du public pour une civilisation aussi originale aux incertitudes qui la voilaient à demi, je voulus qu'on ne pût récuser l'exactitude de mes travaux, et je pris la photographie comme témoin.

Mais, lorsque je fus en présence des matériaux, je me sentis accablé par la grandeur du travail, et je ne me trouvai plus la force de l'achever.

La portée philosophique d'une étude de ce genre saisira tout le monde; une pareille œuvre touche aux questions vitales de l'humanité; l'histoire des religions s'y trouve en cause aussi bien que l'anthropologie. Ces monuments ne sont-ils pas appelés à nous dire si leurs fondateurs furent nos frères et nos contemporains, ou si cette terre nouvelle eut une genèse à part?

L'ouvrage, il faut bien le dire, peut fournir des matières à toutes les hypothèses et soutenir tous les systèmes.

À Izamal, par exemple, vous trouvez, dans les bases des pyramides artificielles que surmontaient les temples, des figures gigantesques rappelant les sphinx de l'Égypte. À Chichen-Itza, l'Inde pourrait revendiquer les énormes figures d'idole qui ornent la frise du palais des Nonnes; le palais du gouverneur, à Uxmal, vous donne des grecques admirablement dessinées; Palenqué, dans quelques bas-reliefs, a des intentions assyriennes, et les palais funéraires de Mitla reproduisent en certains cas l'ordonnance des demeures chinoises. Une immixtion de races suffit-elle pour expliquer ces ressemblances? faut-il conclure à l'action exclusive des vieilles civilisations et renoncer à l'hypothèse d'une race originale américaine?

L'histoire et l'origine de ces peuples n'offrent donc qu'un vaste champ d'hypothèses. Les premiers historiens de ce monde nouveau n'étaient point des érudits; la religion, du reste, défendait à cette époque, les investigations trop savantes; leurs descriptions, voire celles du conquérant lui-même, ne se bornent qu'à des comparaisons banales avec les villes d'Espagne, où çà et là percent quelques souvenirs romains.

Les traditions recueillies jusqu'à ce jour (nous ne parlons point des Aztèques) ont un cachet apocryphe qui ne doit pas échapper à l'œil de l'observateur; il semble que des épisodes bibliques, mêlés dans les premiers temps aux anciennes légendes américaines, nous reviennent dans les traductions nouvelles, mélangés aux figures poétiques de ces peuples, mais empreints encore de leur parfum sacré. C'est ainsi que la création genésiaque, les luttes des géants, le déluge, se retrouvent dans le _Popol-Vuh_, que nous a récemment donné M. Brasseur de Bourbourg.

Les Espagnols, aux jours de la conquête, avaient tout intérêt à faire disparaître les documents historiques des vaincus; ils durent les modifier à leur gré, le faisant de bonne foi peut-être, considérant les religions de leurs nouveaux sujets comme des abominations qu'il fallait balayer du sol et remplacer par la croyance catholique.

Premier bégayement de l'histoire, la tradition est aussi le premier pas d'un peuple pour échapper à l'ignorance; à ce titre, elle est toujours respectable. Mais cette tradition n'est, dans ce cas, qu'une aide de plus dans le travail de l'historien; il doit s'en servir avec prudence et se garder de rien affirmer par elle.

Pour moi, je m'étais dit qu'au commencement des choses, les hommes, en quelque lieu de la terre qu'ils habitassent, n'ayant que des idées simples et en petit nombre, devaient, en les formulant, se rencontrer parfois.

Les poésies primitives, riches on pauvres, suivant le génie des peuples, m'avaient offert dans leurs images des rapprochements de ce genre, et je prêtais à l'architecture le même langage. Eus-je tort? Je m'arrête.

Je sais que l'ignorance est pleine d'affirmation et de certitude; le doute raisonné, la grande discussion appartiennent à la science. Je remets donc sans commentaire mon œuvre entre ses mains; à elle seule de créer une histoire et de combler cette lacune dans la filiation des races.

Quant à l'étude architectonique des monuments, il fallait un talent synthétique qui pût reconstruire le passé sur les ruines du présent; j'eus recours à M. Viollet-le-Duc, à qui rien n'est étranger de ce qui regarde l'architecture, et qui m'accueillit avec cette bienveillance que tous ceux qui l'approchent ont éprouvée comme moi.

Il appartenait à une imagination aussi féconde, aidée d'une science d'appréciation aussi merveilleuse que celle de M. Viollet-le-Duc, le droit de donner sur ces monuments des aperçus neufs et de lumineuses expositions.

L'album des _Cités et Ruines américaines_ complète, en les rectifiant parfois, les vastes travaux entrepris sur ces matières par d'illustres voyageurs.

La première exploration date de 1787, et fut dirigée par Antonio del Rio; mais la publication des documents, retardée par l'opposition systématique du clergé mexicain, ne vit le jour qu'en 1822.

Dupaix vient en seconde ligne, de 1805 à 1808. Ses relations et les dessins de Castañeda, remis entre les mains de M. Baradère, furent publiés en 1836, sous les auspices de MM. Thiers et Guizot.

Plus tard, les travaux de MM. de Waldeck, de Stephens et Catherwood, et l'immense ouvrage de lord Kingsborough achevèrent d'attirer l'attention des Sociétés savantes sur ces empires oubliés. Depuis, d'autres auteurs ont dévoué leur vie à faire connaître ces ruines étranges. En première ligne, il faut citer M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui sait joindre à l'audacieuse ardeur d'un pionnier de la civilisation les persévérantes recherches d'un bénédictin.

Pour ce qui me regarde, ma tâche est facile: je raconte ce que j'ai vu et ce qu'il m'a été donné d'observer; c'est donc une simple relation que j'offre au public; elle n'aura d'autre valeur que la vérité.

L'Empereur, à qui rien n'échappe de ce qui est utile, noble ou grand, qui sait honorer le mérite comme encourager les plus modestes travaux, a daigné prendre sous son patronage l'album des _Cités et Ruines américaines_. C'est pénétré d'une si haute faveur, que nous adressons humblement à Sa Majesté nos actions de grâces et l'expression de notre reconnaissance.

DÉSIRÉ CHARNAY.

ANTIQUITÉS AMÉRICAINES

Depuis le commencement du siècle, les antiquités mexicaines ont préoccupé, non sans raison, le monde savant. Des voyageurs ont parcouru l'Amérique centrale après de Humboldt, et ont ajouté leurs observations à celles de l'illustre écrivain, pour les confirmer plutôt que pour les modifier. Tel est, en effet, le privilége de ces grandes intelligences qui, de temps à autre, viennent éclairer l'humanité, que leurs découvertes et même leurs hypothèses sont consacrées par les recherches et les travaux des patients explorateurs venus après eux. Si ces génies ont négligé ou effleuré trop légèrement quelques détails, si parfois ils n'ont entrevu la vérité qu'à travers un brouillard, leurs conclusions sont en bloc toujours conformes à l'ordre général des faits moraux et physiques. Les Cuvier, les Humboldt, les Arago, les Champollion n'ont certes pas vu toute la vérité; mais ils ont frayé la route à suivre, et ne sont jamais tombés dans ces erreurs absolues qui pendant des années égarent les savants venus après eux.

Le _nouveau_ monde est en effet nouveau, si on le compare à l'Asie et à la vieille Europe, c'est-à-dire que l'homme civilisé, ou plutôt civilisateur, est venu s'établir sur ce continent longtemps après les premiers siècles historiques de notre hémisphère; mais cependant toutes les recherches récemment faites portent à croire qu'une civilisation avancée dominait ces vastes contrées bien avant l'ère chrétienne. Relativement, les civilisations américaines étaient arrivées à la décadence au moment où les Espagnols s'emparèrent du Mexique, de l'Yucatan et du Pérou. Leur apogée remontait à plusieurs siècles avant la conquête; ce fait ne peut être mis en doute aujourd'hui. Mais à quelle race appartenaient ces peuplades qui jetèrent un si vif éclat vers le VIIe siècle de notre ère? D'où venaient-elles? étaient-elles sorties des provinces septentrionales du Japon? venaient-elles de l'Orient ou de l'Occident? appartenaient-elles aux races blanches pures ou aux races touraniennes mélangées de blanc? Ces questions ne sont pas résolues, et nous n'avons pas la prétention de les résoudre; toutefois, sans sortir des limites que nous impose notre tâche, en examinant avec attention les monuments d'architecture photographiés par M. Charnay, peut-être pourrons-nous jeter quelque lumière sur cette partie de la grande histoire humaine.

Il est difficile d'admettre que _tous_ les hommes, à l'origine de leur civilisation, aient employé les mêmes méthodes, lorsqu'ils ont pu produire des œuvres sorties de leur cerveau; l'étude attentive des monuments qui nous sont connus, en Asie, en Égypte et en Europe, démentirait ce système de production uniforme; cette étude conduit à admettre que certaines méthodes appartiennent à certaines races. Ainsi, par exemple: telles races n'ont jamais employé le mortier dans leurs constructions; d'autres l'ont employé dès l'époque la plus reculée; celles-ci ont fait dériver leur architecture de l'art de la charpenterie; celles-là de la construction en terre, en pisé ou en brique. Les races jaunes ont une aptitude particulière pour extraire, affiner, mélanger et travailler les métaux; les races blanches, au contraire, ne peuvent s'astreindre aux pénibles labeurs qu'exigent leur extraction et leur mise en œuvre. Il est des hommes qui aiment les bords des fleuves, les marais, les lieux bas; il en est d'autres qui s'établissent sur les hauteurs. En cela, la nature physique est d'accord avec l'instinct, et si un Chinois peut vivre au milieu des rizières et des terrains paludéens, le Caucasien y mourra de la fièvre. Partant du connu pour arriver à l'inconnu, nous pourrons donc tout d'abord dire: tel monument appartient à telle race, parce que les méthodes employées pour l'élever n'ont été pratiquées sur les parties du globe, où les documents historiques ne font pas défaut, que par cette race seule. Mais, il faut l'avouer, les mélanges de ces races entre elles modifient les conséquences de ce principe à l'infini; non pas à ce point, cependant, que l'on ne puisse découvrir, dans les monuments mêmes, les origines diverses qui se sont confondues pour les élever. C'est là où l'on ne saurait apporter un esprit d'analyse trop scrupuleux.

Il est nécessaire, avant d'entrer dans l'examen détaillé des monuments que nous essayerons de décrire, de jeter un coup d'œil sur le continent américain. Séparé de l'Europe et de l'Afrique, d'une part; des confins de l'Asie, de l'autre, par deux océans, il touche presque à l'Europe, au nord-est, par le Groenland; à l'Asie, au nord-ouest, par le détroit de Behring. Vers l'océan Pacifique, une chaîne de montagnes non interrompue, comme un immense pli, courant du nord au sud, domine les deux Amériques depuis les contrées habitées par les Esquimaux jusqu'au détroit de Magellan. Cette chaîne de montagnes ne laisse entre elle et l'océan Pacifique à l'ouest, qu'une langue de terre relativement étroite, tandis qu'au contraire, du côté de l'est, le continent s'étend, se découpe, est sillonné par de larges fleuves et dominé par des amas de montagnes secondaires.

En admettant _à priori_ que les Amériques aient été occupées par des peuplades venues du nord, celles qui se seraient présentées par le détroit de Behring devaient naturellement suivre le pays situé à l'ouest entre les montagnes et la mer, et descendre peu à peu, afin de trouver des climats favorables, jusqu'à la hauteur du 20e degré, c'est-à-dire du Mexique; celles qui, étant sorties du Groenland, auraient débarqué sur la terre de Labrador devaient, toujours en cherchant un ciel plus doux, descendre vers les États de l'Ohio, occuper le littoral de la Caroline, s'étendre jusque dans la péninsule des Florides, reconnaître l'île de Cuba, et bientôt l'Yucatan. Toujours en suivant notre hypothèse, si les peuplades venues du nord-ouest appartenaient aux races touraniennes ou malayes, et si celles venues du nord-est appartenaient aux races scandinaves ou indo-germaniques, il est certain qu'en descendant l'une et l'autre vers le sud, elles devaient se rencontrer au point le plus étroit du continent américain entre les deux mers, c'est-à-dire sur les bords du golfe du Mexique. Si encore nous supposons que l'une de ces deux émigrations s'était établie avant l'autre sur le territoire du Mexique, la seconde a dû entamer avec celle-ci de longues luttes pour devenir maîtresse du sol. Or si, en 1829, Cuvier ne croyait pas pouvoir émettre une opinion sur la nature ethnique des nations indigènes de l'Amérique, on peut aujourd'hui, grâce aux travaux des derniers voyageurs et aux photographies, constater que peu de contrées du monde offrent une variété plus étendue de types appartenant à des races diverses. On trouve de tout en Amérique, depuis le noir du Congo jusqu'au blanc pur en passant par le touranien et la variété rouge.

Les rares documents historiques antérieurs à la conquête espagnole du Mexique signalent en effet une suite d'immigrations, venant du nord-est, puis retournant d'où elles étaient venues, s'étendant jusqu'au Pérou; des luttes acharnées entre les conquérants et les anciens possesseurs du sol, un mouvement prodigieux d'hommes, de races ou de tribus diverses, se disputant la prédominance. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si aujourd'hui, au Mexique même, on signale la présence de races diverses que d'ailleurs M. Flourens (nous ne saurions contester son opinion en ces matières) considère comme ne présentant aucune variété étrangère à celles qui occupent le reste du globe. Les photographies faites d'après des individus nés au Mexique, que nous avons sous les yeux, ne peuvent que confirmer cette opinion. Ces épreuves nous montrent des sujets appartenant à la race finnique, dont le caractère est parfaitement reconnaissable; d'autres plus nobles, qui reproduisent les traits saillants des figures sculptées à Palenqué; des métisses malais, mélangés de sang noir et de sang jaune, avec une dose très-légère de blanc; puis des personnages dont le caractère ethnique rappelle les beaux types blancs, quoique très-étrangers à la race celtibérienne ou espagnole qui se distingue toujours au milieu de ces diverses peuplades désignées aujourd'hui indifféremment sous le nom de Mexicains. Avant l'arrivée des conquérants européens du XVIe siècle, il y avait donc au Mexique des couches de races variées depuis la race jaune finnique ou touranienne jusqu'à la race blanche, dont l'origine apparaît sur les hauts plateaux septentrionaux de l'Inde. Je me garderai de trancher les questions que la présence de ces races diverses peut soulever; il suffira de constater les faits. Quant à savoir quelle est, dans l'Amérique centrale et au Mexique, la race aborigène, et s'il y a même une race aborigène, il ne semble pas que les observations recueillies jusqu'à présent permettent de conclure. Toutefois il paraît certain, d'après l'examen des documents historiques et des monuments, que les races jaunes ou fortement mélangées de sang jaune occupaient ces contrées bien avant la civilisation due aux Olmécas, aux Nahuas ou aux Toltèques. En cela, l'histoire primitive de l'Amérique ne différerait pas de celle de l'Inde, de la Chine, du Japon et même de la partie occidentale de l'Europe. Les Américains possédaient avant les voyages de Colomb une écriture phonétique; le mémoire de M. Aubin sur la _peinture didactique_ et l'_écriture figurative des anciens Mexicains_ et les travaux de M. Prescott ne laissent guère de doutes à cet égard. M. l'abbé Brasseur de Bourbourg prétend même que les cartouches gravés sur certains monuments de Palenqué, de Chichen-Itza et d'Uxmal appartiennent, suivant toute apparence, à la langue maya ou à ses dialectes. Quant aux Aztèques, les derniers venus, ou plutôt le résultat d'une fusion des émigrants blancs avec les indigènes, leur écriture ne consiste plus qu'en un système graphique imparfait, fort inférieur aux hiéroglyphes et à l'écriture phonétique des Olmécas et des Nahuas, Quichés ou Toltèques. Au moment de la conquête des Espagnols, le Mexique était retombé dans un état d'infériorité relative, comme si les tribus civilisatrices qui avaient dominé ces contrées quelques siècles avant notre ère, et s'y étaient maintenues jusqu'au XIIe, avaient été peu à peu absorbées par une race indigène inférieure. L'éloquence, ou pour mieux dire un parlage nébuleux, y était fort en honneur au moment de l'arrivée de Fernand Cortez. Les massacres hiératiques étaient pratiqués sans limites et sans scrupules. Ce n'était plus le sacrifice humain que nous trouvons chez les Scythes, chez les Grecs primitifs, chez les Germains, mais une tuerie sans choix comme sans raison.