Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 9
Ici, il jeta autour de lui des regards confiants et calmes; il vit des éclairs de joie et d'enthousiasme dans tous les yeux de ceux qui l'entouraient. Avant de laisser gagner son propre coeur par la contagieuse émotion qui précède les grandes entreprises, il voulut s'assurer d'eux encore, et répéta d'un air grave:
--Oui, la guerre, messieurs, songez-y, une guerre ouverte. La Rochelle et la Navarre se préparent au grand réveil de leurs religionnaires, l'armée d'Italie entrera d'un côté, le frère du Roi viendra nous joindre de l'autre: l'homme sera entouré, vaincu, écrasé. Les Parlements marcheront à notre arrière-garde, apportant leur supplique au Roi, arme aussi forte que nos épées; et, après la victoire, nous nous jetterons aux pieds de Louis XIII, notre maître, pour qu'il nous fasse grâce et nous pardonne de l'avoir délivré d'un ambitieux sanguinaire et de hâter sa résolution.
Ici, regardant autour de lui, il vit encore une assurance croissante dans les regards et l'attitude de ses complices.
--Quoi! reprit-il, croisant ses bras et contenant encore avec effort sa propre émotion, vous ne reculez pas devant cette résolution qui paraîtrait une révolte à d'autres hommes qu'à vous? Ne pensez-vous pas que j'aie abusé des pouvoirs que vous m'aviez remis? J'ai porté loin les choses; mais il est des temps où les rois veulent être servis comme malgré eux. Tout est prévu, vous le savez. Sedan nous ouvrira ses portes, et nous sommes assurés de l'Espagne.
Douze mille hommes de vieilles troupes entreront avec nous jusqu'à Paris. Aucune place pourtant ne sera livrée à l'étranger; elles auront toutes garnison française, et seront prises au nom du Roi.
--Vive le Roi! vive l'Union! la nouvelle Union, la sainte Ligue! s'écrièrent tous les jeunes gens de l'assemblée.
--Le voici venu, s'écria Cinq-Mars avec enthousiasme, le voici, le plus beau jour de ma vie! O jeunesse, jeunesse, toujours nommée imprévoyante et légère de siècle en siècle! de quoi t'accuse-t-on aujourd'hui? Avec un chef de vingt-deux ans s'est conçue, mûrie, et va s'exécuter la plus vaste, la plus juste, la plus salutaire des entreprises. Amis, qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr? La jeunesse regarde fixement l'avenir de son oeil d'aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale; et tout ce que peut faire notre existence entière, c'est d'approcher de ce premier dessein. Ah! quand pourraient naître les grands projets, sinon lorsque le coeur bat fortement dans la poitrine? L'esprit n'y suffirait pas, il n'est rien qu'un instrument.
Une nouvelle explosion de joie suivait ces paroles, lorsqu'un vieillard à barbe blanche sortit de la foule.
--Allons, dit Gondi à demi-voix, voilà le vieux chevalier de Guise qui va radoter et nous refroidir.
En effet, le vieillard, serrant la main de Cinq-Mars, dit lentement et péniblement, après s'être placé près de lui:
--Oui, mon enfant, et vous, mes enfants, je vois avec joie que mon vieil ami Bassompierre sera délivré par vous, et que vous allez venger le comte de Soissons et le jeune Montmorency... Mais il convient à la jeunesse, tout ardente qu'elle est, d'écouter ceux qui ont beaucoup vu. J'ai vu la Ligue, mes enfants, et je vous dis que vous ne pourrez pas prendre cette fois, comme on fit alors, le titre de _sainte Ligue_, _sainte Union_, de _Protecteurs de saint Pierre_ et _Piliers de l'Église_, parce que je vois que vous comptez sur l'appui des _huguenots_; vous ne pourrez pas non plus mettre sur votre grand sceau de cire verte un trône vide, puisqu'il est occupé par un roi.
--Vous pouvez dire par deux, interrompit Gondi en riant.
--Il est pourtant d'une grande importance, poursuivit le vieux Guise au milieu de ces jeunes gens en tumulte, il est pourtant d'une grande importance de prendre un nom auquel s'attache le peuple; celui de _Guerre du bien public_ a été pris autrefois, _Princes de la paix_ dernièrement; il faudrait en trouver un...
--Eh bien, la _Guerre du Roi_, dit Cinq-Mars...
--Oui, c'est cela! _Guerre du Roi_, dirent Gondi et tous les jeunes gens.
--Mais, reprit encore le vieux ligueur, il serait essentiel aussi de se faire approuver par la Faculté théologique de Sorbonne, qui sanctionna autrefois même les _haut-gourdiers_ et les _sorgueurs_[9], et remettre en vigueur sa deuxième proposition: qu'il est permis au peuple de désobéir aux magistrats et de les pendre.
[9] Termes des ligueurs.
--Hé! chevalier, s'écria Gondi, il ne s'agit plus de cela; laissez parler M. le Grand; nous ne pensons pas plus à la Sorbonne à présent qu'à votre saint Jacques Clément.
On rit, et Cinq-Mars reprit:
--J'ai voulu, messieurs, ne vous rien cacher des projets de MONSIEUR, de ceux du duc de Bouillon et des miens, parce qu'il est juste qu'un homme qui joue sa vie sache à quel jeu; mais je vous ai mis sous les yeux les chances les plus malheureuses, et je ne vous ai pas détaillé nos forces, parce qu'il n'est pas un de vous qui n'en sache le secret. Est-ce à vous, messieurs de Montrésor et de Saint-Thibal, que j'apprendrai les richesses que MONSIEUR met à notre disposition? Est-ce à vous, monsieur d'Aignan, monsieur de Mouy, que je dirai combien de jeunes gentilshommes ont voulu s'adjoindre à vos compagnies de gens d'armes et de chevau-légers, pour combattre les Cardinalistes? combien en Touraine et dans l'Auvergne, où sont les terres de la maison d'Effiat, et d'où vont sortir deux mille seigneurs avec leurs vassaux? Baron de Beauvau, vous ferai-je redire le zèle et la valeur des cuirassiers que vous donnâtes au malheureux comte de Soissons, dont la cause était la nôtre, et que vous vîtes assassiner au milieu de son triomphe par celui qu'il avait vaincu avec vous? Dirai-je à ces messieurs la joie du Comte-Duc[10] à la nouvelle de nos dispositions, et les lettres du Cardinal-Infant au duc de Bouillon? Parlerai-je de Paris à l'abbé de Gondi, à d'Entraigues, et à vous, messieurs, qui voyez tous les jours son malheur, son indignation et son besoin d'éclater? Tandis que tous les royaumes étrangers demandent la paix, que le cardinal de Richelieu détruit toujours par sa mauvaise foi (comme il l'a fait en rompant le traité de Ratisbonne), tous les ordres de l'État gémissent de ses violences et redoutent cette colossale ambition, qui ne tend pas moins qu'au trône temporel et même spirituel de la France.
[10] D'Olivarès, comte-duc de San-Lucar.
Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut un moment, et l'on entendit le son des instruments à vent et le trépignement mesuré du pied des danseurs.
Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires dans les plus jeunes gens de l'assemblée.
Cinq-Mars en profita, et levant les yeux:
--Plaisirs de la jeunesse, s'écria-t-il, amours, musique, danses joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs! que n'êtes-vous nos seules ambitions! Qu'il nous faut de ressentiments pour que nous venions faire entendre nos cris d'indignation à travers les éclats de joie, nos redoutables confidences dans l'asile des entretiens du coeur, et nos serments de guerre et de mort au milieu de l'enivrement des fêtes de la vie!
Malheur à celui qui attriste la jeunesse d'un peuple! Quand les rides sillonnent le front de l'adolescent, on peut dire hardiment que le doigt d'un tyran les a creusées. Les autres peines du jeune âge lui donnent le désespoir, et non la consternation. Voyez passer en silence, chaque matin, ces étudiants tristes et mornes, dont le front est jauni, dont la démarche est lente et la voix basse; on croirait qu'ils craignent de vivre et de faire un pas vers l'avenir. Qu'y a-t-il donc en France? Un homme de trop.
Oui, continua-t-il, j'ai suivi pendant deux années la marche insidieuse et profonde de son ambition. Ses étranges procédures, ses commissions secrètes, ses assassinats juridiques, vous sont connus: princes, pairs, maréchaux, tout a été écrasé par lui; il n'y a pas une famille de France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage. S'il nous regarde tous comme ennemis de son autorité, c'est qu'il ne veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans, qu'un des plus petits fiefs du Poitou.
Les Parlements humiliés n'ont plus de voix; les présidents de Mesmes, de Novion, de Bellièvre, vous ont-ils révélé leur courageuse mais inutile résistance pour condamner à mort le duc de La Valette?
Les présidents et conseils des cours souveraines ont été emprisonnés, chassés, interdits, chose inouïe! lorsqu'ils ont parlé pour le Roi ou pour le public.
Les premières charges de justice, qui les remplit? des hommes infâmes et corrompus qui sucent le sang et l'or du pays. Paris et les villes maritimes taxées; les campagnes ruinées et désolées par les soldats, sergents et gardes du scel; les paysans réduits à la nourriture et à la litière des animaux tués par la peste ou la faim, se sauvant en pays étranger: tel est l'ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que ces dignes agents ont fait battre monnaie à l'effigie du Cardinal-Duc. Voici de ses pièces royales.
Ici le grand écuyer jeta sur le tapis une vingtaine de doublons en or où Richelieu était représenté. Un nouveau murmure de haine pour le Cardinal s'éleva dans la salle.
--Et croyez-vous le clergé moins avili et moins mécontent? Non. Les évêques ont été jugés contre les lois de l'État et le respect dû à leurs personnes sacrées. On a vu des corsaires d'Alger commandés par un archevêque. Des gens de néant ont été élevés au cardinalat. Le ministre même, dévorant les choses les plus saintes, s'est fait élire général des ordres de Cîteaux, Cluny, Prémontré, jetant dans les prisons les religieux qui lui refusaient leurs voix. Jésuites, Carmes, Cordeliers, Augustins, Jacobins ont été forcés d'élire en France des vicaires généraux pour ne plus communiquer à Rome avec leurs propres supérieurs, parce qu'il veut être patriarche en France et chef de l'Église gallicane.
--C'est un schismatique, un monstre! s'écrièrent plusieurs voix.
--Sa marche est donc visible, messieurs; il est prêt à saisir le pouvoir temporel et spirituel; il s'est cantonné, peu à peu, contre le Roi même, dans les plus fortes places de la France; saisi des embouchures des principales rivières, des meilleurs ports de l'Océan, des salines et de toutes les sûretés du royaume; c'est donc le Roi qu'il faut délivrer de cette oppression. _Le Roi et la Paix_ sera notre cri. Le reste à la Providence.
Cinq-Mars étonna beaucoup toute l'assemblée et de Thou lui-même par ce discours. Personne ne l'avait entendu jusque-là parler longtemps de suite, même dans les conversations familières; et jamais il n'avait laissé entrevoir par un seul mot la moindre aptitude à connaître les affaires publiques; il avait, au contraire, affecté une insouciance très grande aux yeux même de ceux qu'il disposait à servir ses projets, ne leur montrant qu'une indignation vertueuse contre les violences du ministre, mais affectant de ne mettre en avant aucune de ses propres idées, pour ne pas faire voir son ambition personnelle comme but de ses travaux. La confiance qu'on lui témoignait reposait sur sa faveur et sur sa bravoure. La surprise fut donc assez grande pour causer un moment de silence; ce silence fut bientôt rompu par tous ces transports communs aux Français, jeunes ou vieux, lorsqu'on leur présente un avenir de combats, quel qu'il soit.
Parmi tous ceux qui vinrent serrer la main du jeune chef de parti, l'abbé de Gondi bondissait comme un chevreau.
--J'ai déjà enrôlé mon régiment! cria-t-il, j'ai des hommes superbes!
Puis, s'adressant à Marion de Lorme:
--Parbleu, mademoiselle, je veux porter vos couleurs: votre ruban gris de lin et votre ordre de l'_Allumette_. La devise en est charmante:
Nous ne brûlons que pour brûler les autres,
et je voudrais que vous pussiez voir tout ce que nous ferons de beau, si par bonheur on en vient aux mains.
La belle Marion, qui l'aimait peu, se mit à parler par dessus sa tête à M. de Thou, mortification qui exaspérait toujours le petit abbé; aussi la quitta-t-il brusquement en se redressant et relevant dédaigneusement sa moustache.
Tout à coup un mouvement de silence subit se fit dans l'assemblée: un papier roulé avait frappé le plafond et était venu tomber aux pieds de Cinq-Mars. Il le ramassa et le déplia, après avoir regardé vivement autour de lui; on chercha en vain d'où il pouvait être venu; tous ceux qui s'avancèrent n'avaient sur le visage que l'expression de l'étonnement et d'une grande curiosité.
--Voici mon nom mal écrit, dit-il froidement.
A CINQ-MARCS.
CENTURIE DE NOSTRADAMUS.
Quand _bonnet rouge_ passera par la fenêtre A _quarante onces_ on coupera la tête, Et _tout_ finira[11].
[11] Cette sorte de prédiction en calembours fut publique trois mois avant la conjuration.
Il y a un traître parmi nous, messieurs, ajouta-t-il en jetant ce papier. Mais que nous importe? Nous ne sommes pas gens à nous effrayer de ces sanglants jeux de mots.
--Il faut le chercher et le jeter par la fenêtre! dirent les jeunes gens.
Cependant l'assemblée avait éprouvé une sensation fâcheuse, on ne se parlait plus qu'à l'oreille, et chacun regardait son voisin avec méfiance. Quelques personnes se retirèrent: la réunion s'éclaircit. Marion de Lorme ne cessait de dire à chacun qu'elle chasserait ses gens, qui seuls devaient être soupçonnés. Malgré ses efforts, il régna dans cet instant quelque froideur dans la salle. Les premières phrases du discours de Cinq-Mars laissaient aussi de l'incertitude sur les intentions du Roi, et cette franchise intempestive avait un peu ébranlé les caractères les moins fermes.
Gondi le fit remarquer à Cinq-Mars.
--Ecoutez, lui dit-il tout bas: croyez-moi, j'ai étudié avec soin les conspirations et les assemblées; il y a des choses purement mécaniques qu'il faut savoir; suivez mon avis ici. Je suis vraiment devenu assez fort dans cette partie. Il leur faut encore un petit mot, et employez l'esprit de contradiction; cela réussit toujours en France; vous les réchaufferez ainsi. Ayez l'air de ne pas vouloir les retenir malgré eux, ils resteront.
Le Grand-Ecuyer trouva la recette bonne, et s'avançant vers ceux qu'il savait les plus engagés, leur dit:
--Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne à me suivre; assez de braves nous attendent à Perpignan, et la France entière est de notre opinion. Si quelqu'un veut s'assurer une retraite, qu'il parle; nous lui donnerons les moyens de se mettre dès à présent en sûreté.
Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le mouvement qu'elle occasionna fit renouveler les serments de haine contre le Cardinal-Duc.
Cinq-Mars continua pourtant à interroger quelques personnes qu'il choisissait bien, car il finit par Montrésor qui cria qu'il se passerait son épée à travers le corps s'il en avait eu la seule pensée, et par Gondi, qui, se dressant fièrement sur les talons, dit:
--Monsieur le Grand-Ecuyer, ma retraite à moi, c'est l'archevêché de Paris et l'île Notre-Dame; j'en ferai une place assez forte pour qu'on ne m'enlève pas.
--La vôtre? dit-il à de Thou.
--A vos côtés, répondit celui-ci doucement en baissant les yeux, ne voulant pas même donner de l'importance à sa résolution par la fermeté du regard.
--Vous le voulez? eh bien, j'accepte, dit Cinq-Mars; mon sacrifice est plus grand que le vôtre en cela.
Puis, se retournant vers l'assemblée:
--Messieurs, dit-il, je vois en vous les derniers hommes de la France; car, après les Montmorency et les Soissons, vous seuls osez encore lever une tête libre et digne de notre vieille franchise. Si Richelieu triomphe, les antiques monuments de la monarchie crouleront avec nous; la cour régnera seule à la place des Parlements, antiques barrières et en même temps puissants appuis de l'autorité royale; mais soyons vainqueurs, et la France nous devra la conservation de ses anciennes moeurs et de ses sûretés. Du reste, messieurs, il serait fâcheux de gâter un bal pour cela; vous entendez la musique; ces dames vous attendent; allons danser.
--Le Cardinal payera les violons, ajouta Gondi.
Les jeunes gens applaudirent en riant, et tous remontèrent vers la salle de danse comme ils auraient été se battre.
CHAPITRE XXI
LE CONFESSIONNAL
C'est pour vous, beauté fatale, que je viens dans ce lieu terrible!
LEWIS, _le Moine_.
C'était le lendemain de l'assemblée qui avait eu lieu chez Marion de Lorme. Une neige épaisse couvrait les toits de Paris, et fondait dans ses rues et dans ses larges ruisseaux, où elle s'élevait en monceaux grisâtres, sillonnés par les roues de quelques chariots.
Il était huit heures du soir et la nuit était sombre; la ville du tumulte était silencieuse à cause de l'épais tapis que l'hiver y avait jeté. Il empêchait d'entendre le bruit des roues sur la pierre, et celui des pas du cheval ou de l'homme. Dans une rue étroite qui serpente autour de la vieille église de Saint-Eustache, un homme, enveloppé dans son manteau, se promenait lentement, et cherchait à distinguer si rien ne paraissait au détour de la place; souvent il s'asseyait sur l'une des bornes de l'église, se mettant à l'abri de la fonte des neiges sous ces statues horizontales de saints qui sortent du toit de ce temple, et s'allongent presque de toute la largeur de la ruelle, comme des oiseaux de proie qui, prêts à s'abattre, ont reployé leurs ailes. Souvent ce vieillard, ouvrant son manteau, frappait ses bras contre sa poitrine en les croisant et les étendant rapidement pour se réchauffer, ou bien soufflait dans ses doigts, que garantissait mal du froid une paire de gants de buffle montant jusqu'au coude. Enfin, il aperçut une petite ombre qui se détachait sur la neige et glissait contre la muraille.
--Ah! santa Maria! quels vilains pays que ceux du Nord! dit une petite voix en tremblant. Ah! le _duzé di_ Mantoue, que ze voudrais y être encore, mon vieux Grandchamp.
--Allons! Allons! ne parlez pas si haut, répondit brusquement le vieux domestique; les murs de Paris ont des oreilles de cardinal, et surtout les églises. Votre maîtresse est-elle entrée? mon maître l'attendait à la porte.
--Oui, oui, elle est entrée dans l'église.
--Taisez-vous, dit Grandchamp, le son de l'horloge est fêlé, c'est mauvais signe.
--Cette horloge a sonné l'heure d'un rendez-vous.
--Pour moi elle sonne une agonie. Mais, taisez-vous, Laura, voici trois manteaux qui passent.
Ils laissèrent passer trois hommes. Grandchamp les suivit, s'assura du chemin qu'ils prenaient, et revint s'asseoir; il soupira profondément.
--La neige est froide, Laura, et je suis vieux. M. le Grand aurait bien pu choisir un autre de ses gens pour rester en sentinelle comme je fais pendant qu'il fait l'amour. C'est bon pour vous de porter des poulets et des petits rubans, et des portraits et autres fariboles pareilles; pour moi, on devrait me traiter avec plus de considération, et M. le maréchal n'aurait pas fait cela. Les vieux domestiques font respecter une maison.
--Votre maître est-il arrivé depuis longtemps, _caro amico_?
--Et _cara! caro!_ laissez-moi tranquille. Il y avait une heure que nous gelions quand vous êtes arrivées toutes les deux; j'aurais eu le temps de fumer trois pipes turques. Faites votre affaire, et allez voir aux autres entrées de l'église s'il rôde quelqu'un de suspect; puisqu'il n'y a que deux vedettes, il faut qu'elles battent le champ.
--Ah? _Signor Jesu!_ n'avoir personne à qui dire une parole amicale quand il fait si froid? Et ma pauvre maîtresse? venir à pied depuis l'hôtel de Nevers. Ah? _Amore qui regna, amore!_
--Allons? Italienne, fais volte-face, te dis-je; que je ne t'entende plus avec ta langue de musique.
--Ah! Jésus! la grosse voix, cher Grandchamp? vous étiez bien plus aimable à Chaumont, dans la _Turena_, quand vous me parliez de _miei occhi_ noirs.
--Tais-toi, bavarde! encore une fois, ton italien n'est bon qu'aux baladins et aux danseurs de corde, pour amuser les chiens savants.
--Ah? _Italia mia!_ Grandchamp, écoutez-moi, et vous entendrez le langage de la Divinité. Si vous étiez un galant _uomo_, comme celui qui a fait ceci pour une Laura comme moi...
Et elle se mit à chanter à demi-voix:
Lieti fiori e felici, e ben nate erbe Che Madona pensanda premer sole; Piagga ch'ascolti su dolci parole E del bel piede alcun vestigio serbe[12].
[12] Rive où Laure égarait ses pas et ses pensées, Qui de sa voix touchante écoutais les accents: Fleurs qui de vos parfums lui présentiez l'encens, Que ses pieds délicats ont doucement pressées.
PÉTRARQUE, trad. de Saint-Geniez.
Le vieux soldat était peu accoutumé à la voix d'une jeune fille; et, en général, lorsqu'une femme lui parlait, le ton qu'il prenait en lui répondant était toujours flottant entre une politesse gauche et la mauvaise humeur. Cependant cette fois, en faveur de la chanson italienne, il sembla s'attendrir, et retroussa sa moustache, ce qui était chez lui un signe d'embarras et de détresse; il fit entendre même un bruit rauque assez semblable au rire, et dit:
--C'est assez gentil, mordieu! cela me rappelle le siège de Casal; mais tais-toi, petite; je n'ai pas encore entendu venir l'abbé Quillet, cela m'inquiète; il faut qu'il soit arrivé avant nos deux jeunes gens, et depuis longtemps...
Laura, qui avait peur d'être envoyée seule sur la place Saint-Eustache, lui dit qu'elle était bien sûre que l'abbé était entré tout à l'heure et continua:
Ombrose selve, ove percote il sole Che vi fa co' suoi reggi alte e superbe.
--Hon! dit en grommelant le bonhomme, j'ai les pieds dans la neige et une gouttière dans l'oreille; j'ai le froid sur la tête et la mort dans le coeur, et tu ne me chantes que des violettes, du soleil, des herbes et de l'amour: tais-toi!
Et, s'enfonçant davantage sous l'ogive du temple, il laissa tomber sa vieille tête et ses cheveux blanchis sur ses deux mains, pensif et immobile. Laura n'osa plus lui parler.
Mais, pendant que sa femme de chambre était allée trouver Grandchamp, la jeune et tremblante Marie avait poussé, d'une main timide, la porte battante de l'église; elle avait rencontré là Cinq-Mars, debout, déguisé, et attendant avec inquiétude. A peine l'eut-elle reconnu qu'elle marcha d'un pas précipité dans le temple, tenant son masque de velours sur son visage, et courut se réfugier dans un confessionnal, tandis qu'Henri refermait avec soin la porte de l'église qu'elle avait franchie. Il s'assura qu'on ne pouvait l'ouvrir du dehors et vint après elle s'agenouiller, comme d'habitude, dans le lieu de la pénitence. Arrivé une heure avant elle, avec son vieux valet, il avait trouvé cette porte ouverte, signe certain et convenu que l'abbé Quillet, son gouverneur, l'attendait à sa place accoutumée. Le soin qu'il avait d'empêcher toute surprise le fit rester lui-même à garder cette entrée jusqu'à l'arrivée de Marie: heureux de voir l'exactitude du bon abbé, il ne voulut pourtant pas quitter son poste pour l'en aller remercier. C'était un second père pour lui, à cela près de l'autorité, et il agissait avec ce bon prêtre sans beaucoup de cérémonie.