Cinq Semaines En Ballon

Part 16

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Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner.

« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa carabine.

En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy.

« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.

--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce serait les exciter à nous attaquer.

--Mais j'en viendrai facilement à bout.

--Tu te trompes, Dick.

--Nous avons une balle pour chacun d'eux.

--Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan! Pour des aéronautes, la situation est aussi dangereuse.

--Parles-tu sérieusement, Samuel?

--Très sérieusement, Dick.

--Attendons alors.

--Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans mon ordre.

Les oiseaux se massaient alors à une faible distance; on distinguait parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille; leur corps dépassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance.

« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous encore!

--Eh bien, que faire? » demanda Kennedy.

Le docteur ne répondit pas.

« Écoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; nous avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux.

--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le répète, pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne pourras plus les voir; ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, et nous sommes à trois mille pieds de hauteur! »

En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le Victoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à déchirer.

« Feu! feu! » s'écria le docteur.

Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en tournoyant dans l'espace.

Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre.

Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant; mais ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe fracassa l'aile de l'autre.

« Plus que onze, » dit-il.

Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord ils s'élevèrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson.

Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua sous les pieds des trois voyageurs.

« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le baromètre qui montait avec rapidité. »

Puis il ajouta: « Dehors le lest, dehors! »

En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.

« Nous tombons toujours!.. Videz les caisses à eau!.. Joe entends-tu?.. Nous sommes précipités dans le lac! »

Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une marée montante; les objets grossissaient à vue d'œil; la nacelle n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad.

« Les provisions! les provisions! » s'écria le docteur.

Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace.

La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours!

« Jetez! jetez encore! s'écria une dernière fois le docteur.

--Il n'y a plus rien, dit Kennedy.

--Si! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.

Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle

« Joe! Joe! » fit le docteur terrifié.

Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria délesté reprenait sa marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les côtes septentrionales du lac.

« Perdu! dit le chasseur avec un geste de désespoir.

--Perdu pour nous sauver! » répondit Fergusson.

Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin.

« Quel parti prendre! demanda Kennedy.

--Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis attendre. »

Après une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une côte déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu élevé, et le chasseur les assujettit fortement.

La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant de sommeil.

CHAPITRE XXXIII

Conjectures.--Rétablissement de l’équilibre du Victoria.--Nouveaux calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration complète du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari.

Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au milieu d'un immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide s'élevaient des roseaux grands comme des arbres d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue.

Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du Victoria; il fallait seulement surveiller le côté du lac; la vaste nappe d'eau allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à l'horizon, ni continent ni îles.

Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au docteur.

« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je l'ignore; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour lui donner l'occasion de nous rejoindre.

--Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous d'abord. Mais, avant tout, débarrassons le Victoria de cette enveloppe extérieure, qui n'est plus utile; ce sera nous délivrer d'un poids considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut la peine. »

Le docteur et Kennedy se mirent à l’ouvrage; ils éprouvèrent de grandes difficultés; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles du filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds.

Cette opération prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le Victoria était alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez sensible pour étonner Kennedy.

« Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur.

--Ne crains rien à cet égard, Dick; je rétablirai l'équilibre, et si notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre route accoutumée.

--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous ne devions pas être éloignés d'une île.

--Je me le rappelle en effet; mais cette île, comme toutes celles du Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers; ces sauvages auront été certainement témoins de notre catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la superstition ne le protège, que deviendra-t-il?

--Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète; j'ai confiance dans son adresse et son intelligence.

--Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans t’éloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont la plus grande partie a été sacrifiée.

--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. »

Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes vers un taillis assez rapproché; de fréquentes détonations apprirent bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse.

Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de thé et de café, environ un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide; toute la viande sèche avait disparu.

Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres environ; il dut donc se baser sur cette différence pour reconstituer son équilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept mille pieds et renfermait trente-trois mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; l'appareil de dilatation paraissait être en bon état; ni la pile ni le serpentin n'avaient été endommagés.

La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille livres environ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux mille huit cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait alors équilibré avec l'air ambiant

Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait une véritable charge d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans la nacelle.

Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements.

Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe; mais, hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre!

Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy

« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire pour retrouver notre compagnon.

--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle.

--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.

--Sans doute! Si ce digne garçon allait se figurer que nous l'abandonnons!

--Lui! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes.

--Comment cela?

--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans l'air.

--Mais si le vent nous entraîne?

--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène sur le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de nous voir là où ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer du lieu de sa retraite.

--S'il est seul et libre, il le fera certainement.

--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le but de nos recherches.

--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prévoir tous les cas, --si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son passage, que ferons-nous?

--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous maintenant le plus en vue possible; là, nous attendrons, nous explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir tout fait pour le retrouver.

--Partons donc, » répondit le chasseur.

Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. Bien que les marais environnants portaient des marques de rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces énormes animaux.

A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux cents pieds dans l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même; mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure.

Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout où quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient près des longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les démonstrations de crainte les moins dissimulées.

« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches.

--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas être éloignés du lieu de l'accident. »

A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait au-dessus d'une île très vaste et très peuplée que le docteur jugea devoir être Farram, où se trouve la capitale des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté; prisonnier, en renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait bientôt rejoint ses amis; mais rien ne parut, rien ne bougea! C'était à se désespérer.

Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême atteint par Denham à l'époque de son exploration.

Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers d'interminables déserts.

« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre; dans l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. »

Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le Victoria dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à mille pieds un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest.

Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac; il eût certainement trouvé moyen de manifester sa présence; peut-être l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad.

Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy: les caïmans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un ni l'autre n'eut le courage de formuler cette appréhension. Cependant elle vint si manifestement à leur pensée, que le docteur dit sans autre préambule:

« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du lac; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont peu dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre leurs attaques »

Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette terrible possibilité.

Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement entretenus.

Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase épaisse du marais et d'une résistance considérable

Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque désespérés.

CHAPITRE XXXIV

L'ouragan.--Départ forcé.--Perte d’une ancre.--Tristes réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à son poste.

A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de déchirer.

« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans cette situation.

--Mais Joe, Samuel?

--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter à cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous compromettons la sûreté de tous.

--Partir sans lui! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde douleur.

--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à toi? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité?

--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. »

Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait fort périlleuse, car le Victoria risquait de s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint.

Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l’air, et prit directement la route du nord.

Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les bras et s'absorba dans ses tristes réflexions.

Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers Kennedy non moins taciturne.

« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des hommes d'entreprendre un pareil voyage! »

Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine.

« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous félicitions d'avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions la main tous les trois!

--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cœur brave et franc! Un moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous emporte avec une irrésistible vitesse!

--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux là ont revu leur pays.

--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des tribulations de la pire espèce! Que veux-tu que devienne notre infortuné compagnon? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir!

--Mais nous reviendrons, Samuel.

--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.

--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! »

Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad; mais c'était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence.

Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le Belad el Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes; la dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un campement arabe, des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette solitude; mais le Victoria passa comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa course.

« Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc franchir le Sahara? Décidément le ciel est contre nous! »

Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposés.

Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux pêle-mêle poussaient des gémissements sourds et lamentables; des cris, des hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction.

Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe immense d'une caravane engloutie.

Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle; ils ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas; à deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et d'une main crispée s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan.

Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale.

« Où allons-nous? s'écria Kennedy.