Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal

Part 22

Chapter 223,863 wordsPublic domain

Je déposai celui que je venais d'achever pour examiner le premier et mieux juger de la perfection de mon œuvre. Je l'avais à la main, et, le regardant par transparence, je voulus effacer avec le doigt quelques voiles de produits que j'apercevais derrière la glace. Ô désespoir! quelqu'un avait changé la position du verre, et ma main entière se grava sur la couche impressionnée. Je compris que tout était manqué, et jetant un regard terrible autour de moi, au milieu d'affreuses imprécations, je demandai le nom du coupable; il n'avait garde de se nommer. Je bondissais comme un tigre sous l'excitation de ma colère, et mes Indiens semblaient pétrifiés. Que faire? J'avais laissé dans le palais des Nonnes plusieurs flacons contenant des résidus de collodion sensibilisés; je promis une piastre au premier qui me les rapporterait.

Les pauvres gens se précipitèrent alors comme des flèches, se livrant au milieu des bois coupés à un _steeple-chase_ des plus échevelés, auquel mon courroux de photographe ne put tenir; je me hâtai cependant de nettoyer ma glace à nouveau; je n'avais pas terminé qu'ils arrivèrent. Mais, sur quatre coureurs, il y avait trois gagnants, chacun me présentant un flacon. Je n'avais pas prévu le résultat; calcul ou hasard, je m'exécutai de bonne grâce. Il n'était point encore trop tard, et si le dernier cliché passablement réussi ne valait pas les autres, on pouvait au moins s'en contenter.

Uxmal possède aussi l'un de ces vastes étangs artificiels creusés dans les bas-fonds, pour réunir l'eau des pluies, et qui sont appelés à compenser le manque d'eau dans la péninsule. Ces _cenotes_ sont d'immenses ouvrages de maçonnerie et de ciment, qui se retrouvent toujours auprès des ruines et des anciens centres de population.

Il était temps pour moi de quitter ces lieux de damnation; mon corps n'était qu'une plaie, j'étais dans un état de maigreur impossible et tanné comme un vieil Indien. Quelques accès de fièvre s'ajoutèrent à mes malaises, aussi je me reposai délicieusement le soir à l'_hacienda_, où le majordome m'avait fait préparer un repas de laitage et de fruits.

Cette contrée a toujours été pleine pour moi d'une ineffable mélancolie; je laissai de côté la fête du village où quelques Indiens s'ébattaient pauvrement sous l'incitation de l'_anisado_, et je passai ma journée, couché à l'ombre des palmiers qui abritent la _noria_, fumant les cigarettes parfumées de la Havane, enfoncé et perdu dans ce bien-être du repos qui suit toute fébrile agitation.

Le soir, la venue des jeunes filles à la fontaine déroulait à mes yeux des scènes de mœurs toutes primitives et pleines d'une poésie antique; suivant leur manière de porter l'urne sur la tête, sur l'épaule ou sur la hanche, comme aussi d'après leurs draperies, leur démarche et leur grâce; tantôt c'était Rébecca dans le désert, des femmes grecques à la fontaine, ou la fille d'Alcinoüs dans son île des Phéaciens. Pour elles, timides comme de jeunes sauvages, embarrassées par la présence de l'étranger, elles masquaient en souriant leur visage par un mouvement de pudeur tout indienne. Ce mouvement, que je n'ai retrouvé qu'au Yucatan et dans les montagnes, consiste à se voiler la bouche seulement au moyen d'une partie du _uipile_.

Nous étions décidément entrés dans la saison des pluies; chaque jour, c'était une averse et l'orage qui la précède; je fis donc partir les bagages de fort bonne heure, afin de les retrouver secs à San Jose, de façon que je pusse changer de vêtements s'il m'arrivait d'être surpris par l'orage. Cela ne manqua pas. Une heure à peine après mon départ d'Uxmal, je fus inondé par des masses d'eau qui entravaient la marche de mon cheval, m'aveuglaient moi-même et me coupaient la respiration; quoique mouillé comme un rat, je m'en inquiétais peu, sachant mes malles à l'abri et me proposant de me changer à mon arrivée; mais point. J'atteignis mes bagages à une demi-lieue de l'_hacienda_: ils étaient, on le pense, dans un état déplorable. Les conducteurs avaient trouvé plus simple de vider une coupe avec les danseurs d'Uxmal et ne s'étaient mis en route que fort tard, alors que je les croyais arrivés. Je les dépassai donc, me hâtant vers San Jose.

Le majordome, auquel j'exposai ma pitoyable situation, n'avait rien à m'offrir en remplacement de mes effets mouillés, qu'une chemise de rechange dont je dus me contenter. Ce majordome était bien l'homme le plus microscopique du monde, et sa chemise, _proh pudor_! ne me venait qu'aux hanches. Je n'osai, en cet état, m'exposer à l'admiration des habitants, et je me promenai en grommelant dans l'intérieur de l'_hacienda_. Un grand gaillard, surpris comme moi par l'orage, et comme moi vêtu de l'unique défroque du pauvre majordome, n'y mit point tant de façon, il se promenait le cigare à la bouche dans les galeries de l'habitation. C'était un Espagnol, au teint bronzé mais bien tourné de corps, et d'une blancheur remarquable. Aussi les Indiennes, très-friandes de chair blanche, s'extasiaient-elles devant ce nouvel Adonis; il y prit peu garde d'abord, aspirant avec une indifférence de blasé l'encens de leur naïve admiration. Mais son triomphe devint tellement éclatant qu'il en fut embarrassé, le spectacle était des plus comiques et je riais à me tordre.

--_Ve Vd estas p...._, me dit-il faisant retraite, voyez-vous ces coquines...; ne faudrait-il pas leur faire à chacune un enfant?

XII

L'UZUMACINTA

Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à Palissada.--Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San Pedro et la chasse aux crocodiles. Les marais.--L'iguane.--Las Playas.

Le fidèle Antonio fut encore mon guide jusqu'à Campêche, où ses mules me conduisirent en trois longues journées. La physionomie de Campêche diffère en toutes choses de celle de Mérida: l'entrée tortueuse des faubourgs, les fossés avec pont-levis et les murailles lui donnent un air de ville de guerre dont elle est glorieuse, et ses combats avec Mérida, ses victoires et le siége qu'elle soutint à cette époque, se mêlent souvent à la conversation de ses habitants. Les rues ne sont pas tirées au cordeau, comme toutes celles de la république; ses maisons, inégales et plus élevées que celles des villes mexicaines, lui donnent un air moins oriental. Les monuments y sont rares et sa cathédrale est des plus modestes.

Les riches commerçants possèdent, en dehors des murs, des habitations de plaisance où la flore des tropiques étale toutes ses magnificences, et dont l'ensemble forme à la ville une enceinte de verdure.

Vue de la mer, assise sur le rivage en pente douce, appuyée sur les promontoires de deux collines, avec son bois de palmiers placé sur la gauche comme une aigrette mobile sur la tête d'une jolie femme, Campêche offre un coup d'œil d'une coquetterie ravissante. Le port est mauvais, ou plutôt, il n'y a point de port. De même qu'à Sisal, les navires doivent stationner au loin, de crainte des bas-fonds et des vents du nord. Quoique bien déchue de sa grandeur commerciale, Campêche est encore la ville la plus riche de la Péninsule, et la plupart des maisons de l'île de Carmen ne sont que les comptoirs de ses habitants.

Tout le monde sait que les bois de teinture, connus sous le nom de bois de Campêche, viennent de l'État de Tabasco et de la partie marécageuse de l'État du Yucatan; l'île de Carmen, devenue district libre aujourd'hui, en a pour ainsi dire le monopole; aussi la ville de Campêche décline-t-elle chaque jour.

J'avais une lettre de Juarez pour le gouverneur, don Pablo Garcia. Je trouvai, dans le chef du petit État, un homme bien élevé, parlant plusieurs langues, le français entre autres, avec beaucoup de facilité, et qui me reçut avec une exquise politesse; il se mit avec empressement à ma disposition et, s'étant informé du but de mon voyage, il me donna pour l'un de nos compatriotes à Carmen, don Francisco Anizan, une chaude lettre de recommandation.

Don Pablo est un mulâtre foncé de couleur, d'une physionomie sympathique, fort jeune encore, et qui ne doit qu'à ses talents le poste élevé qu'il occupe. Il lui a fallu vaincre, pour y arriver, l'espèce de réprobation qui s'attache un peu partout aux gens de sa race, ce qui lui prête nécessairement un mérite de plus.

Campêche étale le luxe de deux hôtels qui se partagent, en mourant de faim, la clientèle de ses rares voyageurs. Celui qui m'hébergea était assez bien tenu; sa table, abondamment servie, donnait une haute idée de la fortune de son propriétaire, et l'on se demandait comment le modeste écot de trois ou quatre voyageurs pouvait suffire à l'entretien de la maison.

L'hôte voulut bien m'en instruire à mes dépens. Un soir, revenant du môle, où j'avais été prendre l'air frais de la mer, j'entendis le tintement de l'or dans une chambre voisine; la porte était entre-bâillée, j'entrai. Une réunion de douze à quinze personnes était attablée autour d'un tapis vert et notre homme tenait la banque. Il me fit aussitôt un geste des plus galants, m'indiquant une chaise vide et me demandant si je ne ponterais point quelques piastres. J'avoue mon faible pour cette ironie du sort qui vous prodigue en si peu d'instants les émotions les plus diverses. On jouait le _monte_.

Que de fautes on pourrait rejeter sur le respect humain! Je crus ma dignité engagée à ponter; il me sembla que les personnes présentes auraient une faible idée de moi si je regardais à la perte d'une once ou deux, et puis j'étais assis. Je pontai donc et je gagnai d'abord, ce qui est assez l'habitude; puis, comme toujours, ayant perdu, je me piquai, de telle sorte que, la séance levée, je constatai un déficit de cinq onces (quatre cents francs). J'attendais volontiers que l'hôte me demandât pardon de la liberté grande, et je trouvai l'hôtel un peu cher pour mes moyens.

Notre hôte était mélomane enragé; mais, comme il n'avait reçu du ciel aucun talent d'exécution, quel que fût du reste l'instrument, il avait mandé de la Havane une serinette de grand format, dont il croyait réjouir ses habitués. Les mêmes airs se succédaient sans relâche, et notre homme avait soin de remonter sa machine avant même que le dernier morceau ne fût achevé. Jamais instrument ne fut plus occupé, mais jamais non plus musique plus agaçante; c'était à faire ses malles et déloger.

J'avais beau lui dire que, toujours du plaisir, ce n'était pas du plaisir; il faisait la sourde oreille et n'écoutait que sa musique.

Je me débarrassai de ce cauchemar en me confinant dans mon appartement où, du reste, me clouait une indisposition sérieuse. Je crus avoir la fièvre jaune; je la désirais depuis longtemps, et je la vis venir avec plaisir; je savais qu'une fois passée, c'était un sauf-conduit pour l'avenir au milieu de ses invasions périodiques, et j'avais besoin de ce passe-port dans mes voyages.

J'éprouvai, à ce sujet, une désillusion complète; car, deux jours après, j'étais parfaitement remis et sur le point de partir pour Carmen, à bord d'une _canoa_ prête à s'éloigner du môle.

Les _canoas_ sont de petites embarcations, d'une facture toute primitive et d'une solidité plus que douteuse, qui font le service de Campêche à Carmen en deux, trois ou cinq jours, suivant la mer et la brise. Toujours en vue du rivage, on jette l'ancre la nuit et le jour, on jette l'ancre au moindre vent. On comprend qu'une courte traversée soit longue avec de telles précautions; mais le Mexicain n'a rien de la fougue du Yankee; il prend son temps, va _piano_ et s'en trouve bien. Nous étions une foule dans la _canoa_. Elle était chargée de plâtre à couler; on nous avait entassés dans un espace vide sur le milieu du bateau; quelques autres s'étaient campés sur la cargaison; il n'y avait point de bordage pour se retenir, pas plus que de pont pour se garantir de la mer. Il vint à pleuvoir; on nous jeta simplement une toile goudronnée sur la tête, ce qui nous exposait à une asphyxie générale, à laquelle nous n'échappâmes que par miracle. Le prix du transport n'est pas fort élevé; aussi la nourriture y est-elle moins qu'abondante, et mauvaise; j'avais heureusement des provisions. C'est en cet équipage que, après avoir doublé Champoton et l'Aguada, nous atteignîmes Carmen après quatre jours de la traversée la plus accidentée du monde; il y manquait un naufrage, mais nous eûmes la famine; aussi je saluai le port d'un œil reconnaissant.

Carmen est une île boisée, humide, plate, élevée de quelques pieds à peine au-dessus du niveau de la mer. Le commerce des bois donne à son port une certaine animation; il renfermait alors un grand nombre de _canoas_ et des trois-mâts barques en charge pour l'Europe; nous n'abordâmes qu'avec une peine infinie après trois heures des manœuvres les plus gauches.

Je me rendis immédiatement à la maison de don Francisco pour lequel j'avais une lettre de recommandation. M. Anizan est, en même temps que négociant, consul de France à Carmen, et c'est bien l'homme le plus hospitalier que je connaisse; non-seulement il voulut que je logeasse chez lui, mais s'occupa de mon départ, traita pour moi du transport de mes effets, me ménagea des amis et des protecteurs sur le littoral de l'Uzumacinta, de telle sorte que, sans souci aucun, sans démarche, je me trouvai prêt à remonter le fleuve. L'excellent homme m'avait en outre bourré de provisions.

Le voyageur, en de telles circonstances, incapable de rendre le bien qu'il a reçu, ne peut que former des vœux pour la prospérité des hommes dévoués qui lui tendirent une main secourable.

La nouvelle embarcation, sur laquelle je me dirigeai vers Palissada, remontait à vide pour en redescendre chargée de bois.

C'était une _canoa_ dans le genre de celle de Campêche, mais beaucoup plus grande et d'un tonnage de cinquante tonneaux. Elle avait des voiles pour traverser la baie; mais, une fois engagée dans le labyrinthe des îles à l'embouchure du fleuve et dans les sinuosités de la rivière, il lui fallut remonter le courant à _pura palanca_, au croc et à la gaffe; on se figure aisément quel temps il faut à quatre hommes d'équipage pour remorquer, durant un trajet de vingt-cinq ou trente lieues, avec d'aussi faibles moyens, une embarcation d'un tel volume. Ce n'est pas un des moindres désagréments des voyages que ces transports longs et pénibles où l'impatience qui vous tourmente gâte les plus belles choses.

Celui-ci fut pour moi des plus désagréables; outre le mauvais temps,--il plut pendant deux jours,--les moustiques, qui se rencontrent par nuées dans ces parages, nous martyrisaient sans pitié. Je descendis dans le pont de la _canoa_, mais l'odeur atroce et la chaleur suffocante me forcèrent à remonter, et je préférai la pluie aux exhalaisons méphitiques de l'intérieur.

Quant aux moustiques, j'avais bien une moustiquaire pour la nuit, mais les forbans trouvaient toujours quelque endroit par où se glisser, de sorte que, en dépit de mes précautions, j'étais assassiné de plus belle.

Cependant le paysage ne manque pas de certaines beautés: les rives du fleuve s'élevaient à mesure que nous avançions, et la végétation plus vigoureuse débordait en verts arceaux. De temps à autre, un souffle d'air, gonflant la voile toujours déployée, nous faisait franchir une légère distance à la grande joie de l'équipage; çà et là quelques oiseaux d'eau prenaient leur essor à notre approche pour se reposer et repartir encore, et du haut des berges, de lourds caïmans faisant la sieste roulaient avec bruit dans le fleuve.

Les matinées étaient fraîches, et je me rappelle avoir vu passer, flottant engourdis, trois jeunes crocodiles égarés qui s'en allaient à la dérive. Je résolus de m'emparer de l'un d'eux, ce qui fut la chose la plus facile; je passai l'une des rames à plat sous son ventre, il y resta comme un objet inerte. Je le mis sur le pont où il ne tarda pas à reprendre ses esprits. Il avait de douze à quatorze pouces de long, et se démenait comme un beau diable quand on le prenait à la main. Il fallait du reste user de précaution; car, malgré sa tendre jeunesse, il ouvrait une petite gueule parfaitement armée, et se montrait méchant comme une gale. J'en voulais faire un compagnon de route, un ami s'il était possible, et je le gardai deux jours, mais il ne répondait à mes avances que par des bâillements menaçants, et mes bienfaits ne furent payés que de la plus noire ingratitude. Désespérant d'en rien faire, je le rejetai dans le fleuve où je l'envoyai rejoindre ses chers parents. Mais voilà Palissada, avec sa magnifique bordure de _palmas reales_ (palmiers royaux) d'une hauteur énorme.

Palissada n'est qu'une succursale de Carmen; l'un est le lieu de production, et l'autre l'entrepôt.

Chaque maison de Carmen a donc un double comptoir à Palissada, où sont groupés une foule d'Indiens coupeurs de bois. Les chefs de maison entretiennent, en outre, des relations avec les villages indiens de l'intérieur, dont les habitants engagent, moyennant avance, leur travail de l'année.

Le Yucatan et l'état de Tabasco sont les seules provinces, au Mexique, où l'Indien soit pour ainsi dire esclave. Au Yucatan, il est fort mal traité dans les _haciendas_, et bien des chefs d'habitation, pressés d'argent, les vendent en cachette à des exportateurs de la Havane. À Tabasco, ils ont bon air, sont bien vêtus et vivent dans l'abondance; leur paye est forte, du reste, et voici comment les marchands de bois les retiennent à leur service:

Il est admis que l'Indien des terres chaudes n'aime point le travail; quand il s'y livre, c'est par besoin, pour retomber après dans son inertie naturelle. Cette apathie est l'unique raison de l'état inculte des terrains si fertiles du niveau de la mer. Or, l'État de Tabasco, devant sa richesse à l'exploitation de ses bois de teinture, a porté remède à cette paresse invétérée par un article de sa législation, qui déclare que tout Indien endetté ne peut abandonner le service de son maître avant de s'être intégralement libéré.

Il s'agissait donc d'endetter l'Indien, chose facile pour tous les hommes et par toute la terre. Outre une première avance d'argent qui met d'abord le serviteur sous la dépendance du maître, chaque négociant possède une boutique où l'Indien imprévoyant trouve à crédit tout ce qui peut flatter sa prodigalité. On accroît la dette, on la maintient, suivant le besoin du moment et voilà le serviteur esclave à perpétuité. S'il change de maître, c'est que le second rembourse au premier les avances qu'il a faites. Il y a, en outre, une exploitation des plus habiles. Quoique grassement payé pour un travail, il faut le dire, fort pénible, la somme que débourse le maître, se trouve fort réduite, par l'obligation imposée au serviteur de se fournir de tous objets au magasin de la maison. Des sommes considérables se trouvent ainsi engagées sur la tête des travailleurs, et quand un négociant possède à son service deux ou trois cents Indiens, il n'est pas étonnant qu'il ait déboursé comme avance 3 ou 400,000 fr. Le premier venu ne pourrait donc exploiter les bois de teinture, et, pour former un établissement agricole, il faudrait, on le voit, des sommes importantes.

Un habitant me loua deux hommes et un _cajuco_, tronc d'arbre creusé; on y installa mes bagages et des provisions, un paillasson pour abri, on calcula les journées d'aller et retour et la location du _cajuco_; le tout monta à la somme de 150 fr. que je payai. Mon équipage était des plus minces et mon canot fort étroit: assis ou couché, je n'avais pas à choisir; ma seule distraction consistait à tirer des crocodiles nageant à fleur d'eau, les singes qui se hasardaient sur la rive et d'énormes iguanes aux brillantes couleurs.

Le paysage, toujours le même, était d'une monotonie désespérante; la solitude n'était troublée que par la rencontre de rares canots descendant le fleuve, et la chaleur suffocante me jetait l'âme dans une somnolence triste que je ne secouais qu'avec peine. Dans le haut du fleuve cependant, à mesure qu'on s'éloigne des habitations, cette solitude n'est plus la même: les forêts, dans toute l'exubérance de leur sève, lancent vers le ciel des jets plus vigoureux où toute la gamme des verdures déroule l'harmonie de ses couleurs. Le silence est plein de voix mystérieuses; il semble que la nature fuit l'approche des hommes pour parler son divin langage.

Cependant nous arrivons à un embranchement du fleuve; des marches taillées dans la terre de la rive indiquent un _rancho_, et j'y monte pour acheter des fruits; mais tout est désert, les piliers de bois supportent encore un toit de chaume ruiné, le lieu me plaît pour une halte, et comme les nuits sont belles, et que la lune est dans son plein, je voyagerai la nuit. Les Indiens y consentent, et nous nous installons. Tout annonçait la présence récente des habitants; un champ défriché s'étendait au loin, des bosquets de manguiers chargés de fruits ombrageaient la maisonnette, et divers enclos avaient du renfermer les animaux domestiques. Tout auprès, une plantation de cacaoyers témoignait de l'industrie de l'ancien maître. Le _cacahual_, déjà vieux, contenait un nombre immense de pieds en plein rapport, d'où pendait une multitude de coques aux gousses parfumées; la solitude était complète; qu'était devenu le propriétaire de cet ermitage abandonné?

Je m'enfonçai dans le bois, le fusil d'une main, le _machete_ de l'autre, pour m'ouvrir un passage au milieu des broussailles et des lianes, quand tout à coup je me trouvai en présence d'une troupe de singes de grande espèce, logés dans les hauteurs d'un arbre. Je m'arrêtai; de leur côté, ils m'examinaient avec attention; nulle hostilité de part et d'autre: ils ne cherchaient pas à fuir, et d'abord je n'avais aucune intention de les attaquer. J'étais cependant fort intrigué, j'aurais désiré me procurer l'un d'eux, et ne savais comment faire; je pensai qu'un blessé me resterait comme prisonnier, et je tirai. Mon fusil contenait des chevrotines, huit chaque coup: l'individu auquel j'adressai mon premier tir, était élevé et bien en vue, j'avais dû le toucher, mais il ne bougea pas, un second coup ne fit d'autre effet que lui occasionner un léger soubresaut, sans lui faire abandonner la place, les autres commençaient à me regarder avec terreur, et se mouvaient lentement dans le feuillage. Je rechargeai, et je vis au troisième coup de feu les bras de la pauvre bête s'ouvrir, pour laisser tomber deux petits singes qu'elle tenait embrassés; je devinai la cause de son insensibilité apparente, elle avait été protégée par le corps de ses enfants; l'un tomba; l'autre, quoique mort, resta suspendu par l'extrémité de sa queue. Pendant ce temps, les membres de la compagnie s'étaient éclipsés, et la mère affaissée, agonisante, sur une grande branche, ne quittait point des yeux les cadavres de ses chers petits. J'eus un véritable remords de ma vilaine action: la douleur de la mère était tout humaine, et je me hâtai d'abréger ses souffrances: elle tomba. J'allai ramasser mes victimes; les jeunes singes étaient criblés, mais la peau de la mère était en assez bon état; je priai les Indiens de l'écorcher pour en conserver la fourrure épaisse et belle. Les chasseurs l'emploient par morceaux pour préserver la batterie du fusil de l'humidité des bois.

Les trois malheureux étaient de la tribu des singes hurleurs qui, la nuit, font retentir les forêts de leurs cris épouvantables. Cependant la nuit approchait, les Indiens détachèrent des poteaux de la cabane le hamac dans lequel j'avais reposé, transportèrent à l'embarcation les divers objets qu'ils en avaient débarqués, et la pirogue chargée, nous nous mîmes en route. Mes conducteurs changèrent alors de direction; au lieu de remonter le fleuve comme devant, ils se laissèrent aller au courant du bras que nous avions atteint; celui-ci se dirigeait à l'ouest dans la direction de Tabasco. La nuit vint, et roulé dans mon _zarape_, je m'endormis bientôt.