Cinq Semaines En Ballon

Part 5

Chapter 5 3,748 words Public domain Markdown

Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait partie de la nombreuse phalange des incrédules.

« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais maintenant je ne doute plus. »

Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement au brave Joe.

Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs nouvelles.

« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le docteur.

Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar; il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de garnisaires fainéants et braillards.

Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres, plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles à leur religion; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition sacrilège.

Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.

« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions.

--Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire?

--Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque à courir:

--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos préparatifs.

Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est hérissé.

On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal; il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme lui.

C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène.

La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement déterminée.

Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent cinquante litres].

Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat, recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.

Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main.

Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations du Resolute sillonnaient le canal.

Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement.

Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces.

Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit.

Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson.

Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique? Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses?

Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, assiégeaient alors les imaginations surexcitées; Le docteur Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres; mais en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse communicative; il ne put y parvenir.

Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient à l'île de Koumbeni.

Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel.

En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit:

« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars? Cela est très décidé, mon cher Dick.

--J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage?

--Tout.

---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne.

--J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une rapide émotion.

L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignées de main du docteur Fergusson.

A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds.

« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur! qu'il soit baptisé le Victoria! »

Un hourra formidable retentit:

«Vive la reine! Vive l'Angleterre!»

En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leur amis.

« Lâchez tout! s'écria le docteur. »

Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur.

CHAPITRE XII

Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de Joe.--Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné Maizan.--Le mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal.

L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La dépression est à peu prés d’un centimètre par cent mètres d’élévation] dans la colonne barométrique.

A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs! L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère; les champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis.

Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de l'aérostat.

« Que tout cela est beau! »s'écria Joe en rompant le silence pour la première fois.

Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations barométriques et de prendre note des divers détails de son ascension.

Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.

Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds.

Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume.

« Vous ne parlez pas? fit Joe.

--Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent.

--Pour mon compte, il faut que je parle.

--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. »

Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh! les ah! les hein! éclataient entre ses lèvres.

Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir à cette élévation; il pouvait observer la côte sur une plus grande étendue; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée de sa vue; un second baromètre, placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de nuit.

Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un peu plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de se rapprocher de terre; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le ballon descendit à 300 pieds du sol.

Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir leurs épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest.

Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des hurlements de colère et de crainte; des flèches furent vainement dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.

Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée par les capitaines Burton et Speke.

Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives.

« Fi des diligences! disait l'un.

--Fi des steamers! disait l'autre.

--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays sans les voir!

--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, et la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux!

--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rêve dans un hamac!

--Si nous déjeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appétit.

--C'est une idée mon garçon.

--Oh! la cuisine ne sera pas longue à faire! du biscuit et de la viande conservée.

--Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons point à craindre d'incendie.

--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que nous avons au-dessus de nous.

--Pas tout à fait, répondit Fergusson; mais enfin, si le gaz s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte, notre aérostat est hermétiquement clos.

--Mangeons donc, fit Kennedy.

--Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un café dont vous me direz des nouvelles.

--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le compose d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire connaître.

--Eh bien! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. »

Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des convives; puis chacun se remit à son poste d'observation.

Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait au-dessus des champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine maturité; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine.

On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la portés des flèches; les habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprécations.

A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait se jouer. Joe trouvait cette végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil; mais c’eût été de la poudre perdue, attendu l’impossibilité de ramasser le gibier.

Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l’heure, et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village de Tounda.

« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la fatigue et les privations se faisaient rudement sentir. »

En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le docteur n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les émanations.

Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la contrée. On voyait les indigènes courir, se disperser à la vue du Victoria. Kennedy désirait les contempler de plus près; mais Samuel s'opposa constamment à ce dessein.

« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point de mire trop facile pour y loger une balle.

--Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute? demanda Joe.

--Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz

--Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs? Je suis sur qu'ils ont envie de nous adorer.

Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont plus rares; les manguiers ont disparu; leur végétation s'arrête a cette latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines montagnes.

--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce côté.

--Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du chalumeau: nous sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds.

--C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est dit.

--Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut élevé; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable.

--Quels arbres magnifiques! s'écria Joe; quoique très naturel, c'est très beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt.

--Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée! Ce pauvre Français avait vingt-six ans!

--Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime? demanda Kennedy.

--La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y réussir.

--Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon maître, montons, si vous m'en croyez.

--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous. Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept heures du soir.

--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur.

--Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la voir.

--Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert! Croyez donc aux géographes!

--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. »

Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température que de dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et le Victoria volait par les airs en rasant la montagne.

A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit avec la plus grande solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat demeurait presque immobile, à l'abri des vents de l’est.

Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur promenade aérienne, firent une large brèche à leurs provisions

« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? » demanda Kennedy en avalant des morceaux inquiétants.

Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à l'atlas « der Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie.

Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « The sources of the Nil, being a general survey of the basin of that river and of its head stream with the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. »

Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées découvertes ne devait lui échapper.

En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].

Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître les traces de ses devanciers.

Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin.

Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson.

CHAPITRE XIII

Changement de temps,--Fièvre de Kennedy.--La médecine du docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imengé.--Le mont Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.--Une halte de jour.