Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal
Part 13
Toute la nuit, cependant, je fus agité, tourmenté par des démangeaisons effroyables, et de gauche et de droite, Pancho mon domestique, et Pedro mon ami, s'agitaient comme moi. Quel réveil, hélas! Tous trois avions à la figure des marques rouges et sanglantes de deux centimètres de largeur; les bras et les jambes en portaient également, et c'était une fureur de picotements à n'y pas tenir.
Le _talaje_, tel est le nom du charmant inconnu qui nous avait martyrisés, est une espèce de petit ver qui, la nuit, s'attaque à tout être étendu sur la terre; aussi les habitants de Quiotepec couchent-ils sur des planches élevées de quelques pouces au-dessus du sol.
Au petit jour, un trompette avait sonné la _diane_, et chaque soldat, avec l'aplomb des troupes régulières, s'était aligné pour passer une inspection; sitôt qu'elle fut terminée, je rappelai au commandant sa promesse de la veille, et l'on s'occupa de me choisir deux chevaux; les miens étaient véritablement jeunes et vigoureux, quelques jours de repos les remettraient infailliblement, et ce n'était pas en somme une mauvaise affaire que je proposais là.
Guidé par un lieutenant du Huero, je fixai mon choix sur un alezan bas sur jambes mais trapu, de huit à dix ans d'âge, et sur un gris pommelé plus jeune, grande et jolie bête, gracieuse sous le harnais, et d'une prestance remarquable. Je montai les deux, et fis avec chacun un temps de galop; ils me parurent doux, dociles, et je me confondis en remercîments. Ne voulant pas, de mon côté, être en reste de générosité avec mes hôtes, je donnai cinq piastres d'étrenne au garçon qui me les sella. À dix heures, après un déjeuner copieux, j'allai prendre congé du futur général et je partis.
Ah! la belle chose qu'un bon cheval, pour courir le monde à travers les sentiers d'un pays inconnu! Joyeux et fiers nous avancions, nous faisant un jeu des plus âpres montées, et nous livrant dans les plaines à des _fantasias_ échevelées.
Ah! la belle chose qu'un bon cheval! Ah! la poétique chose! alors que dans une course rapide, le souffle du zéphyr vous fouette la figure comme un vent de tempête! le doux être qu'un coursier soumis, esclave de son frein, calme à la voix du maître ou se précipitant comme l'aquilon!
Ainsi nous chantions, Pedro et moi, célébrant les vertus de nos compagnons nouveaux et bénissant la main qui nous les donna.
La journée fut belle assurément, et la pauvre mule fut seule à la trouver longue. À midi, nous étions à Cuicatlan, délicieux village caché sous la verdure aux pieds de montagnes à pic. Le soir, à six heures, nous entrions au galop dans la rue de Don Domingillo; mais, ô terreur! d'affreux murmures nous poursuivent; en peu d'instants les cris augmentent, le village entier, l'alcade en tête, est à nos trousses; au voleur! arrêtez, au voleur! Je regardais Pedro, Pedro me regardait, nous cherchions vainement à qui pouvaient s'adresser ces cris et ces clameurs,
Nous étions seuls dans la carrière, Aveuglant de flots de poussière Nos acharnés persécuteurs.
En vérité, l'illusion n'était plus permise, il fallut s'arrêter.
Ce cheval m'appartient, dit un Indien désignant l'alezan; il me fut volé la semaine dernière, et je le réclame; tout le village m'est témoin. Pedro se trouvait démonté. Je protestai de toutes mes forces alléguant l'échange que j'avais fait le matin même, et le retour que j'avais donné. Nous parvînmes, mais au pas, jusqu'à la _fonda_, où deux Espagnols et leurs femmes étaient arrivés avant nous; je les pris pour juges de l'affaire. Le Huero Lopez était une autorité reconnue, je croyais avoir fait un échange honnête, et je protestai de nouveau de la pureté de mes intentions. Ce cheval est à moi, répétait l'Indien, je veux mon cheval; cette raison valait mieux que toutes les miennes; en fin de compte, il me fallut parlementer.
«Venez avec moi, dis-je au féroce propriétaire, n'est-il pas juste que j'achève ma route, et forcerez-vous ce pauvre homme à faire vingt-cinq lieues à pied. Pedro m'appuyait, on le comprend sans peine: Venez avec moi jusqu'à la ville, vous ramènerez votre cheval, et je payerai vos peines.»
L'alcade trouva la proposition acceptable, et le marché fut conclu. Je compris alors la générosité du bon Lopez; le commandant avait troqué deux chevaux volés et qu'on pouvait lui réclamer à chaque instant, pour deux chevaux légalement acquis et que personne ne pouvait revendiquer comme siens; il a dû bien rire de ma simplicité. Le tour était bon néanmoins, je ne pouvais qu'en rire moi-même; Pedro criait: Vertu, tu n'es qu'un nom!
De Don Domingillo, deux routes conduisent à la vallée d'Oaxaca; la première, grande et belle, achevée sous l'administration de Juarez, alors qu'il était gouverneur de la province, contourne les hauts sommets de la Cordillère pour aboutir à la naissance de la première des trois vallées qui composent le _Marquesado_; l'autre est un simple sentier suivant le _rio de las Vueltas_, petite rivière aux mille détours courant enchaînée dans des montagnes à pic; impraticable pendant la saison des pluies, ce sentier n'est suivi qu'en temps de sécheresse: la rivière étant alors guéable dans tout son parcours, le voyageur y gagne une journée de marche. Nous suivîmes ce dernier.
Notre petite troupe formait une caravane de dix personnes en y comprenant les domestiques et l'Indien du cheval. C'est avec bonheur qu'on s'enfonce dans ces gorges profondes où les eaux du torrent entretiennent une fraîcheur délicieuse et une éternelle verdure; le sentier se perd à chaque instant sous l'ombre des grands arbres, traverse la rivière, se perd de nouveau, puis la traverse encore: soixante et dix fois, dans un parcours de deux lieues nous traversâmes le torrent. Le sentier s'élève alors, la vallée s'élargit, quelques haciendas de cannes, çà et là de pauvres villages, puis la montagne aux escarpements rapides où souvent le cavalier est forcé de mettre pied à terre pour soulager sa monture: le matin, nous étions en Terre Chaude et le soir nous parcourions les forêts de chênes et de sapins des hauts sommets. À sept heures, nous arrivions à Etla, dans la plaine, et le lendemain nous étions à Oaxaca.
VI
Oaxaca.--La ville.--Les mœurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de don Raphaël.--Les passions politiques.
Oaxaca, comme toutes les villes de la Nouvelle-Espagne, est divisée en carrés parfaits, presque toujours orientés, à savoir chaque façade regardant un des points cardinaux. Quoique ayant moins souffert de la guerre civile que les villes du nord, par suite de son éloignement des centres révolutionnaires et de la difficulté des chemins qui la relient aux provinces voisines, Oaxaca n'en est pas moins déchue de son ancienne prospérité. Il m'était réservé de voir achever sa ruine.
Admirablement située au point d'intersection de trois vallées fertiles prodiguant à l'envi les produits des deux mondes, elle offre, en fait de monuments, une charmante église avec portail renaissance mélangé de mauresque d'une richesse extrême, mais que déparent deux clochers bâtards; la cathédrale, construction massive qui n'a rien pour attirer le regard, et le couvent de Santo Domingo, colossal établissement avec cloîtres magnifiques et des escaliers d'un grandiose qui ne le cède en rien au plus monumental de nos escaliers royaux.
La place, attenant à une promenade ombreuse, est de belle dimension, flanquée d'un côté par le palais, édifice de construction moderne; elle est bordée des trois autres par des _portales_, galeries couvertes, à piliers ou à colonnes. Le marché, où se pressent des Indiens de toutes nuances, est d'une richesse incroyable en légumes et en fruits de toutes sortes; les poires, les pêches, les raisins y sont amoncelés auprès d'énormes _cherimoias_, d'ananas et de bananes: aussi la vie est-elle facile, et l'on ne rencontre dans la ville, en fait de mendiants, que quelques estropiés et des aveugles. La grande sécheresse de l'atmosphère et la lumière éblouissante du plateau y causent de nombreuses affections ophthalmiques; je fus obligé moi-même de renoncer à toute lecture devant les accidents inquiétants auxquels ma vue devenait sujette.
Presque toutes les maisons d'Oaxaca n'ont qu'un rez-de-chaussée; il ne faut point leur demander d'architecture, les rues n'offrent aux regards de l'étranger que de simples murs percés de fenêtres avec grilles, sans sculpture et sans ornementation aucune. L'édilité de la ville exige que toutes les maisons soient peintes en couleurs foncées ou peu photogéniques; hors le blanc, vous y trouverez toutes les couleurs de la palette. Si l'extérieur des habitations est ingrat et nu, l'intérieur est presque toujours charmant; un vaste _saguan_, porte cochère, vous introduit dans une cour carrée, entourée pour l'ordinaire d'un portique assez gracieux, et plantée de grenadiers, d'orangers et d'une espèce de cédrats à fruits ronds nommés _toronjo_, et dont la tige atteint des proportions énormes. Des parterres de fleurs s'épanouissent à l'ombre des arbustes, et des roses grimpantes s'allongent autour des colonnes.
Tout cela est propre, bien tenu, plein de fraîcheur, de gazouillement d'oiseaux et de senteurs enivrantes.
La vie, on le comprend, se passe toute au dehors, dans ces pays du soleil.
La galerie sert à la fois de salle à manger et de salon.
Ces petits jardins, qui sont la joie de la vie intérieure, sont d'un entretien difficile et coûteux; chaque fleur exige, comme première condition d'existence; un pot isolé au moyen d'une sébile en terre pleine d'eau, de manière à former une île. Les arbustes sont également entourés d'un anneau concave en ciment, qui les isole.
Cette précaution est prise contre les _arrieras_, espèce de fourmis à corselet épineux nommées charretières, qui atteignent une grosseur remarquable, et dont la rage de destruction est sans égale. Ces fourmis sont une plaie pour les maisons. Comme les voleurs et autres gents malfaisantes, elles ne travaillent guère que la nuit, ce qui leur assure ordinairement l'impunité. Leur établissement principal est toujours à une distance considérable du théâtre de leurs dégâts; aussi est-il impossible de les détruire, et la longueur de leurs galeries les met hors d'atteinte de toute espèce de châtiment. Leur nombre est si extraordinaire et leur organisation si merveilleuse, qu'il leur arrive de dépouiller, en une nuit, de ses bourgeons, de ses fleurs et de ses feuilles, un oranger de grande dimension; les unes montent et découpent les feuilles par grandeur voulue, tandis que d'autres attendent au pied de l'arbre la besogne des découpeuses; et tel est l'instinct de ces petits animaux, qu'ils savent attendre que l'arbre soit raisonnablement chargé de feuilles, de manière que la moisson en vaille la peine. Je les ai vues surveiller un rosier que j'affectionnais, et ne le dépouiller qu'au moment où les boutons allaient s'épanouir.
Les tremblements de terre sont annuels à Oaxaca, et les murs de ces maisons si basses ont la plupart jusqu'à deux mètres d'épaisseur. Ces tremblements, sur un sol rocailleux, n'agissent point par oscillation comme dans la plaine mobile de Mexico, mais par trépidation, mouvement plus dangereux s'il est possible, et qui, par des ébranlements successifs, détruit en un clin d'œil les édifices les plus solides. À Oaxaca comme à Mexico, je fus témoin d'un de ces terribles phénomènes; il fut violent, mais de courte durée; assez long cependant pour épouvanter l'âme la plus résolue et me donner le temps de me précipiter dans la cour. L'instinct de la conservation bannit toute convenance et toute pudeur: je trouvai le personnel de la maison, hommes et femmes,
Dans le simple appareil......
d'aucunes enveloppées dans un drap et d'autres parfaitement nues; tout ce monde éclatant en prières ferventes, je vous assure, et en supplications passionnées.
Dieu n'a besoin que d'une petite secousse pour constater le nombre de ses fidèles.
Le danger passé, une vieille domestique de la famille expliquait tranquillement à son fils une formule au moyen de laquelle on pouvait prévenir tout désastre.
Le palais et la cathédrale en furent tous deux pour une corniche dont la chute ne blessa personne, et des crevasses qu'on s'empressa de combler.
Au sud-ouest de la ville se trouve le mont Alban, qui se relie à la chaîne de la Misteca; au nord-ouest la sierra Madre envoie jusqu'aux maisons du faubourg le prolongement de ses derniers contre-forts. Le San Felipe, point culminant de la sierra, borne l'horizon de la ville au nord, et lui prodigue en tout temps des eaux fraîches et limpides. Ainsi placée, Oaxaca ne doit rien envier aux plus belles villes de la république.
Tout fédéral que soit le Mexique, le lien qui unit chacune de ses parties est des plus faibles, et l'on peut dire qu'il n'y a d'autre nationalité que la nationalité de province. L'habitant de Puebla est un Poblano, celui de Chiapas un Chiapaneco, nul ne vous dira qu'il est Mexicain. Cet esprit de clocher se retrouve partout, mais nulle part il n'éclate avec autant de violence que dans la jolie ville d'Oaxaca.
Rien n'est bon, n'est beau, n'est bien, n'est admirable en dehors de ce petit État, et quoique tirant toute chose du dehors, pour ce qui regarde la mode, l'industrie et les arts, il semble que ce soit un tribut que l'univers lui paye et dont il ne doive aucune reconnaissance.
Quelques habitants poussent cette faiblesse jusqu'au ridicule le plus insensé; il n'est pas jusqu'à leurs femmes qu'ils ne dotent des avantages les plus singuliers et des vertus les plus extraordinaires. Mon séjour ne m'a rien appris à cet égard, et je laisse à d'autres plus heureux le soin de les découvrir.
Il faut attribuer cet amour-propre excessif à la concentration d'une existence toute locale, que des relations plus suivies avec le monde viendront sans aucun doute modifier un jour.
Le besoin de société, l'esprit de réunion sont fort développés à Oaxaca. L'on arrive promptement à l'intimité avec des gens qui se livrent avec abandon, et le même jour vous donne presque autant d'amis que de connaissances; je n'affirmerai point pour cela qu'il faille compter sur eux dans une circonstance difficile: le dévouement est une fleur rare par toute la terre; mais ils s'empresseront pour une démarche, vous combleront d'avances, de lettres de recommandation, vous couvriront de leur influence, s'il y a lieu, déployant une affabilité constante et une bienveillance infatigable.
La causerie est vive et animée, l'esprit agressif et mordant des petites villes y déroule avec complaisance les mille et un riens d'une chronique passablement scandaleuse, qu'entretient une morale relâchée. La politique, dans laquelle les femmes jouent un rôle considérable, jette en pâture à la conversation des petits cercles un aliment toujours nouveau.
Cette tendance est naturelle dans un pays où la bureaucratie absorbe toutes les ambitions: être ou n'être pas employé, c'est pour eux une question de vie ou de mort; aussi les partis y sont-ils toujours sur la brèche pour attaquer ou pour défendre: quoi de plus simple que la guerre civile dans de telles conditions?
Il n'est pas rare de rencontrer parmi ces jeunes ambitieux des talents remarquables, une instruction solide, fruit d'un travail obstiné, et le don de deux ou trois langues qu'ils parlent avec facilité.
Comment expliquer qu'une fois au pouvoir, ces brillantes qualités disparaissent pour faire place à une nullité désespérante? C'est qu'ils trouvent à leur tour, chez les autres, cette opposition systématique qu'ils pratiquaient eux-mêmes avec une si déplorable obstination; c'est que tout est paralysé chez eux, et que leurs facultés suffisent à peine à défendre contre leurs agresseurs les positions qu'ils viennent si péniblement d'acquérir. Les beaux projets de réforme sont oubliés, le service public abandonné, la désorganisation se précipite, la gangrène arrive à sa dernière période, l'État se meurt: voilà le Mexique. Réactionnaires et libéraux se reprochent mutuellement, dans ce langage qu'on connaît, leurs fautes réciproques; tous deux sont également coupables et travaillent avec une émulation impie à l'anéantissement complet de leur beau pays.
Le président Juarez est une des illustrations de l'État d'Oaxaca: de sang indien pur, il est fils de ses œuvres et doit tout à lui-même. On le voit passer du barreau d'une ville de province au gouvernement de l'État, arriver à la présidence de la cour suprême et s'asseoir, honnête homme, sur le fauteuil présidentiel. Son administration, comme gouverneur de l'État d'Oaxaca, a laissé derrière lui un parfum de probité qu'on respire rarement au Mexique, et les améliorations qu'il s'efforça de répandre dans le service public donnent une preuve de son dévouement au bien-être de ses concitoyens. L'organisation des villages indiens de la sierra qui font partie de la province, et dont il est originaire, lui fait le plus grand honneur: on est surpris d'y trouver des écoles obligatoires, d'où sortent des Indiens sachant lire, écrire et compter; on en croit à peine ses oreilles, alors que les sons de l'orgue des temples ou les fanfares des instruments de cuivre vous rappellent les goûts de votre patrie lointaine au milieu du sauvage aspect de la montagne.
Je ne sais si le Mexique placera Juarez au nombre de ses grands hommes; mais c'est à coup sûr une personnalité remarquable. Au milieu de la pénurie de talents qui l'entoure, il a pour lui cette probité si méritante en son pays, une constance glorieuse à ne point désespérer de sa cause, une obstination molle, mais infatigable à lasser la fortune, une douceur de caractère que travestissent ceux qui l'ont peu connu. Plusieurs m'en ont dit du bien; chaque fois que je le vis, il me rendit service.
Parmi les personnalités remarquables d'Oaxaca, il faut rappeler une pauvre vieille, dernière descendante de Montézuma. Le gouvernement, m'a-t-on dit, lui faisait autrefois une pension suffisante pour assurer une existence honorable à cette princesse déchue, et les Indiens, une fois l'an, venaient rendre hommage à l'arrière-petite-fille du grand roi.
La señora Silva, sur un trône, entourée du prestige inoffensif de sa haute naissance, recevait des Indiens prosternés la muette expression d'un religieux respect. Mais la pension se réduisit insensiblement suivant les fluctuations des finances; aujourd'hui, le dernier rejeton d'une race impériale s'éteint dans la solitude et la misère.
J'ai dit que les mœurs étaient relâchées: l'intimité des familles entre elles prête à la familiarité des jeunes gens des proportions dangereuses.
Les amourettes naissent comme des fleurs sous ce ciel merveilleux. Si les fenêtres ont des grilles, les maisons sont basses, et le diable est leste. L'amour, au Mexique, a conservé de sa tournure espagnole: il lance des madrigaux, fait jouer la sérénade, improvise sur la guitare, et ne craint pas d'employer la gazette pour envoyer un sonnet à sa belle. Il s'accroche encore, mais rarement, à l'échelle de soie.
Le mariage consacre pour l'ordinaire ces unions anticipées; mais lorsqu'un inconstant porte à d'autres idoles l'encens d'un cœur volage et que la délaissée ne peut dissimuler le fruit de sa faute, le monde n'impose à la pécheresse qu'une réprobation indulgente. «_Hubo una desgracia_, dit-on: elle eut une mésaventure.» Quelques mois d'éloignement arrangent les choses; de temps à autre cependant la comédie tourne au drame, drame atroce, vengeance de cannibale. Telle est l'histoire du señor Eusebio. J'ai connu les personnages, j'ai assisté au dénoûment, j'essayerai de vous la dire.
Don Eusebio peut avoir de quarante-cinq à cinquante ans; il paraît jeune encore; ses épaules larges et trapues, sa marche facile et légère malgré l'embonpoint qui commence à l'envahir, lui donnent l'apparence d'une force peu commune; sa tête est grosse sur un cou charnu; les lèvres sont épaisses, la bouche est grande; tout le bas de la figure dénote des instincts où la violence le dispute à la sensualité; ses yeux sont jaunes tirant sur le vert et pleins d'une expression jalouse et méchante.
Il jouit d'une réputation douteuse, et son passé renferme des mystères.
Sa maison, placée au nord de la cathédrale, n'a rien qui la distingue des demeures voisines: elle se trouve parallèle à un couvent de femmes qui fait le coin du carré suivant, et s'ouvre de ce côté par deux fenêtres à grillage en bois.
Don Eusebio n'a pas d'amis, et sa maison fut pour ainsi dire déserte jusqu'au jour où ses filles devinrent de grandes personnes. Il en a trois. Héléna, la première, ressemble à don Eusebio et paraît en avoir tous les instincts. C'est une grande et superbe fille chez qui la vie déborde; elle a toutes les beautés provocatrices: la hanche saillante, des bras robustes et ronds, des épaules grasses, une gorge audacieuse, des lèvres rouges et ce teint pâle et mat des natures passionnées; ses yeux noirs avaient une fixité embarrassante. À l'époque dont nous parlons, la chronique s'était déjà maintes fois occupée d'elle; mais elle n'avait point eu de _desgracias_.
Une cour nombreuse se disputait ses sourires, et quelques robes noires se mêlaient à la foule. Le père autorisait, cherchant un gendre. Oaxaca respirait dans un entr'acte de guerre civile, et les réunions se succédaient sans relâche. Sur ces entrefaites, un jeune homme de Mexico vint passer quelque temps dans le Marquesado, vivant chez son père, voisin de don Eusebio, et dont la maison occupait, à cinquante mètres plus bas, le milieu du carré de face.
La famille de don Rafael se composait de doña Marianita, sa femme, de Louisito, un fils tard venu, le Benjamin, et du nouvel arrivant.
Henrique rapportait de la capitale une tournure dégagée, cet air de suffisance qui plaît aux femmes et des prétentions de blasé que les sots affichent volontiers; une moustache longue et pointue lui donnait un petit genre matamore qui ne messeyait point; il avait l'œil d'un bleu tendre, et sa chevelure blonde, naturellement bouclée, était fort belle.
En somme, on le disait beau cavalier, il le croyait plus que tout autre; mais, à mes yeux; il perdait la moitié de ses avantages par un rire bête qu'il lançait éternellement et à tout propos, ce qui chez bien des gens lui avait fait une renommée de bel esprit.
On lui prêtait mille aventures; c'était pour Héléna une conquête à faire. La famille d'Henrique possédait quelque bien; c'était pour don Eusebio le mari demandé.
Du reste, la chose allait de soi. Henrique renoua sans difficulté des relations d'enfance, et, malgré les avertissements de son père qui n'estima jamais don Eusebio, il fut en quelques jours du nombre des intimes.
À première vue, il fut ébloui. On ne pouvait rêver plus belle maîtresse. Pour Héléna, jeune et coquette, elle éprouva quelque satisfaction de l'effet produit et ne demanda pas mieux que de plaire.
Il fut bientôt évident qu'Henrique était le préféré. Aussi le cercle des adorateurs diminua chaque jour; quelques-uns seulement cherchèrent à disputer au Mexicain une conquête si belle; mais ils n'eurent plus qu'à se retirer devant la persistance de ses succès.
D'autres tournèrent bride et déposèrent aux pieds de la sœur des hommages dont l'aînée ne voulait plus.
Rien de moins platonique que cette passion facile; mais la jeunesse verse sur toutes choses un tel torrent de fleurs, qu'on se méprend volontiers sur des liaisons qu'on croit éternelles et qui ne sont que d'un jour.
Henrique me raconta souvent les premiers bonheurs de son amour naissant. Il me parlait de ses promenades solitaires dans la vallée, de ses rencontres fortuites à San Felipe, de ces charmants dîners à Santa Maria del Tule sous les ombrages du vieux Sabino; mais l'amour-propre chez lui l'emportait sur l'amour, et son œil brillait plus encore en me disant ses triomphes, le dépit de ses rivaux repoussés; et l'éclatante satisfaction que lui valaient les préférences d'une aussi belle personne.
Don Rafael fermait les yeux et voyait tout.