# Cinq Semaines En Ballon

## Part 8

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/cinq-semaines-en-ballon-4548/index.md

Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol: arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, légèrement ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques; pas de montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées, des haies impénétrables, des jungles épineux séparaient les clairières où s'étalaient de nombreux villages; les euphorbes gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches coralliformes des arbustes.

Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile à ces nombreux cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale du pays.

Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais dans ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire.

« Quel pays de chasse! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle lancée à tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu?

--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol est disposé comme une immense batterie électrique.

--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose.

--L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; tout être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point.

--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre?

--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants atmosphériques.

--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte.

--Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus directement au nord pendant sept à huit degrés; j'essayerai de remonter vers des latitudes présumées des sources du Nil; peut-être apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter droit au delà de l'équateur.

--Vois donc! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air!

--Ils étouffent! fit Joe. Ah! quelle manière charmante de voyager, et comme on méprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur Samuel! monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs pressés! Ils sont bien deux cents; ce sont des loups.

--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces.

--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière, répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. »;

Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons; l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait les symptômes d'un cataclysme prochain.

A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre; parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques.

« J'étouffe! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus possible de cet air raréfié; nous ne bougeons plus! Descendrons-nous?

--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet.

--Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre parti à prendre.

--L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages sont très haut.

--C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous avançons.

--Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse.

--Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut entraînés loin de l'orage.

--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre

--Alors que faire?

--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en quantité suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais.

--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.

--Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je vous réveillerai si cela est nécessaire.

--Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous même, puisque rien ne nous menace encore!

--Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement à la même place.

--Bonsoir, Monsieur.

--Bonne nuit, si c'est possible. »

Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura seul dans l'immensité. Cependant le dôme de nuages s'abaissait insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour l'écraser.

Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs du ciel.

« Alerte!» s'écria Fergusson.

Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses ordres.

« Descendons-nous? fit Kennedy.

--Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne! »

Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin.

Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin autres immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui grésillaient sous les larges gouttes de la pluie.

« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant traverser une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable!

--Mais à terre! à terre! reprenait toujours Kennedy.

--Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions vite déchirés aux branches des arbres!

--Nous montons, monsieur Samuel!

--Plus vite! plus vite encore. »

Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent pas.

Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère embrasée; il tordait les nuages incandescents; on eut dit le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.

Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur; le ballon se dilatait et montait; à genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de l'aérostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le Victoria. Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les éclairs dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence; il était plein feu.

« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre ses mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même à un incendie; notre chute peut n'être pas rapide. »

La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons; mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des éclairs; il regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat.

Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au bout d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les effluences électriques se développaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa nacelle.

C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à l’homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités.

Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille pieds d'élévation. Il était onze heures du soir.

« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de nous maintenir à cette hauteur.

C'était effrayant! répondit Kennedy.

--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli spectacle! »

CHAPITRE XVII

Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure.

Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces première lueurs matinales.

La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, tournant sur place au milieu des courants opposés, avait à peine dérivé; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses recherches furent vaines; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en vue des célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika; leur chaîne, peu accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre; on eut dit une fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique; quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles.

Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré; le capitaine Burton s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu atteindre ces montagnes célèbres; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke son compagnon; il prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de doute possible.

--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy.

--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui me ramènera à l'équateur; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires.

Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. Après avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le nord-est avec une vitesse moyenne.

« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles; le capitaine Speke, en allant à la découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l’est, en droite ligne au dessus de Kazeh.

--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy.

--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la limite extrême atteinte par les explorateurs venus du Nord.

--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir les jambes?

--Si vraiment; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche.

--Dès que tu le voudras, ami Samuel.

--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si nous ne serons pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc prendre trop de précautions. »

A midi, le Victoria se trouvait par 29° 15, de longitude et 3° 15' de latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on ne pouvait encore apercevoir.

Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus civilisées, et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le despotisme est sans bornes; leur réunion la plus compacte constitue la province de Karagwah.

Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée, et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la flamme du chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors de la nacelle vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon ras, mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds d'épaisseur.

Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure sans un seul brisant.

« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la chasse me parait compromise.

--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place favorable. »

C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre des flots, à cela près qu'une volée d’oiseaux aux splendides couleurs s'échappait parfois des hautes herbes avec mille cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et traçaient un sillon qui se refermait derrière elles, comme le sillage d'un vaisseau.

Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait mordu sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque.

« Nous sommes pris, fit Joe.

--Eh bien! jette l'échelle, » répliqua le chasseur.

Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air, et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de la bouche des trois voyageurs.

« Qu'est cela?

--Un cri singulier!

--Tiens! nous marchons!

--L'ancre a dérapé.

--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.

--C'est le rocher qui marche!

Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme allongée et sinueuse s’éleva au-dessus d'elles.

« Un serpent! fit Joe.

--Un serpent! s'écria Kennedy en armant sa carabine.

--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant.

--Un éléphant, Samuel! »

Et Kennedy, ce disant, épaula son arme.

« Attends, Dick, attends!

--Sans doute! L'animal nous remorque.

--Et du bon côté, Joe, du bon côté. »

L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt à une clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille gigantesque, le docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce; il portait deux défenses blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre étaient fortement prises entre elles.

L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la corde qui le rattachait à la nacelle.

« En avant! hardi! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son mieux cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de voyager! Plus que cela de cheval! un éléphant, s'il vous plaît.

--Mais où nous mène-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui brillait les mains.

--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de patience!

--« Wig a more! Wig a more! » comme disent les paysans d'Écosse, s'écriait le joyeux Joe. En avant! en avant! »

L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la corde s'il y avait lieu.

« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier moment. »

Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes pachydermes peuvent fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on les retrouve à des distances immenses, comme les baleines dont ils ont la masse et la rapidité.

« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs pêches. »

Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à modifier son moyen de locomotion.

Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût séparé de son conducteur.

Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il épaula sa carabine; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre l'animal avec succès; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit comme sur une plaque de tôle; l'animal n'en parut aucunement troublé; au bruit de la décharge, son pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle d'un cheval lancé au galop.

« Diable! dit Kennedy.

--Quelle tête dure! fit Joe.

--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au défaut de l’épaule, » reprit Dick en chargeant; sa carabine avec soin, et il fit feu.

L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.

« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. »

Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête.

L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa course vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à couler à flots de ses blessures.

« Continuons notre feu, Monsieur Dick.

--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt toises du bois! »

Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant; la nacelle et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé; la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol.

La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal reçut une balle dans l'œil au moment où il relevait la tête; il s'arrêta, hésita; ses genoux plièrent; il présenta son flanc au chasseur.

« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois la carabine.

L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort.

« Sa défense est brisée! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres!

--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de l'ancre.

--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? répondit le docteur Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? Sommes-nous venus ici pour faire fortune? »

Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense demeurée intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à demi dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal.

La magnifique bête! s'écria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais vu dans l'Inde un éléphant de cette taille!

--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur, où nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses.

--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de celui-là! Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je vais faire la cuisine.

--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise.

--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté que Joe a daigné m'octroyer.

--Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas.

--Sois tranquille. »

Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois.

Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois par les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le feu.

Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises du bois à peine; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de deux pieds de largeur à sa naissance; il en choisit la partie la plus délicate, et y joignit un des pieds spongieux de l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier.

Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à l'extérieur, le trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit une température très élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four improvisé, et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva un second bûcher sur le tout, et quand le bois fut consumé, la viande était cuite à point.

Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin.

Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger.

Un voyage sans fatigue et sans danger! répétait-il. Un repas à ses heures! un hamac perpétuel! qu'est-ce que l'on peut demander de plus?

Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! »

De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente; le taffetas et la gutta-percha avaient merveilleusement résisté; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que l'hydrogène était en même quantité; l’enveloppe jusque-là demeurait entièrement imperméable.

Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar; le pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et de viande conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc que la réserve d'eau à renouveler.

Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce à leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les oscillations de l’aérostat.

Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en ordre. Il fit une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la longue prairie à perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon immobile sur le corps du monstrueux éléphant.

