Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal

Part 25

Chapter 253,687 wordsPublic domain

J'avais établi mon cabinet noir dans un souterrain; j'y préparai mes feuilles le matin. Mais l'eau du canal toute pure et limpide qu'elle parût, amenait dans mes lavages des milliers de taches que je ne pouvais prévenir. J'exposais le jour, et, difficulté nouvelle! il faisait une telle humidité dans ces bois, que ma chambre noire, éprouvée par deux années de voyage, se resserrait jusqu'à briser ses jointures, de façon qu'il m'était impossible de faire jouer les châssis. Plus tard, vers le midi, la chaleur était tellement intense, que le bois se contractait avec la même puissance et que tout était à jour. Il fallait alors envelopper l'instrument du haut en bas avec des linges et des vêtements que je mis en lambeaux pour cet usage.

Le soir nous soupions, Dieu sait comment! Ma principale nourriture était le _pozole_, pâte de maïs crue délayée dans de l'eau, dont j'avalais des quantités effroyables. Je recommande cependant au lecteur une soupe d'escargots de la petite rivière, d'une saveur toute particulière, et dont je me régalai plusieurs fois pendant mon séjour à Palenqué.

La nuit venue, éreinté par un va-et-vient perpétuel, il fallait commencer le développement des clichés, opération qui durait jusqu'à minuit, une heure du matin.

Mon domestique et le guide dormaient quand la voix des tigres ne venait pas troubler leur sommeil. Le guide, un métis du village, aurait voulu nous quitter depuis longtemps, et plusieurs fois la frayeur qu'il éprouvait la nuit lui avait occasionné des accidents terribles. Le malheureux n'osait faire un pas en dehors des feux; j'avais beau lui dire que l'animal le plus féroce n'eût point osé l'attaquer dans une situation pareille, et que certainement, il n'oserait l'approcher, il ne voulait rien entendre et restait dans la zone des feux, c'est-à-dire beaucoup trop près de nous.

Quelquefois, je cédais à la lassitude et chargeais mon homme de surveiller les clichés dans leurs bains; mais, me réveillant en sursaut, je le trouvais plongé dans le plus profond sommeil. Ce fut ainsi qu'une nuit n'en pouvant plus et devant la présence de deux jaguars, révélée par leur râlement trois fois répété, je le priai de veiller deux heures et de m'appeler pour le remplacer. Mais à peine étais-je enseveli sous ma moustiquaire, qu'entendant les râlements se rapprocher, je lui criai de veiller; il me répondit qu'il veillait effectivement, et quelques minutes après, les bruits ayant cessé, j'allais m'endormir, quand j'entendis à dix pas de moi la marche prudente d'un animal; les feuilles sèches criaient sous ses pattes; un léger frisson me passa par le corps; ne faisant qu'un bond en dehors de ma moustiquaire, je passai par-dessus le premier feu, et arrachant mon fusil des mains du misérable qui dormait, je me retournai contre l'animal; mais je ne pus apercevoir qu'une ombre incertaine dans les profondeurs de la galerie.

Le jaguar, car c'en était un, remonta sur le toit du palais et vint précisément se tapir au-dessus de nos têtes. J'essayai, mais en vain, de le toucher avec mon révolver; je n'osai m'aventurer à sa poursuite dans l'obscurité, et je crus prudent, par la suite, de coucher entre les deux feux que nous allumions chaque soir à dix pas de distance l'un de l'autre. J'avoue même que je ne dormis guère cette nuit-là; le jaguar m'inquiétait, quoique n'ayant rien à craindre de lui. Le matin, au petit jour, il partit par le côté opposé; je le vis bondir du toit sur la pente de la pyramide et disparaître.

Combien souvent arrivait-il aussi que l'orage éteignait mes lumières, dispersait les feux, souillait mes bains chimiques de débris de toutes sortes: il fallait recommencer le lendemain pour échouer encore.

Comme compensation à mes fatigues, j'avais, après l'orage de chaque soir, le spectacle des nuits radieuses; la lune, se levant tard, glissait obliquement ses rayons argentés dans l'ombre épaisse de la forêt; puis, pénétrant dans l'espèce de clairière environnant le palais, elle jetait dans ma solitude, par le jeu des ombres et des lumières, tout un peuple de fantômes.

Gracieuses ou terribles, lourdes, légères ou diaphanes, mon imagination aidant, ces fantasques apparitions prenaient à mes yeux le corps de la réalité.

Une nuit, nuit merveilleuse, j'assistai à toute une création des plus sublimes mystères de notre histoire religieuse.

Je me rappelle encore une vaporeuse assomption, telle qu'en savait peindre Murillo: les nuées portant la Vierge, le croissant, les longues draperies flottantes, et dans l'ombre de vagues formes d'anges. Puis tout disparaissait, changeait de place, se transformait: une création nouvelle s'élevait comme un rêve au milieu des ombres de la création évanouie. Un moment vint où muet, atterré, confondu, je vis se formuler, mais dans toute sa puissance et dans toute son écrasante majesté, la plus haute expression du génie humain dans les arts: le Dieu de Raphaël séparant les ténèbres de la lumière. Oh! c'était bien là le créateur des mondes, tel que l'imagination humaine l'a pu concevoir, avec cette tête majestueuse, ce front divin, ce geste tout-puissant et sa marche souveraine dans les espaces. Le dessin, la couleur, le lieu, en faisaient non plus un fantôme, non plus une apparition, mais une terrifiante réalité. Tremblant, anéanti, je crus voir Dieu lui-même venant réveiller de leur sommeil séculaire les habitants de ces ruines. J'attendais que la trompette formidable donnât le signal, que la terre s'ouvrît et que les ombres de ces guerriers, de ces prêtres et de ces souverains comparussent devant le Maître de toutes choses. Étais-je le jouet d'un rêve? Je m'avançai doucement, sans détourner les yeux, de peur que la vision s'envolât, puis ayant touché Carlos endormi et l'ayant éveillé: «Tiens, regarde, lui dis-je; vois-tu?--Ah! que cela est beau, fit-il, que cela est grand!» Il était frappé comme moi; quant au guide, il ne comprit pas et ne vit pas d'abord, mais la puissante apparition s'empara bientôt de lui, il se mit à genoux et pria.

Quand la lune disparaissait derrière la montagne comme un flambeau qui s'éteint, la forêt entière semblait illuminée par des milliards de lucioles voltigeant en tous sens; alors, attirées par la lumière d'une branche enflammée que nous agitions, elles accouraient vers nous de tous les côtés à la fois, et j'en remplissais un sac de gaze bleue qui, pendu à la voûte de la galerie, composait un lustre d'un effet magique.

J'attendais chaque jour la visite du jeune Allemand; il m'avait promis de me conduire aux temples nouvellement découverts; mais il ne vint pas. Mon guide ne connaissait que les cinq édifices dont nous avons parlé. Je m'aventurai donc seul à la recherche des monuments. J'avais une petite boussole pour me guider, et du reste je n'avais pas l'intention d'aller très-loin. Je connaissais la direction des ruines, elles s'étendent sur une ligne parallèle aux lignes de la _sierra_; je n'avais qu'à suivre: tant mieux si je devais rencontrer quelque chose.

Je n'avançai qu'avec difficulté, et je pensais bien n'avoir parcouru qu'une faible distance après deux heures de marche; j'avais abattu un magnifique hocco à crête noire et blanche, que je destinais à notre souper; je tuai également un serpent vert de plus de deux mètres de longueur, dont je ne connais malheureusement pas le nom. Mais de ruines point. Je commençais à me fatiguer; pourtant, comme il était de bonne heure, je résolus de marcher encore, obliquant du côté de la montagne. Le terrain, coupé de montées et de descentes, m'indiquait assez que j'étais au pied même de la _sierra_. Je finis par trouver un monticule plus rapide que les autres, et quelques pierres taillées me firent espérer que j'avais enfin retrouvé l'un des temples; je gravis la pyramide et je me trouvai bientôt en présence d'un édifice du même genre que les ruines environnant le palais; la galerie de face, avec deux ouvertures, et les petits intérieurs du fond, l'autel et ses trois pierres, tout était identique. J'étais satisfait. Il s'agissait de regagner le campement et j'y mis plus de temps qu'il ne m'en avait fallu pour m'en éloigner. Je finis néanmoins par retrouver le petit ruisseau, et, suivant son cours, je reconnus la pyramide au temple de la croix: cinq minutes plus tard, je gravissais l'escalier du palais, où je me couchai dans mon hamac, rendu de fatigue et mourant de faim. Le hocco fut vite apprêté; nous le dévorâmes à belles dents.

Les ruines de Palenqué impriment à l'esprit l'idée de la plus haute antiquité; mais rien, dans ces monuments extraordinaires, ne peut lutter de grandeur, d'élégance, de richesse et d'harmonie avec les édifices d'Uxmal. Il n'est pas improbable que les fondateurs des villes yucatèques descendissent des habitants de Palenqué, ou, tout au moins, que leur civilisation ne procédât de cette civilisation beaucoup plus ancienne; dans ce cas, Uxmal en serait l'apogée.

Quant à la ville même, dont l'existence est l'appréciation d'études si diverses, nous ne croyons pas qu'elle exista jamais. Cette multitude de temples, semblables entre eux et fort éloignés les uns des autres, s'étendant sur une ligne de près de quatre-vingts lieues, partant de Palenqué, par Ocosingo jusqu'à Commitan, frontière de Guatémala, ne fait supposer qu'une même civilisation chez toutes les peuplades de ces montagnes, civilisation religieuse, organisation théocratique par excellence. Le grand palais, entouré de ses temples, ne représente, à notre avis, qu'un centre religieux plus considérable que les autres. En voici la raison: quand on parcourt la montagne et qu'on a vécu parmi les Indiens, on ne tarde pas à se convaincre que ces populations ont conservé leur antique manière de vivre, portant à l'idée chrétienne et aux prêtres qui les dirigent le même respect dont ils entouraient leur ancienne religion. Comme autrefois, ils vivent séparés, perdus dans les solitudes de la forêt, loin de l'église comme jadis loin du temple. Les jours de fête et de cérémonie publique, ils accourent au village, accomplissent leurs devoirs religieux, écoutent la voix du pasteur et vont retrouver l'habitation passagère qu'ils ont élevée dans les bois.

C'est ainsi qu'un village paraît ne se composer que d'une église entourée de quelques cabanes, et ne représente qu'une fort modeste population; mais si vous vous informez, on vous répondra que cette bourgade compte dix mille habitants. Du reste, la ville immense que l'on suppose avoir existé à Palenqué ne se compose pas que d'un palais et de quelques petits temples, mais d'édifices de tous genres et de monuments publics de toutes dimensions. Voyez le Yucatan: à Chichen-Itza, sur une arène de trois kilomètres vous comptez dix édifices et des ruines en quantité; à Uxmal, dans un rayon plus étendu, pyramides, temples et palais se succèdent sans interruption. Des ruines même de peu d'importance feraient croire à l'existence d'habitations particulières encore debout; il y avait agglomération et ville incontestablement; à Palenqué, rien de tout cela.

Ce n'est point à dire que Palenqué manque d'importance. Ses ruines nous paraissent être, pour la science, les plus précieuses, en tant qu'à notre avis, elles sont appelées à nous donner un jour la clef des civilisations américaines. Les nombreuses inscriptions que renferment Palenqué et les temples de la montagne attendent le Champollion qui doit faire cesser le mutisme de leur table de pierre. L'étude assidue des langues _maia_, _zapotèque_, _toltèque_ doit amener ce beau résultat. Un homme nous semble destiné à jouer ce magnifique rôle dans l'avenir: M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui possède ces trois idiomes, pourra sans doute, dans son séjour prochain à Palenqué, nous rapporter ces paroles vivantes.

Cela ne nous dira pas à quelle époque Dieu jeta l'homme sur la terre, ni de quelle manière il le forma; la science, si haute qu'elle soit, recule impuissante devant ce problème. Mais ayant découvert, par les inscriptions de Palenqué, la date probable de la fondation de ces temples et de l'ère civilisée chez ces peuples, elle pourrait remonter à une époque assez reculée dans les siècles, pour nous dire si ces premiers créateurs furent les descendants du vieux monde ou si elle a le droit de les déclarer autochthones.

Il nous reste à formuler sur ces ruines, un vœu que bien d'autres avant nous ont déjà fait. N'appartient-il pas à une nation comme la nôtre, tête et lumière du monde, de s'emparer de ces monuments précieux, de leur offrir dans nos musées la place que leur importance réclame? Cette absence de tout document sur les origines américaines forme une vaste lacune dans l'histoire de l'humanité; c'est au gouvernement à la combler, et, s'il recule devant les frais immenses que comporterait le transport des originaux, n'a-t-il pas le moulage, si facile aujourd'hui avec le procédé de M. Lottin de Laval, et n'a-t-il pas des hommes pour l'exécuter?

L'Amérique a pris sur nous l'avance; à l'époque du voyage de Stephens, des Américains avaient déjà tenté cette lourde entreprise; ils échouèrent devant la mauvaise volonté du gouvernement de Chiapas. Aujourd'hui, que nos armes victorieuses portent au Mexique les idées civilisatrices et le repos, aujourd'hui que l'influence française va soustraire ce beau pays à l'engloutissement de la civilisation américaine, ne serait-il point à propos de mêler quelques idées d'art et de science à la gloire de nos armes? Une note du gouvernement suffirait pour aplanir toute difficulté et pour doter la France de documents que jalousent l'Amérique et l'Angleterre.

Mes opérations terminées, et comprenant que, malgré mes efforts, je ne pourrais faire mieux, je mandai les Indiens pour enlever mes bagages; ils partirent. J'avais vécu neuf jours dans les ruines.

Mon retour au village fut triste; j'avançais la tête basse, avec la contenance d'un vaincu, me promettant néanmoins, si Dieu me prêtait vie, de revenir un jour pour arracher à ces ruines des images plus fidèles et les moulages de ses précieux monuments.

XIV

TUMBALA

Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au rancho.--Absence des Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins affreux.--Désespoir de Carlos, mon domestique.--Famine.--Les singes.--Nopa.--San Pedro.--Trois jours d'attente.--Le cabildo.--Attitude hostile des habitants.--Arrivée des Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San Pedro à Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les jaguars.--Arrivée à Tumbala.

Don Agustin, à notre arrivée à Santo Domingo, s'informa près de l'alcade s'il n'aurait point à ma disposition des Indiens de la montagne se dirigeant vers San Cristobal. Six d'entre eux, du _pueblo_ de _Tumbala_, retournaient précisément, le dos libre, à leur village de la _sierra_. Ils devaient suffire au transport de mon matériel et je les arrêtai. Il faut dire que, dans toute la montagne, les Indiens font métier de bêtes de somme, chevaux et mules étant fort rares et ne pouvant franchir les sentiers à pic, seules voies de communication des villages entre eux. Ceci s'applique spécialement au parcours de Palenqué à Iajalum; car, de ce dernier point à San Cristobal, la route devient praticable et les distances peuvent se franchir sur une mule ou à cheval.

Mes préparatifs terminés, je payai, car l'on paye d'avance, coutume déplorable qui amène toujours, du côté des Indiens, des difficultés sans nombre. Don Agustin m'avait donné l'itinéraire à suivre et j'avais inscrit sur mon carnet les noms des Indiens, afin que je pusse réclamer en cas d'accident.

J'avais en outre loué deux chevaux pour Carlos et moi; ils devaient nous porter jusqu'à une première station, au pied de la _sierra_ même. C'était une distance de sept lieues épargnées à nos pauvres jambes qu'attendaient plus tard d'étranges épreuves. Un domestique de don Agustin nous suivait pour ramener les bêtes, et comme je n'apercevais pas les Indiens, on me tranquillisa, me disant qu'ils seraient bientôt en marche, et nous rejoindraient à la station. Je serrai donc la main de don Agustin, le remerciant de son obligeance. Don Pio, les larmes aux yeux me donna l'_abrazo_: j'allais revoir sa chère patrie dont trois mois d'exil le séparaient encore; je n'aperçus point _la Pancha_.

Nous arrivâmes au _rancho_ vers les dix heures, et comme le guide voulait retourner immédiatement à Palenqué, j'exigeai qu'il restât jusqu'à l'arrivée des Indiens que je ne voyais point venir. La journée entière se passa dans l'attente, recherches, appels, sifflements aigus à l'usage des égarés; tout fut inutile, et l'écho même ne répondait pas. La position devenait gênante: comptant sur l'arrivée immédiate des porteurs, nous étions partis sans autres vivres qu'une énorme boule de _posole_, nourriture fade et peu fortifiante pour des estomacs affamés. Une rivière courait aux pieds du _rancho_, et le guide s'en alla à la recherche des escargots que nous connaissions déjà. Il en fit une ample récolte, ce fut là tout le menu de notre souper.

La nuit venue, et les feux allumés, je m'enveloppai dans mon _zarape_, m'efforçant de prendre mon mal en patience, et persuadé qu'à la première heure les Indiens arriveraient. Il n'en fut rien; je n'avais garde de laisser partir le guide et ses chevaux; il était le seul d'ailleurs avec lequel je pouvais m'entendre, les Indiens ne parlant pas l'espagnol, et je saurais au moins, si quelque voyageur arrivait de Palenqué, ce qui avait pu retarder ainsi mes compagnons de route. Je pouvais, au besoin, me servir des chevaux pour retourner en arrière.

Je passai la matinée dans le bois, où je fis une trouvaille extraordinaire, à mes yeux du moins: c'était une tortue de huit à dix pouces de long, dont l'écaille inférieure était garnie à ses extrémités de deux appendices à charnière qui lui permettaient de s'enfermer hermétiquement dans sa coquille et de braver toute espèce d'ennemis. J'éprouvai plusieurs fois la force de résistance de ces portes naturelles et je ne pus les ouvrir. Je pensai d'abord à conserver ce curieux animal, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, je le mangeai. À midi, le bruit d'un certain nombre d'hommes traversant la rivière me fit dresser l'oreille; nous allions donc partir, je m'élançai au-devant d'eux, mais je ne rencontrai que deux Indiens inconnus auxquels le guide adressa la parole. Ils venaient de Palenqué; j'appris alors que les porteurs s'étaient enivrés, puis battus et avaient occasionné une espèce d'émeute dans le village. Il avait fallu les arrêter et les enfermer dans la prison, où ils avaient cuvé leur _anizado_; que, du reste, on devait les relâcher ce jour même et que nous les verrions bientôt.

Le guide, dont les chevaux depuis deux jours ne mangeaient que du feuillage et qui lui-même ne demandait qu'à s'en aller, échangea quelques paroles avec les Indiens en question, me dit que ces deux hommes, moyennant une légère rétribution, consentiraient à porter nos couvertures et le paquet que j'avais avec moi; qu'ils nous serviraient de guides dans la forêt et que nous devions atteindre San Pedro dans la journée. Là, disait-il, nous trouverions des vivres en abondance et les porteurs nous y rejoindraient le soir même. Comme on n'aime peu généralement à retourner sur ses pas, que le village était loin et San Pedro à une demi-journée de là, suivant le guide, j'acceptai sa proposition; il enfourcha son cheval, prit l'autre en main et disparut.

Pour nous, munis d'un long piquet, le fusil en bandoulière et le revolver à la ceinture, nous nous mîmes à marcher à la suite des Indiens. La côte, d'abord assez douce, devint bientôt d'un escarpement extraordinaire; ce n'était plus une marche, mais une escalade. Les deux hommes semblaient infatigables, et nous avions peine à les suivre. Il fallut bientôt quitter veste et gilet dont ils se chargèrent encore; pour eux, nus comme la main, sauf une mince bande de coton remplaçant la feuille de vigne, ils continuaient le pas accéléré.

Je mis d'abord un certain amour-propre à ne point me laisser dépasser, mais il fallut bientôt parlementer; nous haletions, et Carlos n'en pouvait plus. De temps à autre, les Indiens faisaient une halte de quelques secondes, poussaient deux ou trois soupirs en manière de sifflements prolongés et repartaient de plus belle. Je leur fis signe d'aller moins vite, ils ne parurent y consentir qu'à contre-cœur.

Enfin, nous nous arrêtâmes au bord d'un torrent où notre boule de _posole_, notre seule ressource, fort diminuée déjà, s'évanouit tout entière. En fait de vivres, nos deux guides étaient aussi pauvres que nous; il me parut grand de partager.

Nous montions sans cesse, il était cinq heures, et San Pedro ne paraissait point. Estomacs vides, jambes faibles; quoique vigoureux, je ne gravissais plus avec la même facilité les rocs et les aspérités du sentier. Carlos se mit à gémir de plus belle, puis se coucha et refusa d'aller plus loin; je ne pouvais l'abandonner ainsi.

--Voyons, lui dis-je, ne vois-tu pas le sommet de la montagne? nous arrivons, courage! quelques minutes encore et tu te reposeras. Il se relevait, essayait de nouveau, puis s'arrêtait encore. Un moment vint où, les genoux ankylosés, la tête perdue, vraiment fou, il se roulait en désespéré.

--Partez, disait-il, partez, laissez-moi, je veux mourir; tenez, brûlez-moi la cervelle. Ah! maudit soit le jour où je consentis à vous suivre. Il blasphémait comme un damné, pleurait comme un enfant, et je ne pouvais le consoler. C'était en somme une pauvre nature.

Je dus menacer nos Indiens, pour les forcer à nous attendre. Ah! s'écriait Carlos, si nous descendions au moins, je pourrais marcher.

Une diversion vint heureusement lui donner le temps de reprendre ses esprits. Les Indiens, dans le parcours de la forêt, saisissaient tous les bruits, tous les sons, et les moindres murmures de la solitude étaient perceptibles pour eux. Ils avaient un instinct merveilleux pour apercevoir des choses dont je ne me doutais point, et plusieurs fois déjà, ils m'avaient montré des hoccos et des dindons sauvages qui se glissaient sans bruit dans les hautes branches des arbres. Ils n'auraient pas été fâchés de m'en voir abattre quelques-uns, car la soirée s'avançait et notre souper devenait plus que problématique; mais je leur donnai certainement une pauvre idée de mon adresse, car je manquai à quarante pas le hocco le mieux placé du monde; il faut ajouter que mon fusil contenait une balle et trois chevrotines.

Comme les porteurs de Palenqué avaient sur leur dos mes munitions de bouche et de guerre, il ne me restait plus qu'un coup chargé, mon pistolet ne devant m'être d'aucun usage à des hauteurs et à des distances semblables. Au moment dont je parle, nous avions entendu de grands cris sur la gauche, et les Indiens, par une pantomime expressive, me faisaient entendre qu'il y aurait là pour nous quelque belle proie. Nous laissâmes donc Carlos à son repos, et, nous enfonçant dans le bois, nous nous trouvâmes, a dix minutes au delà, en présence d'une colonie de singes hurleurs. Il y avait conciliabule apparemment: assis en rond dans les poses les plus singulières, couchés, debout ou suspendus, il y en avait de tout âge et de toutes conditions.

Un silence général accueillit notre approche; mais pas la moindre velléité de fuite: des regards curieux et quelques murmures d'improbation, ce fut tout.