# Cinq Semaines En Ballon

## Part 13

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Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense plateau de sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers s'élevaient à une distance peu éloignée.

« Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits? »

Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient pas.

« Enfin, répéta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvés, car, si peu que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par arriver!

--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air est vraiment étouffant.

--Buvons, mon garçon. »

Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la provision à trois pintes et demie seulement.

« Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bière de Perkins ne m'a fait autant de plaisir

--Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur.

--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne jamais éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la condition de n'en être jamais privé »

A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers.

C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les considéra avec effroi.

A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits; mais ces pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former qu'une impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le cœur de Samuel se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci attirèrent son attention.

A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une caravane avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long ossuaire; les plus faibles étaient tombés peu à peu sur le sable; les plus forts, parvenus à cette source tant désirée, avaient trouvé sur ses bords une mort horrible.

Les voyageurs se regardèrent en palissant.

Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y a pas là une goutte d'eau à recueillir.

--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il y a eu là une source; peut-être en reste-t-il quelque chose.

Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits et pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que poussière. La source paraissait tarie depuis de longues années. Ils creusèrent dans un sable sec et friable, le plus aride des sables; il n'y avait pas trace d'humidité.

Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits couverts d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés.

Il comprit l'inutilité de leurs recherches; il s'y attendait, il ne dit rien. Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage et de l'énergie pour trois.

Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec colère au milieu des ossements dispersés sur le sol.

Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs; ils mangeaient avec répugnance.

Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les tourments de la soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir.

CHAPITRE XXVI

Cent treize degrés.--Réflexions du docteur.--Recherche désespérée.--Le chalumeau s'éteint.--Cent vingt-deux degrés.--La contemplation du désert.--Une promenade dans la nuit.--Solitude.--Défaillance.--Projets de Joe.--Il se donne un jour encore.

La route parcourue par le Victoria pendant la journée précédente n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent soixante-deux pieds cubes de gaz.

Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ.

« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six heures nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul sait ce que nous deviendrons.

--Peu de vent ce matin, maître! dit Joe, mais il se lèvera peut-être, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson.

Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui dans les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur devint intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua cent treize degrés [45° centigrades].

Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une inactivité forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à plaindre qui ne peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une occupation matérielle; mais ici, rien à surveiller; à tenter, pas davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'améliorer.

Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au contraire, et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un liquide échauffé. Chacun couvait du regard ces quelques gouttes si précieuses, et personne n'osai y tremper ses lèvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un désert!

Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau qu'il avait décomposée en pure perte pour se maintenir dans l'atmosphère?

Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus avancé! Quand il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici même, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel en avant! Et cependant, ces deux gallons d'eau dépensés en vain, c'était de quoi suffire à neuf jours de halte dans ce désert! Et quels changements pouvaient se produire en neuf jours! Peut-être aussi, tout en conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à perdre du gaz pour redescendre après! Mais le gaz de son ballon, c'était son sang, c'était sa vie!

Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses mains, et pendant des heures entières il ne la relevait pas.

« Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du matin. Il faut tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique qui nous emporte! Il faut risquer nos dernières ressources. »

Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute température l'hydrogène de l'aérostat; celui-ci s'arrondit sous la dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent pieds jusqu'à cinq milles; son point de départ demeura obstinément au-dessous de lui; un calme absolu semblait régner jusqu’au, dernières limites de l'air respirable.

Enfin l'eau d’alimentation s'épuisa; le chalumeau s'éteignit faute de gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se contractant, descendit doucement sur le sable à la place même que la nacelle y avait creusée.

Il était midi; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51’ de latitude, à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre cents milles des côtes occidentales de l'Afrique.

En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur.

Nous nous arrêtons, dit l'Écossais.

--Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave.

Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au niveau de la mer, par suite de sa constante dépression; aussi le ballon se maintint-il dans un équilibre parfait et une immobilité absolue.

Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de sable, et ils mirent pied à terre; chacun s'absorba dans ses pensées, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le souper, composé de biscuit et de pemmican, auquel on toucha à peine; une gorgée d'eau brûlante compléta ce triste repas.

Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La chaleur fut étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une demi-pinte d'eau; le docteur la mit en réserve, et on résolut de n’y toucher qu'à la dernière extrémité.

« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble! Cela ne m'étonne pas, dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés [60° centigrades]!

--Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s’il sortait d'un four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est à devenir fou!

--Ne nous désespérons pas, dit le docteur; à ces grandes chaleurs succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles arrivent avec la rapidité de l'éclair; malgré l'accablante sérénité du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure.

--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice!

--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère tendance à baisser.

--Le ciel t’entende! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un oiseau dont les ailes sont brisées.

--Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et j'espère bien nous en servir encore.

--Ah! du vent! du vent! s'écria Joe! De quoi nous rendre à un ruisseau, à un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! Mais la soif est une cruelle chose. »

La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert. L’impassibilité de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car l'immensité est une sorte d'éternité.

Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination; leurs yeux s'agrandissaient, leur regard devenait trouble.

Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais pour marcher. « Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous fera du bien.

--Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.

--J'aime encore mieux dormir, fit Joe.

--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. »

Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche; mais il reconnut bientôt que cet exercice lui serait salutaire; il s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige; il se crut penché sur un abîme; il sentit ses genoux plier; cette vaste solitude l'effraya; il était le point mathématique, le centre d'une circonférence infinie, c'est-à-dire, rien! Le Victoria disparaissait entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert.

A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe; celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé sur ses traces nettement imprimées dans la plaine; il l'avait trouvé évanoui.

« Qu'avez-vous eu, mon maître? demanda-t-il.

--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà tout.

--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria.

Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.

« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons sérieusement.

--Parle, je t'écoute!

--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes perdus. »

Le docteur ne répondit pas.

« Eh bien! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est tout naturel que ce soit moi!

--Que veux-tu dire? quel est ton projet?

--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours devant moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens à un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein?

--Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est impossible, tu ne nous quitteras pas.

--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, à la rigueur, je puis réussir!

--Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur ajoutée aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec résignation.

--Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous donne encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet irrévocablement décidé. »

Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence absolu qui ne devait pas être le sommeil.

CHAPITRE XXVII

Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes d'eau.--Nuit de désespoir.--Tentative de suicide.--Le simoun.--L'oasis.--Lion et lionne.

Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression appréciable.

« Rien! se dit-il, rien! »

Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur, même dureté, même implacabilité.

« Faut-il donc désespérer! » s'écria-t-il.

Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet d'exploration.

Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son.

Il y avait encore là quelques gouttes d'eau; chacun le savait, chacun y pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne n'osait faire un pas.

Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en proie au délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le sang.

« Ah! s'écria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nommé pays du désespoir! »

Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que le sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées.

Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie; ce vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de poussière.

« Malédiction! dit-il avec colère! c'est de l'eau salée! »

Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui; il s'avança vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres.

En ce moment, ces mots: « A boire! à boire! » furent prononcés avec un accent déchirant.

C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait pitié, il demandait à genoux, il pleurait.

Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu.

« Merci, » fit-il.

Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable.

Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son projet à exécution.

Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en cage.

Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine dont la crosse dépassait le bord de la nacelle.

« Ah! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain.

Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa bouche.

« Monsieur! Monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui.

--Laisse-moi! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais.

Tous les deux luttaient avec acharnement.

« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy.

Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi, sans que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la détonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda autour de lui.

Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'écrie:

« Là! là! là-bas! »

Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se séparèrent, et tous deux regardèrent.

La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête; des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait jusqu’au Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu à peu.

Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.

« Le simoun! s'écria-t-il.

--Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre.

--Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux! nous allons mourir!

--Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire!

Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.

Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent place à ses côtés.

« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de livres de ton minerai! »

Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret rapide. Le ballon s'enleva.

« Il était temps, » s'écria le docteur.

Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe allait l'atteindre; il fut couvert d’une grêle de sable.

« Encore du lest! cria le docteur à Joe.

--Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de quartz.

Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse incalculable au-dessus de cette mer écumante.

Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils espéraient, rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.

A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, formait une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa tranquillité première.

Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan.

« L'eau! l'eau est là! s'écria le docteur.

Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis.

En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent quarante milles [Cent lieues].

La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança sur le sol.

« Vos fusils! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. »

Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette fraîche verdure qui leur annonçait des sources abondantes; ils ne prirent pas garde à de larges piétinements, à des traces fraîches qui marquaient çà et là le sol humide.

Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux.

« Le rugissement d'un lion! dit Joe.

--Tant mieux! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons! On est fort quand il ne s'agit que de se battre.

--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un dépend la vie de tous. »

Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, l’œil flamboyant, la carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touché terre qu'une balle au cœur le foudroyait; il tomba mort.

« Hourra! hourra! » s'écria Joe.

Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de langue des animaux qui se désaltèrent.

« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! »

Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait.

« Et monsieur Fergusson? » dit Joe.

Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même! il remplit une bouteille qu'il avait apportée, et s'élança sur les marches du puits.

Mais quelle fut sa stupéfaction! Un corps opaque, énorme, en fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.

« Nous sommes enfermés!

--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... »

Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel nouvel ennemi il avait affaire.

« Un autre lion! s'écria Joe.

--Non pas, une lionne! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en rechargeant prestement sa carabine.

Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.

« En avant! s'écria-t-il.

--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup; son corps eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre nous qui paraîtra, et celui-là est perdu!

--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend!

--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine

--Quel est ton projet?

--Vous allez voir. »

Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se précipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit, et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main et fumant encore.

Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son maître la bouteille pleine d'eau.

