Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal
Part 10
Axayacatl, suivant Tezozomoc, fit placer sa statue sur un rocher de la colline, et le P. Acosta prétend avoir vu de beaux portraits en bas-relief, de Montézuma II et de ses fils, sur pierre vive.
Au temps de Montézuma II, Chapultepec devint résidence impériale.
Le château moderne élevé par les soins du vice-roi Mathias de Galvez, s'est transformé, en 1841, en école militaire, et dernièrement Miramon, après l'avoir restauré, en avait fait sa résidence.
Mais revenons à Mexico.
Sur la place de la Douane, place toujours encombrée d'attelages de mules et de chariots vides, se trouve le couvent de Santo Domingo, bien déchu de son ancienne splendeur. Il sert, en temps de guerre civile, de forteresse aux prononcés qui, du haut des clochers, fusillent à leur aise leurs ennemis logés sur les _azoteas_ des maisons, ou sur les tours des couvents voisins. À défaut, l'on choisit pour point de mire le piéton hasardeux que la nécessité chasse de son logis, l'étranger surtout quand on le reconnaît au loin.
Aussi le cloître de Santo Domingo ne présente plus que l'aspect de la désolation. Les tableaux qui ornaient les galeries sont à moitié crevés, et les murailles sont noires de la fumée des camps. Les beaux jours de Santo Domingo remontent à l'inquisition, dont il fut le siége. Les annales font remonter à l'an 1646 les fêtes qui célébrèrent le premier auto-da-fé de Mexico. Quarante-huit personnes succombèrent à l'inauguration du terrible tribunal dont les décrets s'exécutèrent jusqu'au commencement du siècle.
Autre chose est le couvent de San Francisco. Placé entre la rue du même nom, celle San Juan de Letran et Zuletta, il couvrait une superficie de près de soixante mille mètres carrés. Coupé de cloîtres magnifiques, de cours et de jardins, c'était, à notre avis, le plus considérable et le plus riche de Mexico.
Deux églises, dont les intérieurs sont couverts de gigantesques autels de bois sculpté et doré, trois chapelles délicieuses, des cloîtres couverts de tableaux, en faisaient un monument des plus remarquables; mais la politique a renversé le couvent, percé des rues au travers des cloîtres et vendu les jardins. Les garnisons qui occupèrent l'édifice aux jours de lutte ont, comme à Santo Domingo, laissé les tristes marques de leur passage; le couvent est dans un état déplorable.
La façade qui regarde la rue de San Francisco présente un portail magnifique.
Cette porte est un composé bizarre de pilastres renaissance, couverts de figures en bas-relief, surmontés de chapiteaux composites, et séparés par des niches ornées de statues. Le tout est d'une richesse d'ornementation extraordinaire, d'un goût peut-être douteux, mais d'un remarquable fini de détail, et l'on admire d'autant plus ces sculptures que, au dire de la chronique, elles ne sont point dues au ciseau de l'artiste, mais au pic grossier du tailleur de pierre.
Aujourd'hui, m'a-t-on dit, la porte de San Francisco n'existe plus; le couvent est démoli, les matériaux dispersés, le terrain vendu.
On regrette que le gouvernement libéral, dans sa hâte de détruire les couvents, n'ait point su conserver ce magnifique échantillon de l'art mexicain.
Le couvent de la Mercie n'est qu'une immense bâtisse dont rien, ni l'église, ni la façade, ne peut attirer l'attention du passant; mais son cloître est le plus admirable de Mexico.
De blanches colonnes aux arceaux dentelés forment d'immenses galeries encerclant une cour dallée, dont une fontaine bien modeste orne le centre. Ces colonnes légères et les dentelures finement découpées rappellent le style grenadin qu'on voit se développer avec tant de splendeur dans la cour de l'Alhambra.
Placé au centre d'un faubourg des plus populeux, le cloître, par sa solitude et son silence, forme un contraste frappant avec le tumulte et l'agitation du dehors. Rien ne peut se comparer à la tristesse qui règne dans ses murs. De temps à autre un _aguador_ vient remplir à la fontaine ses _cantaros_ et ses _chochocoles_ (urnes et pots qui lui servent à transporter l'eau). Quelquefois la tunique blanche d'un religieux vient animer une seconde le désert des galeries, pour disparaître aussitôt dans l'ombre des vastes corridors, peuplés de cellules désertes pour la plupart.
Aux murailles des galeries sont suspendus de nombreux cadres avec personnages grandeur nature, représentant des scènes religieuses, les martyrs de l'ordre, et les saints qui l'ont rendu célèbre. Toutes ces physionomies muettes, dans l'extase de la prière ou de la douleur, n'offrent aux yeux que poses violentes et tableaux d'horreur. Ce ne sont que dislocations, bûchers, supplices de tous genres.
Parmi ces personnages, les uns lèvent au ciel leur tête coupée dont le sang les inonde, d'autres vous tendent à l'envi leurs moignons sanglants ou leurs membres calcinés. Un dégoût invincible envahit tout votre être; vous vous reportez à ces temps de sainte fureur où l'on béatifiait la souffrance, où l'on avait soif de supplice et vous bénissez le ciel de vous avoir fait naître dans un siècle moins barbare, où Dieu se contente d'hommages plus faciles et de moins horribles sacrifices.
La Mercie possède encore une belle bibliothèque où l'amateur pourrait découvrir des trésors; et le chœur de l'église, composé d'une centaine de siéges en chêne sculpté, est un des plus beaux que je connaisse.
Le Salto del Agua est la seule fontaine monumentale que possède Mexico. Placé en dehors des grandes voies de circulation et dans le centre d'un faubourg, il termine l'aqueduc qui, partant de Chapultepec, amène à Mexico les eaux de ses sources. C'est une construction oblongue, ornée d'une façade fort médiocre. Au centre, un aigle, aux ailes déployées, soutient un écu meublé des armes de la ville. De chaque côté, des colonnes torses avec chapiteaux corinthiens supportent deux figures symboliques de l'Amérique et de l'Europe, qu'accompagnent huit vases à moitié brisés. Suivant les historiens de la conquête et les anciens auteurs mexicains, le Salto del Agua et l'aqueduc qu'il termine avaient remplacé l'ancien aqueduc de Montézuma, bâti par Netzahualcoyotl, roi de Texcoco, sous le règne de Izcoatl, c'est-à-dire de 1427 à 1440. Nous lisons aussi dans Clavijero, que deux aqueducs amenaient l'eau de Chapultepec à la capitale. La bâtisse était un mélange de pierre et de mortier, la hauteur des aqueducs de cinq pieds, la largeur de deux pas. Ces aqueducs occupaient une chaussée qui leur était exclusivement réservée, et amenaient l'eau jusqu'à la ville et de là dans les palais impériaux.
Quoique l'aqueduc fût double, l'eau n'était fournie que par un seul à la fois, facilitant ainsi la réparation de l'autre, afin que l'eau arrivât toujours pure. Il faut avouer que les Mexicains d'autrefois avaient plus de prudence et plus de soin de leurs monuments que ceux de nos jours, qui laissent tomber les leurs en ruine.
En parcourant les environs de Mexico, on trouve à Popotlan, à deux lieues environ de la ville, l'un des plus poétiques souvenirs de la conquête. Ce fut à l'ombre du vieil _ahuahuete_ (cyprès) que Cortez vint reposer ses membres endoloris et pleurer son effroyable défaite du 1er juillet. L'arbre fut appelé depuis: Arbre de la nuit triste.
Rappelons rapidement les causes qui amenèrent ce déplorable événement.
Montézuma était prisonnier des Espagnols, et la noblesse mexicaine, voulant encore fêter son roi dans les fers, offrit au monarque malheureux un bal, dans le palais même qui lui servait de prison. Alvarado commandait en l'absence de Cortez, mais il ne voulut permettre la réunion qu'à la condition expresse que les Mexicains s'y rendraient sans armes. Le palais se remplit, à l'heure fixée, des nobles mexicains vêtus de leurs plus riches parures et couverts de leurs joyaux les plus précieux. C'était un océan de plumes aux vives couleurs, une richesse incroyable de plaques d'or, un amas prodigieux de perles, de diamants et de pierres précieuses. À l'aspect de tant de richesse, les Espagnols furent éblouis, leur convoitise s'éveilla terrible, leurs regards s'allumèrent, la soif de l'or les enivra, et l'assurance de l'impunité leur fit commettre la plus infâme des trahisons. D'un commun accord, ils se précipitèrent comme des tigres sur la noblesse sans défense, et se gorgèrent à l'envi de carnage et d'or.
La nation frémit à la nouvelle de cet attentat sans nom, mais le respect inspiré par le roi prisonnier la maintint encore. Cortez, du reste, était absent, et l'on comptait sur sa justice et le châtiment des coupables.
Cependant, il arrivait vainqueur de Narvaez et son entrée fut triomphale. Aveuglé par le succès, Cortez se borna à quelques réprimandes, espérant que le temps apaiserait l'indignation populaire.
Mais le désespoir et la colère des Mexicains arrivèrent à leur paroxysme, et la mort de Montézuma ne permit plus l'espérance d'aucun arrangement. Ce fut alors une guerre à mort, sans trêve ni merci. Les arquebuses et les couleuvrines furent impuissantes contre ce flot toujours renouvelé d'assaillants désespérés. Les Espagnols indécis, troublés, durent songer à la retraite. Cortez lui-même perdit en cette circonstance la présence d'esprit qui ne l'avait jamais abandonné. Devant l'énormité du péril, son courage chancela; il voulut fuir et crut déguiser sa retraite à la faveur d'une nuit pluvieuse.
La troupe espagnole, suivie des Tlascaltecas ses alliés, abandonna donc cette ville, témoin de tant de triomphes. Chaque soldat chargé d'or suivait péniblement la route obscure; nul danger apparent n'arrêtait sa marche, la ville était silencieuse. Quelques heures encore tout était sauvé. Mais au moment de franchir les ponts de la rue de Tlacopan, des milliers de guerriers surgirent de tous côtés. Ce fut une mêlée horrible, un mélange épouvantable de cris de douleur et de hurlements de rage, un combat sans nom, où l'élite de la troupe espagnole périt sans gloire dans les eaux bourbeuses des fossés et sous la hache impitoyable des Mexicains. Cortez, Ordaz, Alvarado, Olid et Sandoval échappent avec peine, suivis d'une poignée des leurs. Ils fuient et s'éloignent désespérés, n'osant rappeler cette nuit sanglante.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à Popotlan où Cortez, pleurant, dit-on, vint s'étendre sous le vieux cyprès.
«Ô Cortez! s'écrie un de nos compatriotes, Alvarado et vous tous, valeureux comme Thésée, mais insatiables comme Cacus, vous ne méritez pas des statues de marbre, mais d'argile! Loin d'être les apôtres de la civilisation, votre valeur n'a servi qu'à l'abrutissement du peuple dont vous deviez améliorer le sort en l'initiant aux mystères d'une destinée supérieure.
«Que reste-t-il de vos actions héroïques? Un peuple déchu de son ancienne splendeur, d'un christianisme douteux, et s'enfonçant chaque jour dans une abjecte barbarie: quelques pages glorieuses, mais impures; une rue du nom d'Alvarado, un vieil arbre décrépit et solitaire, devant bientôt mêler ses cendres à celles des malheureux dont il rappelle le souvenir funèbre.»
C'est encore à notre savant ami, M. Jules Laverrière, que le voyageur de la vallée de Mexico doit la découverte des ruines de Tlalmanalco et quelques renseignements sur leur origine. Du reste, nul mieux que lui ne connaît le plateau, et personne n'est plus capable de le mieux dépeindre. À une lieue et demie de Chalco, le touriste se dirigeant vers les volcans, monte une petite côte, passe devant la magnifique filature de Miraflores, et se trouve, à quelques milles au delà, devant le village à demi ruiné de Tlalmanalco. Au milieu du cimetière, près de l'église moderne, s'élèvent les superbes arceaux dont la création remonte aux premiers temps de la conquête. Ces ruines, selon M. Laverrière, sont les restes d'un couvent de franciscains, dont les travaux restèrent inachevés.
L'architecture de ces arceaux est vraiment extraordinaire, et la forme des colonnes, les chapiteaux et les sculptures tiennent du mauresque, du gothique et de la renaissance. La création est toute espagnole et reporte l'imagination de la cathédrale de Burgos à l'Alhambra. L'ornementation porte un cachet mexicain, riche, capricieux, fantastique et mi-symbolique.
Mais si le dessin est espagnol, l'exécution est toute mexicaine, et l'ensemble de l'œuvre a l'empreinte des deux civilisations. Les ruines de Tlalmanalco sont uniques dans leur genre au Mexique, et l'on ne retrouve nulle part rien qui leur puisse être comparé.
Il reste au voyageur, pour bien connaître la vallée, à faire une excursion à San Agustin, à Tacubaya et à Nuestra Señora de Guadalupe. San Agustin est un assez joli village à quatre lieues au sud de Mexico. Toute sa célébrité lui vient du jeu qui, à la fête patronale, attire les Mexicains et les étrangers qui viennent y tenter la fortune. Il faut avoir, au moins une fois dans sa vie, assisté à cette réunion extraordinaire, où la dignité la plus exquise préside aux arrêts de l'aveugle déesse.
Dans une salle immense s'étend un vaste tapis vert, disparaissant sous des amas d'or. On y joue au _monte_, espèce de lansquenet. Le banquier n'a qu'une chance raisonnable, et les probabilités sont bien partagées, à l'opposé des jeux de Hombourg, qui sont une véritable duperie.
L'enjeu est considérable; rien ne vient contrarier la chance du joueur, la ponte étant illimitée.
Vous pouvez en principe, si vous en avez les moyens, ponter le total de la banque sur table, c'est-à-dire de quatre à cinq cent mille francs. Cela s'appelle _tapar el monte_. Il faut ajouter que ce cas est rare, mais un bonheur quelque peu suivi peut amener ce résultat.
Entrons, la salle est pleine; l'or seul est admis. Les cartes s'étalent et s'appellent. Perdants ou gagnants reçoivent ou repontent sans qu'un geste malheureux ou qu'une parole déplacée vienne interrompre la partie qui se continue. Au milieu de cette assemblée où se déroulent à chaque instant les péripéties de la plus terrible des passions humaines, on entendrait voler une mouche, le silence est absolu. Combien, cependant, s'éloignent désespérés!
On parle d'un _padre_ riche, qui quelquefois arrive suivi d'un domestique porteur d'une _talegue_ d'or (quatre-vingt-cinq mille francs). Il s'arrête, regarde un instant les coups, combine, observe, calcule et se décidant pour une carte qui lui plaît, dépose comme enjeu la somme entière.
Le croupier appelle, il écoute sans émotion apparente, gagne ou perd avec le même calme, allume tranquillement une cigarette et se retire.
Les fêtes de Tacubaya n'ont point la même célébrité; on y joue comme partout au Mexique, mais la merveille de Tacubaya, c'est la propriété de don Manuel Escandon, résidence délicieuse, entourée d'eau, coupée de lacs et de cascades, et contenant toutes les flores du globe. Un horticulteur émérite en dirige l'entretien, et nous rendons hommage à l'urbanité charmante du propriétaire de la villa et de son neveu don Pepe Amor, qui en font les honneurs avec tant de grâce.
Guadalupe est un village à deux lieues au nord de Mexico. Un chemin de fer vous y mène en quelques minutes.
Guadalupe est le grand pèlerinage du Mexique, et l'église se trouve sur le Tepeyac même où Tonantzin, la mère des dieux mexicains, respirait les vapeurs du copal, aux lieux où fumait le sang des victimes humaines. La Vierge y possède une chapelle privilégiée où les miracles se succèdent sans relâche. Placée au sommet d'une pointe de rocher relié à la chaîne principale et qui fait promontoire dans la plaine, la chapelle regarde Mexico et permet au voyageur de parcourir de l'œil tout le panorama de la vallée.
Au pied du rocher, une fontaine merveilleuse, couverte d'un dôme magnifique, prodigue moyennant redevance, à tous les infirmes du globe, les vertus curatives de ses eaux sacrées.
Chaque jour, l'Indien crédule y vient renouveler sa provision épuisée, réciter ses humbles prières aux pieds de la Vierge, et s'en retourne satisfait d'avoir un instant contemplé la divine image. Les jours de fête, c'est une masse énorme de population accourue de tous les points du Mexique; tous les costumes y sont réunis, tous les types s'y confondent: ce ne sont partout que cris de joie et bruit de cloches. Les marchands de toute espèce étalent aux yeux des promeneurs des fruits de tous les climats; l'Indienne y fabrique des tortilles et de grandes galettes à la graisse rance, dont l'odeur vous prend à la gorge. Le _pulque_ coule à plein bord. Vous vous retirez fatigué de ces bruits, la tête embarrassée par ces parfums de rôtisseur, couvert de poussière, et vous rentrez avec une vague réminiscence de la foire aux jambons de Paris.
IV
ANECDOTES ET RÉFLEXIONS
Il peut sembler curieux, par le temps qui court, de tracer quelques esquisses mexicaines et de conter des anecdotes qui mettent le lecteur au fait de coutumes qu'il ne connaît guère.
Mon dessein, en écrivant ces lignes, n'est point de faire de la politique pas plus actuelle que rétrospective; car, malgré tout mon désir d'être juste dans mes appréciations, il se pourrait que, malgré moi, mes sympathies se déclarassent pour tel ou tel, chose bien égale au lecteur assurément.
Non, je parlerai de l'un et de l'autre, taisant quelquefois les noms, et tout aussi indépendant envers le parti de l'Église, que je respecte, qu'envers le parti libéral, qu'on blâme aujourd'hui. Des deux côtés, les hommes se valent; ils sont Mexicains. Quant aux principes, c'est une affaire d'appréciation.
Je ne dirai que ce que j'ai vu, et cela suffira, je pense; car, au Mexique, le possible n'est guère vraisemblable, et les on dit pourraient m'attirer des contradictions.
Je laisse dormir le passé. Il m'est dur néanmoins de ne pouvoir faire preuve d'érudition sur la conquête, les vice-rois, l'indépendance; sur l'empereur Iturbide, qu'on fusilla comme un chien, et Santa-Anna, qui jouit tranquillement de ses rentes.
J'arrive à Comonfort, qui, chacun le sait, se retira tranquillement à Vera-Cruz, il y a quelque cinq ans, chassé par Zuloaga son ami, Osollo, un charmant garçon, et le jeune Miramon, qui voyage aujourd'hui pour son plaisir. À cette époque, j'arrivais précisément à Mexico, et j'avais à peine eu le temps de me choisir un gîte, lorsque j'aperçus quelques _leperos_ amoncelant des pavés dans la rue.
Il y avait là-dedans une intention de barricade qui m'intrigua, et, m'informant aussitôt, j'appris avec étonnement que nous étions en révolution. Je ne m'en doutais vraiment pas.
En effet, la citadelle s'était prononcée; elle avait pour elle le couvent de Santo Domingo et celui de San Agustin; quelques guerillas, en outre, arrivaient à toute vapeur.
Comonfort tenait le palais, la cathédrale et San Francisco.
J'ai dit, au précédent chapitre, ce qu'est un _pronunciamento_; c'est une charge de mauvais goût, qui, malheureusement, au Mexique se renouvelle trop souvent. Ces messieurs s'amusent, et c'est affaire entre eux; mais les étrangers en souffrent et leurs intérêts sont cruellement compromis.
Bref, chacun fit ses barricades, face à face, à courte distance les uns des autres, sans plus se déranger que s'il se fût agi du barrage d'un ruisseau ou du dépavage d'une rue: s'arrêtant, prenant haleine, soulevant un pavé, se lançant une injure, quelque chose d'énorme, par exemple, et que je ne saurais redire, car leurs jurements sont fort orduriers. Quant au fusil, pendant deux jours il n'en fut pas question, et l'on n'entendit siffler des balles que lorsque les barricades terminées, chacun se trouvait parfaitement à l'abri.
Comme on le voit, cela peut s'appeler faire la guerre en amateur.
Pour les principes nouveaux proclamés par Zuloaga et Ce, je me dispenserai d'en parler; je n'ai jamais rien pu comprendre à tous les plans (car cela s'appelle un plan) de ces messieurs.
Je les ai vus monter au pouvoir, en descendre, y remonter encore, moins légers, je vous prie de le croire, à la descente qu'à la montée: c'est là certainement le seul et véritable plan, s'enrichir; et il est bon, soyez-en sûr, car on ne recommencerait pas aussi souvent.
En somme, et avec de la bonne volonté, je me suis aperçu d'une chose: c'est que le clergé et l'armée voulaient conserver le privilége d'être jugés par leurs pairs (cela s'appelle les _fueros_), et qu'une partie intelligente et éclairée de la nation n'entendait pas de cette oreille.
C'est peut-être mauvaise volonté de sa part, entêtement ou mauvaise entente de ses intérêts. Je me rappelle cependant qu'en France, autrefois, on avait réclamé contre cette manière de faire. De plus, le clergé veut conserver ses biens; il possède comme les deux tiers du Mexique. On les lui a donnés, n'est-il pas juste qu'il les garde?
Voilà toute la guerre; et depuis tantôt quarante ans, l'un tire à hue et l'autre à dia: «Je les garderai... tu ne les garderas pas.»
Il y avait donc des barricades; une entre autres au pied de ma maison: j'étais aux premières loges. San Agustin tirait sur nous; quand je dis nous, c'est une figure, et c'est de la barricade que je veux parler. Chacun faisait son devoir et tirait, en détournant la tête, sur des ennemis absents, car on ne pouvait distinguer personne et je n'apercevais pas le plus petit plumet à l'horizon.
Néanmoins, je fus obligé de me retirer de ma loge d'avant-scène: une balle, puis deux frappèrent la console de la fenêtre, une autre entra dans l'appartement. Je compris que c'était bien à moi que s'adressait cette plaisanterie. Je me retirai. C'est là, du reste, le côté plaisant de cette sorte de guerre; on se tue rarement entre soi, mais le passant ou l'étranger risque fort d'attraper une balle égarée.
Ce fut alors que, pour la première fois, j'aperçus le président Comonfort; il inspectait les barricades, payant de sa personne et encourageant les siens. Malgré tout, l'enthousiasme baissait visiblement, car la paye devenait rare, et la victoire est au dernier écu.
Comonfort est un gros bonhomme tirant à l'obésité, un peu mou, m'a-t-on dit, mais plein de cœur et trop clément. Ceux qui le chassèrent furent tous ses obligés.
Les partis étaient en présence depuis huit jours: cela devenait gênant et menaçait de se prolonger encore: toutefois on prenait son temps et l'on se reposait mutuellement de tant de fatigues. Chaque jour, de huit à onze heures du matin, on avait vacance. C'était alors des visites de l'un à l'autre, une poignée de main par-ci, une injure par-là, et cependant, les cuisinières allaient aux provisions, de manière que personne ne souffrait de la faim, ce qui ne manquait pas de charité des deux parts.
De plus, chaque parti s'adressait des cartels et des défis; l'un d'eux, je ne sais plus lequel, proposa donc à l'autre une bataille en rase campagne. Ne vous semble-t-il pas voir deux champions prudents se toiser avec fureur et s'écriant: «Sortons, monsieur, sortons,» et ne sortant jamais. Cela me fit cet effet-là, car ni l'un ni l'autre ne voulut sortir, se trouvant bien où il était; jusqu'à ce que, je l'ai dit plus haut, les partisans de Comonfort, n'ayant plus le sou, passèrent à l'ennemi qui en avait.
Comonfort se retira donc sans être inquiété. Ces messieurs entrèrent au palais; il y avait foule; les cloches sonnaient à toute volée, et ce fut vraiment un beau jour pour nous, qui, depuis trois semaines, ne pouvions sortir du logis. On s'embrassait sur la place du Palais; c'étaient des cris de triomphe et des hourras, et viva Miramon, et viva Zuloaga! puis les courbettes de ces jours, les dévouements et les protestations, toute la comédie du succès. Comme il y avait beaucoup de moines sur la place et que les grands chapeaux à la Basile s'agitaient avec enthousiasme, je compris que le clergé devait avoir gagné quelque chose, et je m'en réjouis fort.
Ce n'était partout que proclamation sur proclamation. J'avais lu les autres et je lus celles-là; c'est toujours, on le sait, la même histoire: anarchistes, voleurs, incendiaires, etc.; ce sont douceurs que chaque parti s'adresse, et vraiment entre les deux le cœur balance, car tous deux volent impunément.