# Cinq Semaines En Ballon

## Part 15

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« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les légendes feront de nous quelque jour.

--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; cela donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne.

--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle.

--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît?

--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major Denham; c'est à Mosfeia même qu’il fut reçu par le sultan du Mandara; il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik; tout cela n’était que prétexte à meurtres, à pillages, à razzias; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans Kouka, la capitale du Bornou.

--Mais quel était ce major Denham?

--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac; pendant ce temps, le 15 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur.

--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large tribut de victimes à la science!

--Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se rencontrèrent tous deux le 1er décembre 1854; puis Vogel commença les explorations du pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait encore pénétré; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres, pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs; mais il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller à leur recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une légitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de l’expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de Vogel]. »

Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son cours impétueux.

Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth.

« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême précision; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre Toole, à peine Agé de vingt-deux ans: c'était un jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y rencontrer la mort. Ah! l'on peut appeler justement cette immense contrée le cimetière des Européens! »

Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du Shari; le Victoria, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine force, tendit à diminuer.

« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat? dit le docteur.

--Bon, mon maître! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le désert à craindre.

--Non, mais des populations plus redoutables encore.

--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville.

--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.

--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy.

--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous ne tarderons pas à descendre. »

Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents pieds du sol.

« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons voir à notre aise.

--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés? »

Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues sur de vastes troncs d'arbres.

La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville, avec des maisons alignées et des rues assez larges; au milieu d'une vaste place se tenait un marché d'esclaves; il y avait grande affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent avantageusement.

A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit encore: d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les affaires furent abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs demeuraient dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail de cette populeuse cité; ils descendirent même à soixante pieds du sol.

Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire entendre; il ne put y parvenir.

Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du Victoria la troublait singulièrement; on voyait des cavaliers courir dans toutes les directions; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut beau déployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun résultat.

Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de l'arabe mêlé de baghirmi; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela devenait impossible. Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir.

C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq ou six chemises bariolées sur le corps; ils avaient des ventres énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses compagnons en leur apprenant que c'était la manière de faire sa cour au sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait ses hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras

A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa l'arme dans la main du cheik.

A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura absolument déserte.

La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de prudence; ce calme pouvait cacher un piège.

Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient comme des fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme.

« Voilà qui est singulier! fit le docteur.

--Mais, Dieu me pardonne! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie monte et s'approche de nous. »

En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication de ce phénomène.

Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; mais que pouvait-il contre une innombrable armée! Déjà les pigeons environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau de feu.

Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu leur nombre diminua, et ils s'éteignirent

Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.

--Pas mal imaginé pour des sauvages! fit Joe.

--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore plus haut que leurs volatiles incendiaires!

Décidément un ballon n'a pas d’ennemis à craindre, dit Kennedy.

--Si fait, répliqua le docteur.

--Lesquels, donc?

--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la vigilance partout, de la vigilance toujours. »

CHAPITRE XXXI

Départ dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de Kennedy.--Précautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue.

Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se déplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy et le docteur se réveillèrent.

Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le vent les portait vers le nord-nord-est.

« Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous réussit; nous découvrirons le lac Tchad aujourd'hui même.

--Est-ce une grande étendue d'eau! demanda Kennedy.

--Considérable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.

--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe liquide.

--Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre; il est très varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles.

--Sans doute, Samuel; sauf les privations du désert, nous n'auront couru aucun danger sérieux.

--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore une dizaine de jours, et nous serons arrivés.

--Où!

--Je n'en sais rien; mais que nous importe?

--Tu as raison, Samuel; fions-nous à la Providence du soin de nous diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà! On n'a pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du monde!

--Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait.

--Vivent les voyages aériens! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles

--Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe; mais, pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est bien important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous est à terre, le Victoria devait s'enlever pour éviter un danger subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous prétexte de chasse.

--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette fantaisie; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions; d'ailleurs, avant notre départ, tu m’as fait entrevoir toute une série de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des Cumming.

--Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie t'engage à oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du menu gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la conscience.

--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer tous les animaux de la création au bout de son fusil? Tiens! tiens! regarde cette troupe de girafes!

--Ça, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing!

--Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles; mais, de près, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.

--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces autruches qui fuient avec la rapidité du vent?

--Ça! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de plus poules!

--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher?

--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité? S'il s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le comprendrais; ce serait toujours une bête dangereuse de moins; mais une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cœur. »

Le Victoria descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se défier de périls inattendus.

Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux nuances variées; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de lézard; en se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient le courant du fleuve.

Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad.

C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth.

Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente déjà de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est impossible à tracer; il est entouré de marais fangeux et presque infranchissables, dans lesquels Barth pensa périr; d'une année à l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze pieds, deviennent le lac lui-même; souvent aussi, les villes étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes où s'élevaient les habitations du Bornou.

Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon.

Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut salée; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance.

Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine; cette eau fut goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron.

Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup de fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame; celui-ci, qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement.

« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.

--Et comment!

--Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un pareil animal.

--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée..

--Que je vous prie de ne pas mettre à exécution! répliqua le docteur. L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire.

--Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l’eau du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson?

--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un grand commerce entre les tribus riveraines du lac.

--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux réussi.

--Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses; la balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac; là, Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à son aise.

--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame! Je voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et de perdrix comme en Angleterre! »

CHAPITRE XXXII

La capitale du Bornou.--Les îles des Biddiomahs.--Les gypaètes.--Les inquiétudes du docteur.--Ses précautions.--Une attaque au milieu des airs.--L'enveloppe déchirée.--La chute.--Dévouement sublime.--La côte septentrionale du lac.

Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un courant qui s'inclinait plus à l'ouest; quelques nuages tempéraient alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste étendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais cette partie du lac, s'avança de nouveau dans les terres pendant l'espace de sept ou huit milles.

Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d'argile blanche; quelques mosquées assez grossières s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence.

Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le « dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses cases hautes et aérées; de l'autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et coniques, où végète une indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni industrielle.

Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement déterminées.

Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le Tchad.

Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il semblait papillonner comme un scarabée gigantesque.

En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il lui dit:

« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà justement votre affaire.

--Qu'est-ce donc, Joe?

--Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil.

--Mais qu'y a-t-il?

--Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous?

--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette.

--Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine

--Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe.

--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter!

--Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux voir ces oiseaux-là loin de nous!

Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe.

--Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils nous attaquent...

--Eh bien! nous nous défendrons, Samuel! Nous avons un arsenal pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables!

--Qui sait? » répondit le docteur.

Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil; ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; ils s'avançaient vers le Victoria, plus irrités qu'effrayés de sa présence.

« Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se permette de voler comme eux?

--A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de Purdey Moore!

--Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très sérieux.

Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se rétrécissaient peu à peu autour du Victoria; ils rayaient le ciel dans une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage; il dilata l'hydrogène du ballon, qui ne tarda pas à monter.

