Part 2
--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien indiscrets! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.
--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre ce voyage?
--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je...
--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où sont-ils que j’en fasse des morceaux »
Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.
« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation.
Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux projets.
--Il appelle cela de nouveaux projets!
--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans t'écrire
--Eh! je me moque bien.
--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »
L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.
« Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.]
--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à l’exclusion de bien d'autres. »
Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.
« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement le docteur, tu me remercieras
--Tu parles sérieusement?
--Très sérieusement.
--Et si je refuse de t’accompagner?
--Tu ne refuseras pas.
--Mais enfin, si je refuse?
--Je partirai seul.
--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.
--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. »
Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme
« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable!
--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.
--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.
--Pourquoi cela, s'il te plaît?
--Et les dangers, et les obstacles de toute nature!
--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un présent un peu plus éloigné.
--Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours fataliste!
--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe d'Angleterre:
« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! »
Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter ici
« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires?
--Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park assassiné sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de Hambourg massacré au commencement de 1860, de nombreuses victimes ont été inscrites au martyrologe africain! Parce que lutter contre les éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible! Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris d'une autre! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il faut passer à côté ou passer dessus!
--S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais passer par-dessus!
--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y faut pas compter.
---Il faut y compter, au contraire.
--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse; un précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je marche sans fatigue, je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je plane sur les cités nouvelles! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte africaine se déroule sous mes yeux dans le grand atlas du monde! »
Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé dans l'espace.
« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le moyen de diriger les ballons?
--Pas le moins du monde. C'est une utopie.
--Mais alors tu iras
--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest.
--Pourquoi cela?
--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est constante.
--Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés.... certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose...
--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois mois au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de mon ballon, et de là nous nous élancerons
--Nous! fit Dick.
--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, ami Kennedy.
--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les longues pérégrinations dans l'atmosphère.
--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas un atome de gaz, pas une molécule.
--Et tu descendras à volonté
--Je descendrai à volonté.
--Et comment feras-tu?
--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit la tienne: « Excelcior! »
--Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot de latin.
Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles, au départ de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts.
CHAPITRE IV
Explorations africaines.
La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale d'Afrique, se trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à quatre cent trente milles géographiques au-dessous de l'équateur.
De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les Grands Lacs à la découverte des sources du Nil.
Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858.
Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le Soudan.
Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique.
Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du Fezzan.
Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs. Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se remet en marche le 12 décembre. Elle arrive dans la province du Damerghou; là, les trois voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient à force de patience et en payant des tributs considérables.
Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles. Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué par la fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi après avoir quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.
Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur.
Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de Greenwich.].
Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la présence d'un chrétien dans la ville ne peut être plus longtemps tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, où il demeure trente trois jours dans le dénûment le plus complet, revient à Kano en novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, après quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.
Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.
Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de latitude nord et à 17° de longitude ouest.
Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans l'Afrique orientale.
Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5° parallèles nord.
En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade à Karthoum, où il mourut en 1837.
Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir d'épuisement à Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, contournant les cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e parallèle,--ni le négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil--ne purent franchir l'infranchissable limite.
En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des nègres en pleine révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également d'arriver aux fameuses sources.
Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent soixante milles géographiques.
Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.
De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie, parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux.
En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie.
En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr dans de cruels supplices.
En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il fut assassiné pendant son sommeil.
Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de Londres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest.
Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune; là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé entre 3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février 1858, et visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart cannibales.
Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de latitude.
Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre, et la Société de Géographie de Paris leur décerna son prix annuel.
Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le 2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.
Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de pays de plus de douze degrés.
CHAPITRE V
Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique--Ce qui reste entre les deux pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et Grant.--Krapf, de Decken, de Heuglin.
Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ; il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.
Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de polyglotte, il fit de rapides progrès.
En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; il craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait glisser entre ses doigts.
Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait plus la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir d'incommensurables hauteurs.
Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson une forte contusion qu'il se fit à la tête.
« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! pas plus! et une bosse pareille! Juge donc! »
Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.
« Nous ne tomberons pas, fit-il.
--Mais enfin, si nous tombons?
--Nous ne tomberons pas. »
Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.
Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le considérait comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute. Samuel faisait un intolérable abus du pronom pluriel de la première personne.
« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons le...
Et de l'adjectif possessif au singulier:
« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration...
Et du pluriel donc!
« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions...
Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.
Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série des échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du Nil était-elle vraiment nécessaire?... Aurait-on réellement travaillé pour le bonheur de l'humanité?... Quand, au bout du compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles plus heureuses?... Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût pas plutôt là qu'en Europe--Peut-être.-- Et d'abord ne pouvait-on attendre encore?... La traversée de l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute...
Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le docteur frémissait d'impatience.
« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? reculer devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître par de lâches hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la Société Royale de Londres?
--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette conjonction.
--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au succès des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique
--Cependant...
--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »
Dick les jeta avec résignation.
« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.
--Je le remonte, dit docilement l'Écossais.
--Arrive à Gondokoro.
--J'y suis. »
Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la carte.
« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.
--J'appuie.
--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de latitude sud.
--Je la tiens.
--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.
--C'est fait.
--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke.
--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac.
--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les renseignements donnés par les peuplades riveraines?
--Je ne m'en doute pas.
--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de l'équateur.
--Vraiment!
--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même.
--Voilà qui est curieux.
--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac Oukéréoué.
--C'est fait, ami Fergusson
--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes?
--A peine deux.
--Et sais-tu ce que cela fait, Dick?
--Pas le moins du monde.
--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire rien.
--Presque rien, Samuel.
--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment?
--Non, sur ma vie!
--Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la ravitailler.
--Bien imaginé, dit Kennedy.
--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces travaux d'exploration. Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs vont hardiment au cœur de l'Afrique.
--A pied, fit Kennedy
--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.
--A pied toujours?
--Toujours à pied, ou à dos de mulet.
--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy.