Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal

Part 12

Chapter 123,726 wordsPublic domain

Le jour de la citation, et en présence du juge, X. déclara sous serment ne pas devoir, expliquant l'origine du débat, et se proposant de citer trois témoins à l'appui de son dire. L'adversaire affirmait et jurait de même; mais il ne pouvait offrir que son affirmation personnelle. L'affaire fut renvoyée à huitaine. X. s'en fut tranquille: les témoins étaient connus, honorables, et la cause lui paraissait gagnée. Pendant l'intervalle, il reçut la visite du juge en personne, qui, tout en causant art, commerce et théâtre, sut adroitement amener l'objet du procès.

--Ami, disait-il, nous connaissons votre adversaire: il est coutumier du fait, et vos témoins sont inutiles.

Il s'étendit alors en épithètes vigoureuses sur la conduite de l'avocat, et partit en accablant X. de louanges métaphoriques.

--Adieu, lui dit-il en se retirant, envoyez simplement votre homme d'affaire pour entendre le prononcé du jugement.

Huit jours après, mon trop confiant ami était condamné à payer la somme en question, plus les frais, etc. Toute réflexion serait ici superflue: les deux fripons avaient partagé.

En vivant au milieu de cette population mexicaine, si passionnée pour les fêtes et le jeu, si attachée à ses vieilles superstitions et à ses vieilles coutumes, si fatalement ignorante et prétentieuse, si voluptueusement ennemie d'un travail et d'un joug quelconque, sans administration, sans police, sans mœurs et sans lois, il vous passe d'étranges idées sur le sort réservé à cette immense république.

Quarante années de luttes, de guerres civiles et de dévastations effroyables, n'ont pu tarir la source de ses richesses. Quelques mois d'arrêt lui donnent une nouvelle vigueur, et tout semble revivre au moment que tout doit succomber.

C'est une belle proie pour qui saura la prendre. Mais nous ne sommes plus au siècle des conquêtes, l'on jette en vain sur le vieux monde un regard interrogateur; le Mexicain lui-même ne saurait à quelle puissance s'adresser pour fonder, dans sa patrie dévastée, un ordre régulier et des institutions qui lui manquent.

Il abhorre l'Espagnol dont les tyrannies lui sont toujours présentes; il aime le Français et respecte l'Anglais; quant à l'Américain, il en éprouve une terreur indéfinissable: il semble qu'il devine en lui le futur envahisseur de sa patrie, le dominateur de sa race.

Tout faisait présager ce résultat, et quoique le nombre des Américains soit fort réduit dans ses provinces, le Mexique néanmoins, encerclé dans les vastes bras de l'Union, en subissait l'irrésistible ascendant.

Au nord, la Californie, dans son incroyable prospérité, menaçait déjà ses frontières et convoitait la Sonora; au nord-est et à l'est le Nouveau-Mexique et le Texas cédés par Santa-Anna, avaient jeté jusqu'au centre l'influence de la civilisation yankee, et Minatitlan au sud n'était plus qu'une colonie américaine.

Il était réservé à la France de secouer le Mexique de son engourdissement. Mais il a fallu des circonstances extraordinaires: le cataclysme d'un grand peuple et le génie d'un grand prince, pour l'arracher à la pente fatale qui l'entraînait à l'Amérique.

La scission des États-Unis rejette pour un longtemps le Mexique sous l'influence européenne, et l'expédition actuelle assure à la France une prépondérance sans conteste sur cette contrée la plus riche du globe.

À son origine, l'expédition alliée, dirigée dans le simple but d'une réclamation de créance, s'engageait dans une entreprise impraticable, et ne pouvait que se heurter contre l'impuissance d'un débiteur insolvable. Le Mexique, dans l'état où l'a réduit la guerre civile, privé de ressources et malgré la meilleure volonté du monde, n'aurait pu rembourser la moindre échéance, et la saisie de ses douanes ne pouvait que le précipiter dans de nouveaux désordres. Mais il semble que la Providence ouvre à ce pays une perspective nouvelle.

Aujourd'hui le Mexique lui-même ne peut qu'applaudir au succès et au développement de l'expédition française. Libérale, la France ne peut que lui imposer un régime libéral, et les clameurs des partis n'en imposeront point à la clairvoyance de l'empereur.

L'Amérique seule protestera; mais, abattue déjà par l'effroyable guerre qui la dévore, réduite à l'impuissance par la reconnaissance probable du Sud, elle ne pourra qu'assister d'un œil jaloux à la renaissance du magnifique empire qui lui échappe.

Maîtresse des grandes villes de la république, Vera-Cruz, Puebla, Mexico, Queretaro, etc., la France verra le Mexique, reconstitué par ses soins et son influence, enrichi de voies ferrées, décuplant en quelques mois ses immenses richesses, assurer à nos manufactures l'écoulement de leurs produits, verser entre nos mains les trésors métalliques dont il regorge, et s'élancer dans l'avenir vers une prospérité qu'il n'eût jamais rêvée. Comme compensation, n'est-il point permis de penser que l'isthme de Tehuantepec doit nous revenir un jour? Ne serait-ce pas une admirable possession que celle qui mettrait en nos mains la grande voie de transit du golfe au Pacifique? Magnifique pendant à la vaste entreprise de l'isthme de Suez.

V

TEHUACAN

Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures de Pedro.--La venta salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le torrent.--Quiotepec.--Le huero Lopez et sa troupe.--Les Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée d'Oaxaca.

Quelques mois de séjour à Mexico m'avaient donné de la langue espagnole une habitude suffisante pour me permettre d'affronter sans crainte les embarras d'une expédition lointaine. La saison des pluies tirait à sa fin; je partis aux derniers jours de septembre. J'emportais avec moi tout mon bagage artistique, et les escortes qui surveillent la route jusqu'à Puebla me garantissaient un voyage tranquille. Pour ce qui regarde l'embranchement de Tehuacan, il n'en est pas de même: la contrée, peuplée de voleurs, n'est point gardée; des attentats quotidiens arrêtent toute circulation. Je suivis donc les conseils d'amis prudents, et je laissai aux mains des muletiers qui font le voyage par les montagnes le gros de mon bagage, c'est-à-dire trois caisses, ne me réservant que l'indispensable pour un séjour de quelques semaines; le tout, m'assurait-on, devant me parvenir à Oaxaca quelque vingt jours après mon arrivée. J'avais en outre dans cette dernière ville, des instruments et divers produits qui, en cas de besoin, devaient me permettre de mener à bonne fin les travaux que je me proposais d'y faire.

J'avais avec moi mes boîtes à glaces et divers objets; en tout, la charge d'une mule. Un Mexicain de mes amis m'accompagnait. J'avais à Tehuacan deux chevaux qui m'attendaient; j'étais donc sûr d'arriver sans encombre. C'est ce que nous allons voir.

Par un hasard singulier, la diligence de Puebla à Tehuacan ne fut point arrêtée. On expliquait ce phénomène par la fin tragique de deux voleurs imprudents qui, la veille, avaient eu la maladresse de s'adresser à une forte troupe d'_arrieros_. Ceux-ci s'étaient défendus, à la profonde surprise des _compadres_, qu'ils laissèrent sur place.

Ma première visite, en arrivant à Tehuacan, fut pour nos montures; deux mois de repos devaient leur avoir procuré un embonpoint respectable et prêté de nouvelles forces pour un voyage de longue durée; mais j'éprouvai en les retrouvant une amère désillusion. Il n'avait fallu rien moins qu'un jeûne de quarante jours pour amener les pauvres bêtes à l'état de maigreur, de dessiccation où elles étaient réduites. Je craignis un instant qu'elles ne pussent nous porter.

Je fis au brigand qui les avait en garde les plus violents reproches sur son indigne conduite; mais lui me tendit, en protestant de ses bons traitements, une note d'apothicaire qu'il fallut payer.

Puis, comme la ville n'avait rien de bien intéressant à m'offrir, je louai une mule, j'arrêtai un domestique pour nous accompagner, et je disposai tout pour le départ.

Il deviendrait banal de parler de guerre civile: c'est l'état normal de la république. Donc, le général commandant la place de Tehuacan, concevant quelque doute sur la moralité de mon compagnon de voyage, et le prenant pour un factieux allant rejoindre les révoltés d'Oaxaca, se mit en tête de nous retenir. De plus, le pauvre Pedrito (c'était le nom de mon ami) fut arrêté et mis au secret. La chose s'était faite en mon absence, et je me hâtai d'aller trouver le général. Pedrito n'était pas à coup sûr un homme dangereux; je le connaissais de longue main; c'était un bavard comme on en trouve tant, parlant de tout au hasard, mêlant la politique aux légèretés de langage d'un gamin et aux bouffonneries d'un clown. J'expliquai au commandant de place le caractère de mon compagnon; je l'assurai qu'il y avait quiproquo et qu'il confondait le Pedrito qu'il tenait entre ses mains avec un autre Pedrito compromis dans certaines intrigues à Mexico. L'Excellence ne crut point à mes allégations, et, devant la persistance et la vivacité de mes observations, menaçait de m'arrêter moi-même.

L'affaire de Pedro s'envenimait, des dénonciations et des inimitiés particulières indisposaient le général; on parlait de le renvoyer à Mexico.

Quant à Pedro, qui se prenait au sérieux, comme tous les gens de son esprit, et qui ayant approché quelques hommes du gouvernement, jouait volontiers à la mouche du coche, il adressait à son geôlier les supplications les plus tendres et les plus basses, si elles n'eussent été bouffonnes; puis, me prenant à part:

--Ami, me disait-il d'un air tragique et les yeux en larmes, tu porteras à mon père la nouvelle de ma mort, car ces brigands méditent de m'assassiner: deux d'entr'eux seront apostés sur la route, et je serai fusillé dans l'ombre, martyr de mes saintes convictions.

En fait de convictions, Pedro n'en avait aucune; mais qui n'aime à se poser en martyr à l'occasion! Quand je vis que la détention se prolongeait, et que Pedrito maigrissait à vue d'œil, j'écrivis à Puebla avec ordre de télégraphier à Mexico, afin d'obtenir un mot de recommandation du commandant de place, pour son confrère de Tehuacan. Il fallut trois jours pour la réponse; il était temps: l'esprit craintif de Pedro commençait à se détraquer. Nous partîmes enfin après huit jours de retard.

Tehuacan se trouve en Terre Tempérée, et le chemin d'Oaxaca suit en pente douce jusqu'en Terre Chaude. La première journée se passa sans encombre; les chevaux, quoique rappelant la célèbre monture du héros de la Manche, se soutenaient encore, grâce à leur jeunesse et aux huit jours d'abondance dont ils avaient joui lors de la détention de Pedro. Le soir, nous couchions à San Sebastian, à huit lieues de Tehuacan.

Nous étions en Terre Chaude, et des champs de cannes se rencontraient ça et là sur le passage des ruisseaux; les habitations changeaient aussi d'aspect; à côté des maisons toujours massives des Espagnols, on retrouvait le jacal de roseaux de l'Indien, remplaçant la hutte en terre des hauts plateaux, et c'est une chose étrange assurément de rencontrer en Terre Chaude les races indiennes d'une teinte jaune clair, comparées à la teinte foncée des Indiens du nord; c'est, du reste, toujours la même attitude soumise, la même application au travail des champs; le niveau de l'oppression a passé sur toutes ces races en leur donnant un caractère commun. Ce n'est que dans les âpres hauteurs de la sierra que l'homme reprend un aspect plus noble, et semble avoir respiré dans l'air de ses montagnes inaccessibles le souffle vivifiant de la liberté.

À Venta Salada, nous donnâmes aux mules quelques instants de repos. La plaine coupée de ravins qui s'étendait devant nous jouissait d'un assez mauvais renom; quelques déserteurs battaient la campagne. N'étant point armés, nous avions tout à redouter d'une rencontre avec eux; nous cheminions cependant, sondant de l'œil les plis du terrain, et rien de suspect jusqu'alors n'était venu confirmer nos craintes, lorsqu'au détour d'un sentier nous nous trouvâmes nez à nez avec un malheureux en chemise, assis à poil sur un vieux cheval écorché.

Il pleurait à chaudes larmes et ses deux poignets portaient l'empreinte sanglante d'une corde.

--Eh! l'ami, d'où venez-vous, lui dis-je, et qui vous réduisit à cet affreux état?

--Ah! monsieur, répondit-il en sanglotant, n'allez pas plus loin; tenez, vous voyez d'ici le lit desséché de cette rivière, ils étaient là trois pandours; je revenais de San Antonio; ils m'ont tout pris, mon zarape, mon cheval, mon argent, mes belles calzoneras à boutons d'acier, tout; et voyez mes bras: ils m'ont pendu par les poignets, et pour mon alezan doré, ils m'ont donné cette vieille rosse que vous voyez. Jésus! monsieur, retournez.

Pedrito se grattait la tête, et mon domestique me regardait d'un air piteux; je ne me sentais point à l'aise, je l'avoue. Nous tînmes conseil. La majorité se prononçait pour une retraite immédiate; mais le lendemain offrait les mêmes inconvénients, moins de chance peut-être; il fallait ou passer ou renoncer au voyage. Eussé-je eu vingt troupes de voleurs à mes trousses, je voulais passer. En cas de besoin, nous aurions pu fuir; mais, outre le désagrément de la chose, la mule chargée eût toujours été capturée; aussi, pensant avec raison que ces messieurs avaient dû détaler pour partager leur butin et que le malheureux dépouillé serait par le fait notre sauvegarde, je fis signe au domestique d'avancer, et nous nous mîmes en route.

--_Vaya se Vd con Dios_, me cria l'homme en chemise; que Dieu vous garde! et il disparut.

Le ravin était désert; pas le moindre voleur à l'horizon. Nous arrivâmes à Teotitlan sans encombre autre que quelques fausses alertes que nos esprits impressionnés par l'accident du matin étaient tout disposés à accueillir.

Teotitlan est une petite ville perchée sur un mamelon escarpé, d'une défense facile et que les partis se disputent sans cesse. Il y avait garnison, et le fortin, au midi de la place, sur l'éminence qui la domine, montrait fièrement deux pièces de petit calibre.

Les maisons, cachées sous la feuillée des grands zapotes, des pacaniers et des grenadiers couverts de fruits, respiraient le bien-être et le mystère. J'allai frapper à la porte d'une _tienda_ de belle apparence, où je demandai le vivre et le couvert pour nos chevaux et pour nous.

Le domestique s'empressa de décharger nos bêtes et de leur verser une abondante provende. Pour nous, couchés à l'ombre et réconfortés par une coupe de mezcal, nous attendions dans une douce impatience que le repas fût servi.

Nous devions partir à trois heures du matin pour atteindre, avant la grande chaleur, _Totamabaca_, but de l'étape, en passant par _San Martin_ et _los Cuises_.

L'arrivée de deux étrangers dans un village offre toujours un nouvel aliment à la naïve curiosité des habitants; aussi la porte de la tienda était-elle encombrée. Je remarquai un individu de mauvaise mine qui semblait s'attacher au domestique avec une persistance inquiétante; nous étions assurément l'objet de la conversation, et je craignais quelque confidence indiscrète. Le drôle n'y avait pas manqué. Je l'appelai, lui demandant ce qu'il avait à faire avec l'homme en question, il me répondit ingénument qu'on l'avait interrogé sur notre voyage, qui nous étions, d'où nous venions, où nous allions, et qu'il avait répondu de façon à satisfaire l'inquisition en personne. Je le réprimandai pour sa sottise, et je compris qu'il nous fallait changer notre itinéraire et l'heure du départ.

Je lui demandai s'il connaissait bien le pays, et, sur sa réponse affirmative, la lune étant dans son plein, nous partîmes à minuit, prenant par le _monte_ (le bois).

_Pancho_ connaissait si bien son affaire, qu'une demi-heure après nous étions égarés à ne pas nous retrouver. Nous errions, depuis deux heures, au milieu des ronces, des plantes grasses aux pointes d'acier et d'épais taillis, sans pouvoir trouver un sentier convenable; il fallut descendre de cheval pour soulager nos bêtes. Tantôt le hurlement d'un chien nous guidait à gauche, et tantôt le cri d'un coq nous attirait à droite; nous finîmes cependant par apercevoir, à la lueur incertaine de la lune, les murailles blanchissantes d'une habitation.

Après un quart d'heure de cris d'appel éveillant les aboiements des chiens, au milieu d'un vacarme à réveiller un mort, un Indien de mauvaise humeur vint nous demander la cause d'un tel bruit. Je lui exposai mon cas, mais il fallut parlementer longtemps pour le décider à nous ouvrir en grommelant. Il se radoucit néanmoins à la vue d'une pièce blanche, et voulut bien, moyennant quatre réaux, et s'éclairant d'une torche, nous remettre dans le bon chemin.

Au petit jour, nous étions loin déjà, hors de toute atteinte; seulement nos chevaux s'étaient blessés dans le bois et tous deux boitaient affreusement. Je dus faire la moitié de la route à pied, chose dure en tout pays, mais déplorable par un soleil de plus de cinquante degrés.

Pedro, en vrai Mexicain qu'il était, resta plus longtemps sur sa bête; mais comme elle menaçait chute à chaque pas, il lui fallut aussi descendre. Il faisait une triste figure vraiment, et nous arrivâmes en piteux état au village de Tetomabaca.

Les chevaux demandaient un repos forcé. Un Indien du village, expert dans l'art de guérir, vint examiner les malades; j'en fus quitte pour lui payer sa visite; le lendemain les chevaux n'allaient guère mieux, et comme il n'y en avait point à vendre dans le village, au grand désespoir de Pedro, nous nous mîmes en route.

Quatre lieues seulement nous séparaient de Quiotepec; mais au delà, cinq journées encore pour atteindre Oaxaca.

La perspective était des plus désolantes. Six journées de marche! pas un pouce d'ombre dans le sentier, le paysage est d'une sécheresse extrême, et le _monte_ n'offre en fait de végétation que de pauvres mezquites au maigre feuillage; les chevaux boitaient de plus belle. Pedro poussait des soupirs déchirants, nous étions tous deux rouges comme des homards et inondés de sueur; nous remontions cependant pour passer les rivières, et ce fut ainsi, clopin clopant, tantôt portés, tantôt portant, que nous débouchâmes sur la rivière de Quiotepec, torrent impétueux et profond qu'on traverse en pirogue et dont un Indien a le monopole. Il était tard, six heures au moins, et déjà nous entendions le bruit sourd de la rivière, quand un jaguar énorme bondit derrière nous, dans le chemin creux où nous étions engagés. La mule, quoique chargée, fit un bond prodigieux, et les chevaux oublieux de leurs blessures s'élancèrent en avant. Le jaguar cependant nous adressa le sourire félin qu'imite si bien le chat faisant le gros dos au chien qui le guette, puis passa tranquillement, franchit le talus, et disparut. J'avais éprouvé à son aspect une émotion bien sentie, c'était ma première rencontre de ce genre, et faite dans une circonstance désagréable; j'en vis et en entendis d'autres par la suite, et je m'aguerris avec le temps. Mes deux suivants, non plus rassurés que moi, allumèrent un feu sur le bord de la rivière, car la nuit se faisait sombre et le jaguar est alors mauvais coucheur. L'Indien du bateau n'était pas à son poste, et comme le village se trouve à une certaine distance, nous nous égosillâmes en vain à l'appeler un quart d'heure durant. Une nuit à la belle étoile, sans souper, ne nous offrait qu'une perspective des moins attrayantes. Je me déshabillai donc, j'attachai mes vêtements sur ma tête et enfourchant mon malheureux cheval, je risquai le passage, parfaitement assuré, grâce à mon talent de nageur, d'atteindre l'autre bord, si ma monture se laissait emporter.

Il n'en fut rien heureusement; j'arrivai au village, et le passeur s'en vint immédiatement chercher mes compagnons d'infortune.

Une surprise nous attendait à Quiotepec. J'avançais au hasard dans une obscurité profonde, lorsqu'un énergique _Quien vive_? Qui vive? m'arrêta court: «Ami,» répondis-je, et j'avançai. Deux hommes armés gardaient le sentier; ils me demandèrent d'où je venais, où j'allais, et l'un d'eux me conduisit au quartier général, c'est-à-dire dans une bicoque, où le chef d'une troupe en guenilles siégeait au milieu de son état-major. J'ignorais à qui j'avais affaire.

Le chef en question me demanda de nouveau qui j'étais, où j'allais, et mes papiers. Je lui tendis une lettre du ministre de France constatant ma qualité d'envoyé du gouvernement en mission artistique: mon interlocuteur prit la lettre à l'envers, eut l'air d'y jeter un coup d'œil d'autorité, puis passa la missive à moins ignare que lui. J'ajoutai que j'avais un compagnon, plus un domestique, et que l'Indien passeur était allé les chercher. «C'est bien, dit-il, asseyez-vous, nous verrons vos compagnons.» Il y avait bien, tant dehors que dedans, une troupe de cent cinquante hommes d'une mine des moins rassurantes.

Sur ces entrefaites, arriva Pedro, suivi du bagage.

--Eh! Pedrito, comment vas-tu? s'écria l'un des assistants, et là-dessus, coup de théâtre, reconnaissance, tableau! Il y eut des _abrazos_ et des serrements de main: je fus présenté, ce qui me permit d'apprendre que je ne me trouvais rien moins qu'en présence du _Huero Lopez_; _huero_ veut dire blond, et comme Lopez avait les cheveux et la barbe de cette couleur, on lui avait donné le surnom de _Huero_. C'était un homme de trente-six à quarante ans, jeune encore, et dont la physionomie n'avait rien de féroce; il avait cependant, dans un rayon des plus étendus, une terrible réputation. Le _Huero Lopez_ était un chef de voleurs émérite, autour duquel cinq ou six ans de brigandages impunis avaient groupé la fleur des sacripants de la province; la troupe variait de cent à deux cents hommes, et comme elle commençait à devenir respectable, le chef, depuis peu rentré en grâce auprès du gouvernement libéral, avait fait sa paix avec le monde. Il n'était plus corvéable de la potence; loin de là, le gouvernement constitutionnel lui avait octroyé le grade de commandant. La carrière des honneurs lui était ouverte, il n'avait plus qu'à poursuivre.

Le _Huero Lopez_ avait dirigé sa première expédition contre Teotitlan que nous avions quitté la veille, et dont il s'était emparé après un assaut des plus opiniâtres.

Aussi, la soirée se passa-t-elle à raconter les hauts faits de ses officiers, la mort du général un tel, dont voici le vainqueur, me disait-il, en me montrant un de ses acolytes. On avait fait tant de butin, fusillé tant de réactionnaires; l'un était mort bravement, l'autre s'était fait tirer l'oreille; tous détails fort intéressants et qui soulèvaient le cœur.

Cependant il s'inquiétait de notre voyage, s'étonnant que nous fussions arrivés jusqu'à lui sans accident; puis, en bon prince, et avec une galanterie merveilleuse, il s'informa si nous avions faim, et, sur l'affirmative de nos estomacs aux abois, il commanda deux tasses de chocolat qu'on apporta chaud et mousseux à faire plaisir, nous promettant pour le lendemain quelque chose de plus substantiel.

Voyant mon hôte en si belle humeur, je lui contai la mésaventure de nos bêtes et le priai de vouloir bien me changer mes deux chevaux invalides contre deux autres en meilleur état, me proposant de payer la différence. Il y acquiesça de tout cœur, et remit au lendemain la négociation de l'affaire. Il n'y a vraiment plus vertueux qu'un coquin parvenu.

Malgré tout le charme d'une réception si flatteuse, je crus prudent d'éviter à ses hommes des tentatives inhospitalières à l'endroit de mes bagages; aussi, le tout fut-il empilé dans la cabane même où sommeillait le chef. De notre côté, nous dûmes songer à trouver un gîte.

Le temps était couvert, la nuit orageuse, la chaleur asphyxiante; impossible de songer à dormir sous un abri quelconque; j'étendis donc mon manteau de gutta-percha dans la cour, sur la terre nue, je pris ma selle pour oreiller et je m'endormis.